Les questions

Rapport à soi· Bonheur et désirnoyaudifficulté

Rapport au désir

Que faire de nos désirs : les affirmer, les trier ou s'en détacher ?

Le désir est à la fois ce qui nous met en mouvement et ce qui nous tourmente : l'éteindre éteint la vie, le suivre sans frein interdit la paix. Se positionner, c'est dire où finit l'élan qui nous fait vivre et où commence la servitude qui nous épuise.

AffirmationTri raisonnéExtinction-détachement
Les pôles, et qui les tient

Affirmation

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Le désir n'est pas un manque à combler mais une puissance créatrice qu'il faut affirmer et intensifier. Brider ses désirs, c'est s'amoindrir : la vie réussie est celle qui dit oui à ce qui la traverse et la porte au-delà d'elle-même.

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Figures associées: Nietzsche · Deleuze
Qui se tient ici
Calliclèsexplicite

Contre la tempérance, il soutient que bien vivre, c'est laisser ses désirs devenir aussi grands que possible au lieu de les rogner, puis avoir le courage de les combler ; la déployée sans frein est la vertu même. Socrate lui oppose le tonneau percé, l'âme insatiable qu'aucun flux ne remplit ; Calliclès l'assume, préférant la vie qui coule sans cesse à celle de la pierre, immobile et comblée.

Platon, Gorgias, 491e-492c (l'éloge de l'intempérance) · Platon, Gorgias, 493a-494c (le tonneau percé)

Nietzscheexplicite

Contre l'idée que le vivant cherche d'abord à se conserver, Nietzsche pose que toute force veut s'accroître : c'est la . Les pulsions ne sont donc pas à extirper, cette castration que prêche l'idéal ascétique, mais à mettre en forme : donner du style à ses passions, les sublimer au service d'une vie plus intense, plutôt que les éteindre ou s'y abandonner.

Crépuscule des idoles, « La morale comme contre-nature » · Le Gai Savoir, §290

Spinozaexplicite

Chaque chose, comme mode fini de la puissance de Dieu, tend à persévérer dans son être : ce est son essence actuelle. Le désir n'est donc pas un manque à combler, contre toute une tradition platonicienne, mais l'affirmation même de notre être ; la sagesse ne l'éteint pas, elle sélectionne par la raison ce qui accroît la .

Éthique, III, prop. 9, scolie et définitions des affects (le désir, essence de l'homme) · Éthique, III, prop. 6-7 (conatus)

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Camusinférable

L'homme absurde ne réprime pas ses désirs mais cherche à épuiser le possible, à multiplier et intensifier les expériences faute d'un sens qui les hiérarchiserait. Cette affirmation du désir, proche d'un de l'intensité illustré par , l'éloigne nettement du détachement, même si la lucidité tempère la quête pure de quantité.

Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le don juanisme »

Le romantismeinférable

Loin de tempérer ou d'éteindre le désir comme le voulaient stoïciens et épicuriens, le romantisme l'exalte comme la vie même de l'âme : c'est l'aspiration infinie, la , ce désir sans objet assignable qui porte vers le lointain, l'absent, l'inaccessible. L'insatisfaction n'est pas un mal à guérir mais le signe de notre vocation à l'infini.

Novalis, Henri d'Ofterdingen · Schiller, Nostalgie (Sehnsucht)

Beauvoirinférable

Beauvoir refuse de mutiler le désir au nom d'un ordre supérieur : assumer son existence, c'est aussi reprendre ses passions et ses désirs dans un projet libre, contre la démission de l'esprit de sérieux qui les soumet à des valeurs figées. Le désir n'est ni à éteindre ni seulement à trier, mais à assumer lucidement comme élan vers le monde et vers autrui.

Pour une morale de l'ambiguïté

Rousseauexplicite

Loin de l'extinction stoïcienne ou bouddhiste, Rousseau tient le désir et l'imagination pour la source même du sentiment d'exister : on jouit moins de ce qu'on possède que de ce qu'on espère, et le bonheur est dans l'élan, non dans la pleine satisfaction. Mais cette affirmation n'est pas sans tri : il faut suivre les désirs simples nés de l'amour de soi et de la , et se garder de ceux, insatiables, que l' enfle par la comparaison.

