Arthur Schopenhauer
Prendre la souffrance au sérieux plutôt que la justifier : face au vouloir-vivre aveugle qui nous pousse, l'art ménage des trêves, la compassion fonde la morale, le renoncement seul délivre.
Allemand · 1788 – 1860
Philosophe allemand, Schopenhauer publie à trente ans son unique système, (1818), qui reste ignoré plus de trente ans avant que les (1851) ne lui apportent une célébrité tardive. Héritier revendiqué de et de , premier grand philosophe européen à intégrer les Upanishad et le à sa pensée, il bâtit, contre l'optimisme spéculatif de qu'il combattit sa vie durant, une métaphysique du qui fait de la souffrance le fond de l'existence et cherche la délivrance du côté de l'art, de la et de l'. Portée par une prose d'écrivain, sa philosophie a marqué , et autant que les artistes, de Wagner à Thomas Mann.
Le monde est pour un sujet et, en son fond, Volonté : un vouloir aveugle, sans raison ni but, dont notre corps est la manifestation immédiate.
L'existence est une affaire qui ne couvre pas ses frais : la souffrance est le fond de la vie, et l'optimisme une amère dérision des maux innommables de l'humanité.
Tout désir naît d'un manque, donc d'une souffrance : satisfait, il ne donne qu'un plaisir négatif qui retombe en , et la vie oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui.
Il n'y a pas de sens à réaliser dans le monde, seulement une délivrance à conquérir contre lui : par la contemplation, la puis l', le peut se nier lui-même.
Le fondement de la morale n'est ni la raison ni le devoir mais la : l'expérience par laquelle la souffrance d'autrui devient immédiatement mon motif, parce que le qui nous sépare est une illusion.
Justification
L'étiologie, science des causes, explique les relations réglées entre phénomènes mais laisse entière l'énigme de leur essence intime : elle dit toujours comment, jamais quoi. La science est ainsi souveraine dans son ordre et par principe insuffisante, la métaphysique, l'art et la mystique prenant le relais là où elle s'arrête.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §17
Justification
La philosophie ne transforme pas le monde et n'édicte pas de règles : elle interprète et déchiffre l'existence donnée, répétant en concepts abstraits l'énigme que le monde pose. Contemplation d'abord, donc ; mais cette compréhension débouche sur la seule chose qui importe vraiment, la question de la délivrance, ce qui la teinte de transformation de soi.
La philosophie ne peut jamais faire davantage qu'interpréter et expliquer ce qui existe.Le Monde comme volonté et comme représentation, §53
Le Monde comme volonté et comme représentation, §53
3 de plus
Justification
Le primat revient à l'intuition : le concept ne fait que fixer et conserver, en une monnaie abstraite, ce que la perception seule donne d'abord ; la raison discursive est stérile hors de cette source. Mais l'intuition elle-même est déjà mise en forme par les structures a priori héritées de , d'où une position mixte qui penche vers l'empirisme sans y être.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I
Justification
Les Idées platoniciennes, degrés d'objectivation du vouloir, sont plus réelles que les individus qui les reflètent : à ce niveau il est franchement réaliste. Les concepts abstraits, en revanche, ne sont que des « représentations de représentations », de simples outils de la raison sans réalité propre, ce qui tempère le réalisme d'un versant nominaliste.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre III
Justification
Tout l'édifice repose sur le refus des consolations : l'optimisme n'est pas seulement faux mais indécent devant la souffrance du monde, et voir le fond de la Volonté est la condition de toute sagesse. La délivrance passe par plus de lucidité, contemplation et négation du vouloir, jamais par une illusion mieux choisie.
Le Monde comme volonté et comme représentation (1818)
Justification
Le pessimisme n'est pas chez lui une humeur mais une thèse argumentée : le vouloir étant manque infini, la souffrance est essentielle à la vie et non accidentelle, le plaisir n'étant que la cessation momentanée d'une douleur. Aux systèmes du progrès et de l'harmonie finale, il oppose l'évidence des hôpitaux, des prisons et des champs de bataille.
L'optimisme, quand il n'est pas le bavardage inconsidéré de ceux qui n'abritent que des mots sous leurs fronts plats, m'apparaît comme une manière de penser non seulement absurde, mais vraiment infâme : une amère dérision des souffrances innommables de l'humanité.Le Monde comme volonté et comme représentation, §59
Le Monde comme volonté et comme représentation, §59
Justification
Vouloir, c'est manquer : tout désir naît d'une privation douloureuse, et sa satisfaction, purement négative, retombe aussitôt dans un nouveau désir ou dans l', qui découvre le vide de l'existence dès que rien ne l'occupe. La roue d' ne s'arrête un instant que dans la contemplation désintéressée, et ne se brise que dans la négation du vouloir ; à qui ne peut renoncer, les Aphorismes ne concèdent qu'une économie prudente du désir.
