Albert Camus
Refuser à la fois les consolations et le désespoir : face à un monde qui ne garantit aucun sens, chercher une manière lucide et de vivre.
Français · 1913 – 1960
Écrivain, journaliste et philosophe français né dans l'Algérie coloniale en 1913, dans une famille pauvre de pieds-noirs. Reporter à Alger puis résistant à Paris où il dirige le journal clandestin Combat, il aborde la philosophie en romancier et en dramaturge autant qu'en essayiste, avec et (1942), puis (1947) et (1951). Sa question constante est celle du sens et de la conduite à tenir dans un monde qui ne répond pas à notre demande. Ce dernier essai, par sa critique des révolutions au nom de l'Histoire, provoque sa rupture éclatante avec et les , dont il a toujours refusé l'étiquette. Prix Nobel de littérature en 1957, mort en 1960 dans un accident de voiture, il reste une référence majeure d'une pensée méditerranéenne de la mesure, attentive aux limites.
n'est ni dans le monde ni en moi, mais dans le divorce entre ma demande de sens et le silence du monde : aucun sens donné ne le comble.
Il faut vivre l'absurde sans appel : le suicide comme le saut de la foi l'esquivent, et toute espérance d'un ailleurs trahit la lucidité.
Je me révolte, donc nous sommes : dire non à l'intolérable révèle une valeur commune à tous les hommes et fonde la solidarité.
La porte sa propre mesure : la révolution qui sacrifie les vivants présents à l'Histoire se renie et débouche sur la terreur.
Il n'y a pas d'arrière-monde : le seul sacré est ici-bas, dans le soleil, la mer et la terre, et toute valeur se prend dans du présent.
Justification
L'esprit humain réclame l'unité, la clarté, des certitudes dernières ; le monde lui oppose un silence déraisonnable. De ce divorce naît : les vérités absolues que la raison exige ne sont pas à sa portée, et toute pensée qui les promet, religieuse ou systématique, accomplit un saut hors de l'évidence. Mais Camus se garde du intégral, qui se nie en s'affirmant : deux choses au moins restent certaines, l'absurde lui-même et le fait brut d'exister. La lucidité tient dans cet entre-deux, refusant à la fois l'espoir métaphysique et le renoncement à connaître.
Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu'il m'est impossible pour le moment de le connaître.Le Mythe de Sisyphe
Le Mythe de Sisyphe, Un raisonnement absurde
Justification
Maintenir l' exige de ne truquer aucun des deux termes : toute consolation qui prête au monde un sens caché est une esquive, un suicide philosophique. La lucidité n'est pas tristesse mais honneur de vivre : voir clair et vivre quand même, sans appel, est la seule grandeur accessible.
Le Mythe de Sisyphe (1942)
Justification
Deux termes sont également certains pour Camus : l'esprit humain réclame de l'unité et du sens, et le monde demeure muet à cette demande. ne loge dans aucun des deux mais dans leur divorce, dans le face-à-face même : il n'est donc ni une propriété du monde ni un défaut de l'homme, mais une relation qu'on ne peut dissoudre sans supprimer l'un des termes. Aussi le sens n'est-il ni donné d'avance ni purement absent : aucun sens transcendant ne comble le divorce, mais l'homme qui le tient sans fuir se forge des valeurs dans l'instant, d'où une part de sens construit.
Il faut imaginer Sisyphe heureux.Le Mythe de Sisyphe (1942)
Le Mythe de Sisyphe (1942) · L'Homme révolté (1951)
Justification
Le monde est sans providence ni harmonie cachée : c'est une pensée tragique, où l'homme affronte un univers indifférent qui ne répond pas à sa demande. Camus tient pourtant cette lucidité loin du désespoir, ce qui en fait un tragique assumé plutôt qu'un nihilisme.