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI · Rousseau, Émile, livre II

Existentialismeinférable

L'existentialisme assume le désir et la passion comme part de l'engagement libre dans le monde, contre toute morale de la résignation ou de l'ascèse. Le désir n'est ni à éteindre ni seulement à discipliner : il exprime la façon dont l'existant se projette et se choisit, à reprendre lucidement plutôt qu'à fuir.

Sartre, L'Être et le Néant · Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté

Humeexplicite

Hume renverse le primat classique de la raison sur le désir : les passions sont les ressorts légitimes de toute action, que la raison sert sans pouvoir s'y opposer, seules les passions calmes tempérant les violentes. Nulle ascèse, donc, mais l'acceptation des désirs comme données premières de la vie, ordonnées du dedans plutôt que réprimées.

Traité de la nature humaine, II, 3, 3

Marxinférable

Marx ne prêche ni ascèse ni simple consommation : il dénonce l'appauvrissement des besoins sous le capitalisme, qui rabat l'ouvrier sur la survie et fait de l'avoir le seul désir. L'émancipation vise au contraire le libre développement des besoins et des puissances humaines, l'individu riche de désirs multiples et cultivés, une affirmation du désir comme richesse à conquérir collectivement.

Manuscrits de 1844 · Grundrisse

Sartreinférable

Pour Sartre, le désir n'est pas un accident à corriger mais la façon dont le pour-soi, manque d'être, se jette vers le monde et vers autrui : la liberté s'éprouve dans l'engagement désirant, à assumer plutôt qu'à fuir. L'analyse de L'Être et le Néant le marque pourtant d'un tragique, le désir de coïncider enfin avec soi étant une passion inutile.

L'Être et le Néant, IV

Marxismeinférable

Le marxisme rejette aussi bien l'ascèse que la simple consommation : il dénonce la mutilation des besoins sous le capitalisme et fait de l'émancipation le libre développement des besoins et des puissances humaines. Le désir, loin d'être un mal, est une richesse à déployer collectivement, une fois abolies les conditions qui le rabattent sur la survie ou l'avoir.

Marx, Manuscrits de 1844 · Marx, Grundrisse

Benthamexplicite

Bentham récuse expressément le principe d'ascétisme, qui tiendrait la privation pour un bien : le plaisir est le seul bien, la peine le seul mal, et la fin est de maximiser le premier. Les désirs n'ont donc pas à être éteints mais satisfaits ; le seul tri légitime est le calcul des quantités de plaisir et de peine qu'ils produisent.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, I-IV

Leibnizinférable

Contre Locke, Leibniz fait de l'inquiétude (uneasiness), cette sourde poussée des petites appétitions, le ressort permanent de l'action et le moteur de notre marche vers plus de perfection. Le désir n'est pas un mal à réprimer mais une force positive, pourvu qu'il soit éclairé et ordonné au vrai bien par l'entendement : affirmation et tri raisonné s'y équilibrent.

Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 20-21

Arguments et objections (3)
ArgumentLe désir comme puissanceLoin d'être le signe de ce qui nous manque, le désir est l'élan par lequel la vie s'affirme et s'augmente : le brider, c'est se diminuer. Voir la page
ObjectionL'objection du désir aveugleL'affirmation ne distingue pas le désir qui élève de celui qui ravage : faute de boussole, elle livre la vie au plus fort de ses penchants, fût-il le pire. Voir la page
ObjectionLe tonneau percéLe désir satisfait en appelle un autre sans fin : à vouloir toujours davantage, on poursuit un comblement qui recule à mesure qu'on s'en approche. Voir la page

Tri raisonné

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Tous les désirs ne se valent pas : certains sont naturels et nécessaires, d'autres vains et sources de trouble. La sagesse consiste à les examiner avec lucidité, à satisfaire les premiers et à congédier les seconds, pour atteindre une satisfaction stable.

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Figures associées: Épicure
Qui se tient ici
Épicureexplicite

Le malheur vient de désirs qu'on ne peut combler ou dont la satisfaction n'apaise rien : la thérapie consiste donc à trier les désirs selon qu'ils sont fondés en nature et nécessaires au bonheur. Les désirs naturels et nécessaires, peu nombreux, sont faciles à satisfaire ; les désirs vains, nés d'une opinion sans limite comme la gloire ou la richesse, sont insatiables et n'apportent que trouble. La sagesse ne réprime donc pas le désir en bloc, contre l'ascèse cynique, ni ne l'affranchit de toute borne : elle l'instruit, en bornant ce qu'il faut vouloir à ce que la nature réclame et qu'elle rend aisé. C'est une qui rend le bonheur à la portée de tous.