Ainsi la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui.Le Monde comme volonté et comme représentation, §57
Le Monde comme volonté et comme représentation, §57
Justification
Le monde n'offre aucune fin à réaliser : le est sans but et l'histoire n'accomplit rien. La seule issue est sotériologique : que le vouloir, se reconnaissant dans le spectacle universel de la souffrance, se retourne contre lui-même et se nie, par l' volontaire dont les saints et les mystiques de toutes les traditions offrent le modèle. Ce « rien » final n'est pas un désespoir mais une délivrance, que Schopenhauer rapproche, dans une lecture personnelle et aujourd'hui discutée des traditions indiennes, du bouddhiste.
Pour tous ceux qui sont encore pénétrés du vouloir, ce qui reste après sa suppression complète n'est assurément rien. Mais à l'inverse, pour ceux en qui le vouloir s'est retourné et nié, c'est notre monde si réel, avec tous ses soleils et toutes ses voies lactées, qui est le néant.Le Monde comme volonté et comme représentation, §71
Le Monde comme volonté et comme représentation, §71
Justification
Le corps occupe dans le système une position métaphysique unique : il est la seule chose qui nous soit donnée deux fois, comme une représentation parmi d'autres et comme volonté éprouvée du dedans. Cette double connaissance est la clef de voûte de l'édifice : c'est par le corps, non par le raisonnement, que nous savons ce que le monde est en son fond.
L'acte de volonté et le mouvement du corps ne sont pas deux états objectivement connus reliés par la causalité : ils sont une seule et même chose.Le Monde comme volonté et comme représentation, §18
Le Monde comme volonté et comme représentation, §18
Justification
Le mémoire couronné de 1839 établit que tout acte suit nécessairement du caractère inné et des motifs présentés : la liberté d'indifférence est une illusion née de la conscience de faire « ce que je veux », qui masque que je ne choisis pas ce que je veux. Il conserve pourtant, hérité de , la liberté du caractère intelligible : l'être (esse) est libre, l'agir (operari) est nécessaire, et la responsabilité porte sur ce que nous sommes, non sur tel acte isolé.
Tu peux faire ce que tu veux ; mais, à tel moment donné de ta vie, tu ne peux vouloir qu'une chose déterminée, et absolument rien d'autre que cette chose.Essai sur le libre arbitre, chap. III
Essai sur le libre arbitre, chap. III
Justification
L'idéal déclaré est l' : chasteté, pauvreté volontaire, jeûne, par lesquels le corps, objectivation la plus immédiate du vouloir, est méthodiquement affamé afin de briser le vouloir-vivre. Mais c'est là l'idéal du saint, que le philosophe décrit sans l'incarner : Schopenhauer vivait en rentier gourmet et assumait l'écart, pas plus qu'il n'est requis que le sculpteur soit lui-même beau, le philosophe n'a besoin d'être un saint pour en tracer le portrait.
Il n'est pas plus nécessaire que le saint soit un philosophe qu'il n'est nécessaire que le philosophe soit un saint ; de même qu'il n'est pas nécessaire qu'un homme parfaitement beau soit un grand sculpteur, ni qu'un grand sculpteur soit lui-même un bel homme.Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Justification
L'espérance est la falsification du jugement par le désir : le vouloir corrompt l'intellect et nous fait tenir pour probable ce que nous souhaitons, prendre nos vœux pour des prévisions. La sagesse consiste à regarder le pire en face et à ne rien attendre, non par amertume, mais pour cesser d'être le jouet de l'illusion.
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie »
Justification
Triple consolation contre la peur de la mort : l'argument de symétrie, l'état d'après notre mort n'est autre que celui d'avant notre naissance, donc indifférent ; la mort comme « muse de la philosophie », sans laquelle on ne philosopherait guère ; l'indestructibilité de notre être en soi, le vouloir, qui ne connaît ni temps ni fin, sans pour autant qu'aucune personne survive.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 41, « Sur la mort »
Justification
Seul le présent est réel : le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, et qui vit dans l'attente d'un bonheur futur vit toujours « plus tard », en reportant sa vie. La forme même de l'existence est un présent sans étendue, un point mobile sur lequel il s'agit de se tenir plutôt que de fuir en avant.