Le Mythe de Sisyphe (1942) · Noces (1939)
Justification
Si naît du face-à-face entre l'homme et le monde, le faire vivre exige de tenir les deux termes en présence : tout ce qui en supprime un est une fuite. Le suicide abolit la conscience qui réclame, et l'espérance, religieuse ou idéologique, abolit le silence en lui prêtant un sens caché. Camus range donc la foi de ou de du côté du suicide philosophique : sauter vers un qui consolerait, c'est trahir la lucidité par où l'absurde fut reconnu. La seule attitude conséquente est de vivre sans appel, sans rien attendre d'un ailleurs, ce qui n'est pas le désespoir mais le refus de l'espoir trompeur.
Le Mythe de Sisyphe (1942)
Justification
L'esclave qui dit non à son maître ne refuse pas seulement un ordre : en traçant la limite qu'on ne franchira plus, il affirme qu'il y a en lui quelque chose qui vaut et qui vaut pour tous. Camus tire de ce geste un raisonnement décisif : le non du révolté révèle une valeur qui déborde l'individu, si bien que la fait passer du constat solitaire de l'absurde à une solidarité, comme le cogito faisait passer du doute à la certitude. Le refus de ce qui humilie, et non le consentement au donné, devient ainsi le principe d'une existence digne, et le fondement immanent d'une morale sans Dieu.
Je me révolte, donc nous sommes.L'Homme révolté (1951)
L'Homme révolté (1951)
Justification
L'agonie d'un enfant innocent est le cas limite qui ruine toute théodicée : aucun ordre supérieur, aucune harmonie finale ne peut compenser une telle souffrance sans devenir une complicité avec le bourreau. Camus dramatise l'argument dans en opposant deux réponses : le sermon de , qui invite à aimer ce qu'on ne comprend pas et à accepter la souffrance comme épreuve voulue, et le refus de , qui décline d'aimer une création où des enfants sont torturés et choisit de soigner. La souffrance n'a donc aucune fécondité rédemptrice : la seule attitude juste est de la combattre, ce qui fait du scandale du mal non un mystère à vénérer mais un appel à la et au soin.
La Peste (1947)
Justification
Privé de sens transcendant, l'homme absurde mise sur la quantité d'expériences plutôt que sur leur qualité ou un projet d'avenir : épuiser le présent, multiplier les instants vécus. C'est le présentisme exalté par et le comédien dans .
Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le don juanisme »
Justification
Loin de tout ascétisme, Camus célèbre le bonheur sensuel du corps, proche d'un de l'instant : la chaleur du soleil, le sel de la mer, l'étreinte de la terre algérienne y sont vécus comme une noce avec le monde. Le plaisir charnel n'est pas une faiblesse à corriger mais une vérité tangible, la seule offerte à l'homme privé de tout au-delà.
Noces (1939) · L'Été (1954)
6 de plus
Justification
Privé de Dieu et d'avenir éternel, l'homme absurde n'a plus de vie destinée à accomplir : cette ruine des fins supérieures le rend libre, non d'une liberté métaphysique démontrée, mais de la liberté vécue de qui n'attend plus rien d'un au-delà. Sa révolte lucide assume le présent et multiplie les expériences, sans nier que tout, autour de lui, ait ses causes : la liberté est une manière de vivre l'absurde, non une thèse sur le vouloir.
Le Mythe de Sisyphe, La liberté absurde · L'Homme révolté
Justification
Camus cultive un rapport sensuel et charnel au monde, le bonheur de la chair, du soleil et de la mer, proche d'un païen affirmé dans . Mais ce bonheur s'accompagne d'une exigence de lucidité et de dignité, d'où une part de perfectionnisme moral qui empêche de le réduire au seul plaisir.
Noces (1939) · L'Été (1954)
Justification
Faute d'ordre divin ou de nature donnée, l'homme se définit par ce qu'il fait de l'absurde : il n'a pas d'essence préalable et se constitue dans la et l'action. Cette proximité avec existentiel reste tempérée par le refus de Camus d'une liberté absolument fondatrice, contrairement aux existentialistes.