Lettre à Ménécée, 127-130 · Maximes capitales, XXIX et XXX (classification des désirs)

Lucrèceexplicite

Le trouble vient de désirs sans bornes que la nature ne réclame pas : l'avidité de richesse et d'honneurs, attisée par la peur de la mort, jette les hommes dans une course sans fin. La cure consiste à connaître la limite que la nature assigne au plaisir, peu de chose suffisant à écarter la douleur ; au-delà, le désir vain ne fait qu'entretenir l'angoisse. Reprenant le tri épicurien des désirs, Lucrèce en fait le ressort d'une critique mordante de l'ambition et du luxe romains. C'est une du désir selon la nature.

De la nature des choses, II, 1-61 (les vaines terreurs et les désirs sans mesure) · De la nature des choses, III, 59-93 (l'avidité et l'ambition nées de la peur de la mort)

Épicurismeexplicite

Si la souffrance vient surtout des désirs déçus, c'est leur objet qu'il faut examiner : un désir naturel et nécessaire (manger, s'abriter, écarter la peur) a une borne et se comble aisément, tandis qu'un désir vain (la richesse, la gloire) est par nature illimité et ne s'apaise jamais, car il repose sur une opinion fausse. La sagesse consiste donc à sélectionner les premiers et à éteindre les seconds : non par renoncement, mais parce que le calcul montre que les biens nécessaires sont faciles à obtenir et que poursuivre l'illimité, c'est se condamner au trouble. Là où le stoïcien suspend tout désir d'objet extérieur, l'épicurien en garde une part, celle qui borne le besoin, et atteint par ce tri l'.

Épicure, Lettre à Ménécée, 127-128 · Épicure, Maximes capitales, XXIX

Aristoteexplicite

Aristote ne réprime pas le désir mais l'ordonne : l'appétit (orexis) doit obéir à la raison pratique comme un enfant vit selon l'ordre de son père. La vertu de tempérance vise le , désirer ce qu'il faut, quand il faut et comme il faut, ni ascèse ni affirmation débridée mais sélection raisonnée des désirs.

Éthique à Nicomaque, III, 11-12 ; I, 13 (1102b)

Ulysseexplicite

Ulysse ne réprime pas ses désirs et ne s'en rend pas esclave : il les gouverne par calcul. Averti du chant mortel des , il ne se bouche pas les oreilles comme ses hommes mais se fait attacher au mât pour l'entendre sans y céder, satisfaisant le désir de savoir tout en s'ôtant d'avance le pouvoir d'y succomber. Ni ascèse ni débordement, mais une économie du désir réglée par la fin.

Odyssée, XII, 39-54, 158-200 (les Sirènes et l'attache au mât)

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Aristotélismeexplicite

Le désir n'est ni à affirmer sans frein ni à éteindre, mais à ordonner par la raison pratique : le consiste à désirer ce qu'il faut, quand il faut et comme il faut. L'homme tempérant n'a pas supprimé l'appétit, il l'a accordé au choix délibéré, d'où une sélection raisonnée des désirs plutôt qu'un détachement ou une affirmation pure.

Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 10-12

Thomas d'Aquininférable

Thomas ne condamne pas le désir : les passions et les appétits sont bons en eux-mêmes, voulus par Dieu, et la vertu de tempérance ne les éteint pas mais les règle selon la raison, à la manière du aristotélicien. Le tri raisonné l'emporte donc, mais il est ordonné à une fin ultime : tout désir fini n'est que le signe d'un désir naturel de Dieu, seul capable de l'apaiser, ce qui infléchit l'équilibre sans verser dans le détachement.

Somme théologique, Ia-IIae, q. 22-48 (les passions) ; IIa-IIae, q. 141

Confuciusexplicite

Le confucianisme ne condamne pas le désir mais le civilise par les rites et le sens de la convenance : on satisfait ses penchants dans les formes justes et à la juste mesure. L'idéal est l'accord parfait du désir et de la norme, que Confucius dit n'avoir atteint qu'au terme d'une longue culture de soi.

Entretiens (Lunyu), II.4 et XII.1

Confucianismeexplicite

Le confucianisme civilise le désir par les rites et la convenance plutôt qu'il ne l'éteint ou l'affirme sans frein : on satisfait ses penchants dans les formes justes et à la juste mesure. L'éducation morale vise l'accord du désir et de la norme, où la convenance devient seconde nature et où le bien se fait sans contrainte.

Entretiens (Lunyu), II.4 et XII.1 · Xunzi (sur les rites et les désirs)

Lockeexplicite

Locke fait du désir une inquiétude (uneasiness), l'aiguillon qui meut l'action vers ce qui manque. Mais l'homme a le pouvoir de suspendre la poursuite d'un désir pour l'examiner et juger s'il mène au vrai bien : la liberté tient à ce délai réflexif, qui trie les désirs au lieu de les suivre aveuglément, sans pour autant les éteindre.

Essai sur l'entendement humain, II, 21

Millexplicite

Mill corrige l'hédonisme de Bentham par une hiérarchie qualitative : tous les désirs et plaisirs ne se valent pas, ceux qui engagent les facultés supérieures sont plus dignes que ceux du corps. Le tri ne porte plus seulement sur la quantité mais sur la qualité des plaisirs, sur un fond d'affirmation de la satisfaction comme fin de la vie.

L'Utilitarisme, ch. II

Socrateinférable

Maître de ses appétits, capable de supporter le froid, la faim et le vin sans y céder, Socrate incarne l'enkrateia, la maîtrise de soi par la raison. Il ne supprime pas le désir comme le feront les ascètes, et ne le célèbre pas : il le soumet au tri de la raison, ne tenant pour bon que ce qui sert l'âme. Le besoin réduit est pour lui une force, non une privation.

Xénophon, Mémorables, I, 2-3 ; I, 5 (la maîtrise de soi) · Platon, Banquet, 219b-220a (Socrate insensible au froid et au vin)

Empirismeinférable

L'empirisme tient les passions et les désirs pour les ressorts naturels de l'action, à comprendre comme des faits plutôt qu'à condamner. Loin de l'ascèse, il s'agit de les satisfaire et de les régler par l'expérience et le jugement, qui distinguent les désirs selon leurs effets : une affirmation naturaliste tempérée d'un tri prudent.

Hume, Traité de la nature humaine, II · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21

Pragmatismeinférable

Le pragmatisme naturalise le désir : loin de l'opposer à la raison, Dewey y voit le ressort de la valeur, l'intérêt qui meut l'enquête et oriente la conduite. Le désir n'est ni à éteindre ni à suivre tel quel, mais à éduquer par l'intelligence, qui le transforme en fin réfléchie : une affirmation du désir ordonnée par son examen pratique.

Dewey, La Quête de la certitude · Dewey, Théorie de la valuation

Utilitarismeexplicite

L'utilitarisme prend pour fin la satisfaction des désirs en tant qu'ils produisent du plaisir, et rejette l'ascétisme comme contraire au bonheur. Mais il trie : par le calcul des quantités chez Bentham, par la hiérarchie qualitative des plaisirs chez Mill. Affirmation du plaisir, donc, ordonnée par un tri rationnel des désirs selon leurs effets.

Bentham, Principes de la morale et de la législation · Mill, L'Utilitarisme

Descartesexplicite

Descartes tient les passions pour utiles quand elles sont bien réglées : il ne s'agit ni de les supprimer ni de les suivre, mais d'en rendre l'âme maîtresse par le jugement et une volonté ferme. D'inspiration stoïcienne, sa morale par provision borne le vouloir à ce qui dépend de nous et invite à changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde. Mais il y joint l'affirmation d'un désir guidé par la raison : la vertu est de faire résolument ce qu'on juge le meilleur, source d'un contentement intérieur même dans l'échec. Détachement, tri et affirmation s'y équilibrent.