Le Mythe de Sisyphe (1942) · L'Homme révolté (1951)
Justification
La mort est le scandale par excellence : l'horizon qui révèle et ruine tout espoir, mais que Camus refuse d'accueillir avec sérénité. À la résignation comme à l'espérance d'un au-delà, il oppose la révolte : mourir irréconcilié, lucide et insurgé, sans appel ni consolation. C'est dans ce refus obstiné, non dans l'acceptation, que l'homme absurde affirme sa grandeur.
Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré.Le Mythe de Sisyphe, « La liberté absurde »
Le Mythe de Sisyphe · L'Homme révolté
Justification
L'homme absurde ne réprime pas ses désirs mais cherche à épuiser le possible, à multiplier et intensifier les expériences faute d'un sens qui les hiérarchiserait. Cette affirmation du désir, proche d'un de l'intensité illustré par , l'éloigne nettement du détachement, même si la lucidité tempère la quête pure de quantité.
Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le don juanisme »
Justification
se découvre d'abord dans une conscience lucide qui regarde sa condition en face, ce qui suppose un examen intérieur. Mais Camus refuse de s'y arrêter : la et l'action, soigner, créer, résister, sont la réponse vivante à l'absurde, d'où un équilibre presque médian entre vie examinée et primauté de l'action.
Le Mythe de Sisyphe (1942) · La Peste (1947)
Justification
Parce que la valeur découverte dans la n'est jamais celle d'un seul mais celle qu'on partage avec tous les humiliés, le bien d'autrui cesse d'être extérieur à mon propre bien : me solidariser n'est pas un sacrifice de mon intérêt mais la conséquence de ce que la révolte m'a appris sur moi. Ainsi peut soigner les pestiférés sans espérer aucun salut, par simple honnêteté : non par calcul, ni par devoir abstrait, mais par fidélité à cette valeur commune. Camus fonde de la sorte un altruisme sans Dieu et sans transcendance, ancré dans la seule expérience de la condition partagée.
L'Homme révolté (1951) · La Peste (1947)
Justification
La porte en elle sa propre mesure : elle s'arme d'une valeur (la dignité due à tout homme) qu'elle ne peut bafouer sans se renier. Camus en tire son verdict politique : la révolution qui, au nom d'un avenir radieux ou d'un sens nécessaire de l'Histoire, sacrifie les vivants présents, retourne la révolte contre son principe et débouche logiquement sur la terreur d'État. Contre cette démesure, il oppose la pensée de midi, une politique des limites et du possible qui maintient ensemble liberté et justice sans en sacrifier l'une à l'autre. Cette critique du communisme soviétique, écrite en pleine guerre froide, lui valut sa rupture retentissante avec .
L'Homme révolté (1951)
4 de plus
Justification
L'éthique de Camus naît de la révolte : du refus de l'absurde surgit une valeur, la solidarité humaine, et une mesure. Je me révolte, donc nous sommes : en se dressant, le révolté affirme une dignité commune et des limites à ne pas franchir, y compris dans la révolte. Ni calcul des conséquences ni loi abstraite, mais une fidélité vertueuse à l'homme et un souci d'autrui.
L'Homme révolté
Justification
La pose une limite quasi universelle, un « non » que tout homme oppose à l'humiliation et au meurtre, ce qui rapproche Camus d'un universalisme de fait. Mais cette valeur n'est pas déduite d'une nature ou d'un absolu : elle surgit de l'expérience partagée de la révolte, d'où une part de construction.
L'Homme révolté (1951)
Justification
Dans , Camus dénonce les idéologies qui sacrifient les vivants à un sens nécessaire de l'Histoire, et leur oppose une fidèle au présent et aux limites. Il refuse toute providence historique, ce qui le situe du côté de la contingence, contre le messianisme révolutionnaire.