Discours de la méthode, III · Les passions de l'âme, art. 144-148 et 211-212

Arguments et objections (3)
ArgumentLa mesure épicurienneNos troubles viennent des désirs sans limite ; les reconnaître et s'en défaire, en satisfaisant les seuls désirs simples, ouvre un contentement que rien d'extérieur ne menace. Voir la page
ObjectionLa frontière introuvableCe qu'une époque tient pour superflu, une autre le croit indispensable : trier les désirs suppose une frontière nette là où il n'y a, peut-être, qu'une habitude. Voir la page
ObjectionL'objection de la vie rétrécieLa prudence qui retranche les désirs sans mesure retranche du même coup l'amour, l'ambition, le risque : une vie sans trouble peut être une vie qui n'aura jamais pleinement vécu. Voir la page

Extinction-détachement

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Le désir est la racine de la dépendance et de la souffrance : il nous attache à ce qui ne dépend pas de nous. La voie de la sérénité passe par le détachement, voire l'extinction du désir lui-même, pour ne plus être esclave de ce qui nous échappe.

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Figures associées: les stoïciens · le bouddhisme
Qui se tient ici
Le Bouddhaexplicite

Si toute souffrance est conditionnée, elle a une cause repérable, et la supprimer supprime l'effet : c'est la logique de la appliquée au mal-être. Gautama remonte alors la chaîne et désigne la comme ce maillon, le désir avide qui s'attache aux plaisirs, à l'existence ou même à la non-existence et relance la roue des renaissances. Le geste est original : il ne moralise pas le désir comme un vice ni ne le célèbre comme une plénitude, il l'identifie froidement comme la cause à éteindre, ce qui place le détachement au centre de la voie et garantit, contre tout fatalisme, que la délivrance est possible.

Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXIV (la soif)

Bouddhismeexplicite

Si la souffrance a une cause repérable, elle peut être supprimée en s'attaquant à cette cause : par la , la deuxième Noble Vérité remonte de la souffrance à la , ce désir avide qui s'attache aux plaisirs, à l'existence ou à la non-existence et fait tourner la roue des renaissances. De là suit que la libération n'exige pas d'assouvir le désir ni de le réprimer de force, mais d'en éteindre la racine, la soif elle-même : le bouddhisme se range ainsi nettement du côté du détachement, non par mépris du plaisir mais parce que l'avidité est le moteur même du mal-être.

Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXIV (la soif)

Schopenhauerexplicite

Vouloir, c'est manquer : tout désir naît d'une privation douloureuse, et sa satisfaction, purement négative, retombe aussitôt dans un nouveau désir ou dans l', qui découvre le vide de l'existence dès que rien ne l'occupe. La roue d' ne s'arrête un instant que dans la contemplation désintéressée, et ne se brise que dans la négation du vouloir ; à qui ne peut renoncer, les Aphorismes ne concèdent qu'une économie prudente du désir.

Le Monde comme volonté et comme représentation, §57

Stoïcismeexplicite

La discipline du désir exige de ne désirer que ce qui et de consentir au reste : il faut suspendre, voire éteindre, les désirs portant sur les choses extérieures. Épictète recommande de ne pas demander que les choses arrivent comme l'on veut, mais de les vouloir comme elles arrivent.

Épictète, Manuel, §8

Vedānta (Advaita)explicite

La voie de la connaissance suppose le détachement (vairāgya) : tant que le sujet désire les objets du monde empirique, il reste pris dans la et dans l'identification au corps et au mental. L'Advaita prescrit le renoncement (saṃnyāsa) et la discrimination (viveka) entre l'éternel et le périssable, afin de tourner le désir vers la seule libération. Le désir des choses extérieures est à éteindre.

Śaṅkara (attribué), Vivekacūḍāmaṇi · Kaṭha Upaniṣad, I, 2-3

Diogène de Sinopeexplicite

Moins on désire, plus on est libre : le désir des choses extérieures est la chaîne même par laquelle le monde nous tient. L' consiste à s'entraîner à n'avoir besoin de rien, de sorte que rien ne puisse manquer ni asservir. Diogène ne vise pas le tri raisonné des plaisirs à la manière d'Épicure, mais une réduction du désir au strict naturel, détaché de tout le reste. La pente est celle de l'extinction des désirs factices, non leur affirmation.

Diogène Laërce, Vies, VI, 105

Voir plus (16)
Śaṅkaraexplicite

Le désir des objets enchaîne au , le cycle des renaissances : il naît de l'ignorance qui prend le soi pour le corps et court après ce qui lui manque. Parmi les conditions de la connaissance, Śaṅkara place le renoncement (vairāgya) aux fruits des actes, ici-bas comme dans l'au-delà, et la quête ardente de la seule délivrance. La pente est nettement celle du détachement : non parce que le plaisir serait coupable, mais parce que tout désir tourné vers le multiple manque l'unique réel et le seul bien stable. Un tri subsiste en arrière-plan, le désir de libération (mumukṣutva) étant lui-même cultivé, mais comme désir qui doit s'éteindre une fois son terme atteint.

Commentaire sur les Brahma Sūtra, I, 1, 1 (les quatre prérequis) · Commentaire sur la Bhagavad Gītā

Taoïsmeexplicite

Les désirs raffinés ne naissent pas du besoin mais de l'artifice qui les fabrique : ce sont les cinq couleurs, les cinq saveurs et la convoitise des biens rares qui aveuglent l'œil et égarent le cœur, en sorte que multiplier les objets désirables ne comble jamais mais creuse le manque. La course aux richesses et aux honneurs disperse l'esprit et l'éloigne du : le remède n'est pas de mieux satisfaire le désir mais de le tarir à sa source, en revenant à pu 樸 (la simplicité, le bloc de bois brut non taillé). Aussi nul malheur n'est-il pire, pour Laozi, que de ne pas savoir se suffire : le contentement de qui désire peu est une richesse que rien d'extérieur ne menace.

Laozi, Dao De Jing, ch. 12, 46 · Laozi, Dao De Jing, ch. 19

Épictèteexplicite

Désir et aversion visent à obtenir ou à éviter : portés sur ce qui ne dépend pas de nous, ils nous vouent à manquer notre but et à subir ce que nous fuyons, donc au malheur. La première des trois disciplines, celle du désir, consiste à les rétracter de tout l'extérieur pour ne plus désirer que ce qui est en notre pouvoir, en attendant que le progrès rende le désir sûr. Pour le débutant, Épictète va jusqu'à recommander de suspendre tout désir et de n'user que de l'aversion, et encore seulement à l'égard de ce qui dépend de nous. Un tri raisonné des préférables subsiste en arrière-plan, mais la pente vécue est celle d'un détachement à l'égard de tout ce que la fortune peut reprendre.

Manuel, §2 · Manuel, §8

Laoziexplicite

Ce ne sont pas les besoins qui troublent l'homme mais les désirs fabriqués par la convoitise : « les cinq couleurs aveuglent l'œil ». La sagesse consiste à diminuer les désirs et à se contenter, car « savoir se contenter, c'est la vraie richesse » et « nul désastre n'est pire que de ne pas savoir se suffire ». Le détachement vise moins une extinction du désir qu'un retour au : satisfaire le ventre, non l'œil avide.

Dao De Jing, ch. 12 et 19 · Dao De Jing, ch. 33, 44 et 46

Marc Aurèleexplicite

Le désir porté sur ce qui ne dépend pas de nous arrache l'âme à sa nature et la livre au trouble ; il faut le rétracter de l'extérieur et consentir au cours des choses. La raisonnée des préférables subsiste, de sorte qu'il s'agit moins d'éteindre tout désir que de le redresser vers le seul bien véritable.

Pensées pour moi-même, II, 16 · Pensées pour moi-même, III, 6 · Pensées pour moi-même, XI, 16

Sénèqueexplicite

Le bonheur vient de la limitation des désirs aux biens nécessaires et naturels. Sénèque prône le détachement à l'égard de la fortune et des biens superflus, tout en accordant une des préférables, qu'on peut accueillir sans s'y attacher.

Lettres à Lucilius, II (n'est pauvre que qui désire davantage) · Lettres à Lucilius, XVI et CX (les désirs naturels et nécessaires)

Platonexplicite

Les appétits forment la partie la plus basse de l'âme et doivent être maîtrisés et réduits sous la conduite de la raison, car l'âme livrée à ses désirs devient « un tonneau percé » que rien ne comble. Platon ne prône pas l'extinction du désir mais sa réorientation : l'éros sublimé devient l'élan qui porte l'âme vers le Beau et le Bien.