L'Homme révolté (1951)
Justification
La solidarité née de la vaut pour tout homme humilié, sans privilège de proximité ni d'appartenance : la formule « je me révolte, donc nous sommes » étend la valeur à l'ensemble des hommes. Rieux soigne les pestiférés indistinctement, ce qui penche du côté de l'impartialité, tempéré par l'enracinement charnel de Camus dans une terre aimée.
L'Homme révolté (1951) · La Peste (1947)
Justification
Camus pense résolument un monde sans Dieu : suppose précisément qu'aucune ne vient garantir le sens. Son athéisme reste cependant sans militant, attentif au scandale du mal plus qu'à une démonstration métaphysique, d'où un score fort mais non absolu.
Le Mythe de Sisyphe (1942) · La Peste (1947), le sermon de Paneloux
Justification
Privé d'arrière-monde, l'homme n'a que ce monde-ci, et c'est assez : Camus refuse de déprécier le sensible au profit d'un ailleurs qui n'existe pas. Contre une longue tradition qui fait de la terre un exil et reporte la vraie vie au-delà, il oppose une fidélité païenne au présent tangible : la chaleur du soleil, le sel de la mer, la pierre des ruines de Tipasa sont la seule vérité offerte, et le seul sacré est celui-là. Cet ancrage dans méditerranéenne n'est pas une simple thèse métaphysique sur l'absence de Dieu, mais une orientation de la valeur : toute mesure du bien se prend ici-bas, dans le bonheur d'exister, non dans une .
Noces (1939) · L'Été (1954)
Justification
La raison qui a reconnu contracte une dette de lucidité : elle ne peut, sans se contredire, faire de son propre échec à trouver un sens la preuve d'un sens caché. C'est l'objection de Camus aux penseurs religieux de l'existence, et : ils décrivent admirablement l'absurde, puis le divinisent, érigeant le scandale de la raison en raison de croire. Ce saut hors de l'évidence est une démission, non une solution. Foi et raison sont donc ici en conflit ouvert : la première n'apaise l'angoisse qu'en escamotant ce que la seconde a vu, et seule une raison qui consent à ses propres limites, sans les combler par , reste honnête.
Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le suicide philosophique »
Justification
Dans La Peste, devant l'agonie d'un enfant, Rieux refuse d'aimer une création où des enfants sont torturés. Aucune harmonie, aucun salut ne justifie cette souffrance : c'est le refus net de toute théodicée, la révolte contre un ordre qui l'exigerait.
La Peste, IV ; L'Homme révolté
3 de plus
Justification
Pour Camus, créer est une des façons les plus hautes de vivre : l'œuvre d'art, fidèle au monde sensible sans prétendre l'expliquer, est une forme de et de beauté qui justifie l'existence. Cette valeur accordée à la création penche vers l'esthétisme, sans pourtant effacer l'exigence éthique de la révolte solidaire.
Le Mythe de Sisyphe (1942), « La création absurde » · L'Homme révolté (1951), « Révolte et art »
Justification
Camus ne croit ni à la bonté naturelle de l'homme ni à sa corruption radicale : sa pensée de la mesure oppose une limite humaine à la démesure qui, au nom d'un absolu, finit par justifier le meurtre. Ce sens du penchant humain à l'excès l'éloigne d'un optimisme anthropologique, sans verser dans le pessimisme.
L'Homme révolté (1951), « La pensée de midi »
Question étrangère à l'œuvre de Camus : rien dans ses textes ne permet de le positionner sur la pensée des machines sans extrapolation hasardeuse.
Faire sa partExerciceLa mort
Dans La Peste, montre un médecin, Rieux, qui soigne les malades sans croire vaincre le fléau, « parce qu'il faut les guérir » : refuser la mort, ce n'est pas rêver de l'abolir, c'est ne jamais pactiser avec elle et lui disputer, chaque jour, le terrain qu'on peut. Contre le découragement de l'immense et l'alibi de l'impuissance, cet exercice tourne la en un geste concret et solidaire : tenir son poste là où la mort ou la souffrance sont à portée.
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