Gorgias, 493a-494a · République, IX, 571a-580a

Nāgārjunainférable

Nāgārjuna reprend le diagnostic bouddhique : la et la saisie nourrissent le cycle des renaissances. Mais il en éclaire la racine : on s'attache parce qu'on prête aux objets une ; voir leur dénoue l'attachement à sa source. La voie reste celle du détachement, ici fondé sur la lucidité métaphysique.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XXIII (l'examen des erreurs) · Mūlamadhyamakakārikā, ch. XXVI (l'examen des douze membres de l'existence)

Plotininférable

Le désir tourné vers les choses sensibles disperse l'âme et l'enchaîne au multiple ; la sagesse demande de l'en retirer pour le réorienter tout entier vers le haut. Plotin ne supprime pas l'élan désirant mais le convertit en de l'intelligible et de l'Un : l'âme ne s'apaise qu'en cessant de désirer ce qui est au-dessous d'elle. La pente vécue est donc celle d'un détachement à l'égard du sensible, plus austère encore que chez .

Ennéades, III, 5 (De l'amour) · Ennéades, VI, 7, 22-35

Cynismeexplicite

Le cynique réduit le désir au strict naturel et se détache de tout le reste : moins on désire, plus on est libre. L' consiste précisément à s'entraîner à ne plus rien vouloir des choses extérieures, de sorte que rien ne puisse manquer ni asservir.

Diogène Laërce, Vies, VI, 105

Scepticismeinférable

En cessant de tenir quoi que ce soit pour bon ou mauvais par nature, le sceptique se délivre des désirs et des aversions véhéments qui troublent l'âme. Il n'éprouve plus que les affections inévitables (la faim, la soif) et y répond avec mesure : c'est une discipline du détachement, voisine de celle des autres écoles, mais fondée sur la suspension du jugement plutôt que sur une doctrine du bien.

Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30

Pyrrhoninférable

Si rien n'est bon ou mauvais par nature, alors aucun objet ne mérite qu'on le poursuive ou qu'on le craigne : Pyrrhon en tire une (adiaphoria) à l'égard des choses, ressort vécu de son détachement. Là où trie les désirs entre nécessaires et vains, Pyrrhon ne trie pas : c'est le jugement de valeur lui-même qu'il retire, ce qui désamorce le désir à sa racine plutôt que de l'ordonner. La tradition prête au sage une telle égalité d'âme qu'il ne s'émeut de rien, sans pour autant prôner une extinction ascétique : il vit selon ce qui paraît, faim, soif, coutumes, sans s'y attacher comme à des biens.

Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-66 · Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, II, 35 et IV, 43

Sextus Empiricusinférable

Le tourment du désir vient, selon Sextus, de tenir certains objets pour bons ou mauvais par nature : on les poursuit ou les fuit avec violence, et l'on se trouble. En suspendant ce jugement de valeur, on se déprend de la poursuite anxieuse sans pour autant viser l'extinction stoïcienne complète des affections. Le sceptique conserve les inclinations naturelles, la faim, la soif, et y répond avec mesure : un détachement à l'égard des biens supposés, tempéré par l'acceptation des affections inévitables, qui le tient un peu en deçà de l'ascèse stricte.

Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238

Kantexplicite

Les inclinations ne sont pas mauvaises en soi, mais elles ne sauraient fonder la valeur morale : une action n'a de prix que faite par devoir, indépendamment de tout penchant. Ce désintéressement moral exige que la volonté se rende autonome à l'égard du désir, agissant au besoin contre lui ; sans prôner l'extinction des inclinations, Kant tient à leur endroit une distance qui penche vers le détachement plus que vers leur tri eudémoniste.

Fondements de la métaphysique des mœurs, I-II · Critique de la raison pratique

Platonismeexplicite

Le platonisme ordonne l'âme à trois étages, où la raison doit gouverner les appétits avec l'appui du cœur : laissés à eux-mêmes, les désirs du corps asservissent et troublent. La sagesse consiste à les maîtriser et à sublimer l'eros, à détourner sa force du sensible vers le Beau et le Bien intelligibles. Tri sévère des désirs, donc, qui penche vers leur dépassement plus que vers leur satisfaction.

Platon, République, IV et IX · Platon, Banquet ; Phèdre

Zhuangziinférable

Zhuangzi ne prêche pas l'extinction du désir comme une discipline, mais l'allègement de l'âme avide qui s'agrippe aux gains, aux rangs et à la durée. Le sage (xinzhai), se vide de ses préférences pour épouser ce qui vient, sans pour autant mortifier le corps ni condamner les joies simples qu'il célèbre volontiers. La pente va vers le détachement, mais un détachement enjoué qui laisse passer les désirs comme des nuages plutôt qu'il ne les arrache, ce qui le distingue à la fois de l'ascèse stoïcienne et de l'affirmation du désir.

Zhuangzi, ch. 4 (le jeûne du cœur) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)

Arguments et objections (3)
ArgumentLa racine de la souffranceVouloir ce qui ne dépend pas de nous, c'est remettre sa paix entre les mains du hasard ; en relâchant cette prise, on cesse d'être l'esclave de ce qu'on ne maîtrise pas. Voir la page
ObjectionVivre, ou se retirer de la vie ?Le désir est l'élan qui nous porte vers les autres et vers le monde : l'éteindre pour ne plus souffrir risque d'acheter la paix au prix de l'indifférence. Voir la page
ObjectionLe désir de ne plus désirerAspirer à la paix, c'est encore désirer ; et qui se détache de tout risque de se détacher aussi des autres et de ce qui appelle, à bon droit, notre souci. Voir la page
Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous52 figures · 16 courants cartographiés
Parcours qui traversent cet axe
Problèmes

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  • PratiqueVitale Mise en situation
    Le désir qui nous détruit

    Un désir qu'on sait nuisible revient malgré toutes nos décisions : faut-il l'affirmer comme une part de soi, le congédier comme un égarement, ou reconnaître qu'on ne gouverne pas vraiment ses désirs ?

    un désir nuisible
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Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • Descriptif
    Manque ou puissance

    Désirer, est-ce manquer de ce qu'on n'a pas, donc souffrir d'un vide à combler, ou est-ce l'expression d'une puissance qui déborde et crée ? Selon la réponse, le désir est à apaiser ou à intensifier.

    le désir
  • PrescriptifVitale
    La nature insatiable des désirs

    Chaque désir comblé renaît ou cède la place à un autre, et le plaisir retombe aussitôt : assouvir ses désirs peut-il jamais nous combler, ou le désir n'a-t-il pas de terme, et faut-il alors en sortir ?

    assouvir un désir
  • Descriptif
    Mes désirs sont-ils les miens ?

    Mes désirs naissent-ils de moi, ou est-ce que je désire ce que désirent les autres, ce que la société fabrique pour moi ? S'ils ne sont pas les miens, les affirmer ou les trier change de sens.

    l'origine du désir
  • PrescriptifVitale
    La hiérarchie des désirs

    Y a-t-il des désirs supérieurs et d'autres inférieurs, qu'une part de nous devrait gouverner, ou ce classement n'est-il qu'une morale qu'on plaque sur une vie qui n'en demande pas ?

    l'ordre des désirs

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Citations
À soixante-dix ans, je suivais les désirs de mon cœur sans jamais franchir la règle.
Confucius · Entretiens, II.4

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Ainsi la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui.
Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, §57

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Ce n'est pas l'homme qui a peu qui est pauvre, mais celui qui désire davantage.
Sénèque · Lettres à Lucilius, II

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Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait.
Mill · L'Utilitarisme, ch. 2

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La raison est, et ne doit être, que l'esclave des passions.
Hume · Traité de la nature humaine, II, 3, 3

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Le désir est l'essence même de l'homme, en tant qu'on la conçoit comme déterminée à faire quelque chose par une affection donnée d'elle-même.
Spinoza · Éthique, III, définitions des affects, déf. 1

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Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède.
Rousseau · Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI

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Ne cherche pas à ce que les choses arrivent comme tu veux, mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et ta vie s'écoulera heureuse.
Épictète · Manuel, §8

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Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, les autres ni naturels ni nécessaires, mais nés d'une opinion vide.
Épicure · Maximes capitales, XXIX

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Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde.
Descartes · Discours de la méthode, III

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Voici la noble vérité sur l'origine de la souffrance : c'est cette soif qui produit le renouvellement de l'existence.
Le Bouddha · Dhammacakkappavattana Sutta (Saṃyutta Nikāya 56.11)

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