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », chap. V
Justification
Operari sequitur esse : l'agir suit l'être, chacun n'agit que conformément à ce qu'il est déjà, et l'existence ne fait que dérouler une essence donnée d'avance. C'est l'exact contraire de la liberté existentielle : on ne se fait pas, on se découvre déterminé, et la seule liberté est celle, métaphysique, du caractère intelligible.
Essai sur le libre arbitre, chap. III
Justification
Ce que l'on est importe infiniment plus que ce que l'on a ou ce que l'on représente aux yeux des autres : la source la plus constante du bonheur est la richesse intérieure, seul bien que le sort ne puisse reprendre. D'où le prix de la solitude et du commerce avec soi, contre la dispersion mondaine.
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », chap. II
3 de plus
Justification
L'individualité ne tient qu'au , l'espace et le temps qui morcellent l'unique vouloir en une multitude d'êtres séparés ; l'âme-substance est une fiction. Ce qui en nous est indestructible n'est donc pas la personne, vouée à se défaire, mais le vouloir impersonnel qui la traversait.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 41
Justification
Tension révélatrice : rien ne justifie la souffrance, et la compassion commande de la soulager partout, ce qui le tire vers l'abolitionnisme ; mais la grande douleur « déniaise », brise l'attachement au vouloir et ouvre la seconde voie vers la délivrance. La souffrance n'a pas de sens, elle a un effet, ce qui interdit de la ranger tout à fait du côté du pur mal à supprimer.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Justification
La mort est la « muse de la philosophie » et notre condition ne se comprend qu'à la regarder en face : la sociabilité bruyante, l'agitation mondaine sont surtout la fuite des esprits vides qui ne supportent pas leur propre compagnie. Le recueillement, non la diversion, ouvre à l'essentiel.
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie »
Justification
Le cercle moral s'étend à tout ce qui souffre : les animaux, manifestations du même vouloir que nous, sont l'objet direct de la , et il reproche au christianisme comme à d'avoir fait des bêtes de simples choses à notre usage, doctrine qu'il juge « révoltante et abominable ». La frontière morale passe à la sensibilité, non à la raison ; l'arrière-plan reste métaphysique, le même vouloir dans toute la nature, d'où une teinte biocentrique.
La compassion pour les animaux est si étroitement liée à la bonté du caractère qu'on peut affirmer avec assurance que qui est cruel envers les animaux ne saurait être un homme bon.Le Fondement de la morale, §19
Le Fondement de la morale, §19
Justification
La Métaphysique de l'amour sexuel, dont il revendique fièrement la nouveauté, démasque dans la passion la ruse du : l'illusion par laquelle le génie de l'espèce fait servir l'individu, croyant poursuivre son bonheur, à la composition de la génération suivante. L'amour-charité relève, lui, de la compassion, et l'éros comme manque est reconduit à la souffrance.
Toute inclination amoureuse, si éthérée qu'elle veuille paraître, plonge ses racines dans l'instinct sexuel seul.Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 44
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 44, « Métaphysique de l'amour »
Justification
L'égoïsme est le ressort « colossal » de l'homme empirique, qui rapporte tout à soi et préférerait, dit-il, la destruction du monde à la sienne propre. Mais ce ressort est précisément amoral : seule l'action dont le mobile est le bien d'autrui a une valeur morale, et la vertu ne consiste pas à mieux calculer son intérêt mais à en sortir.
Le Fondement de la morale, §14
Justification
Sa formule morale a deux étages : « ne nuis à personne » (justice), un devoir strict et pleinement exigible, et « aide chacun autant que tu peux » (charité), qui n'a pas de borne fixe et déborde le simple dû. L'essentiel de l'obligation est négatif, mais la charité vraie est sans mesure, ce qui empêche de le ranger parmi les minimalistes.
Le Fondement de la morale, §17
Justification
Il raille sans ménagement la fierté nationale, « la plus bon marché » des fiertés, celle de qui, n'ayant rien de personnel dont être fier, se rabat sur la nation qu'il partage avec des millions d'autres. Esprit cosmopolite et polyglotte, nourri d'Orient et d'Occident, il tient la vérité pour sans patrie.
La plus piètre des fiertés est la fierté nationale.Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », chap. IV
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », chap. IV
Justification
Contre : l'histoire n'est pas une science, car la science connaît le général et l'histoire ne rapporte que le particulier ; elle n'a ni loi ni sens et n'accomplit aucun progrès de l'Esprit. Elle raconte, sous des costumes changeants, l'interminable répétition du même, selon sa devise eadem, sed aliter, les mêmes choses, mais autrement.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 38, « De l'histoire »
Justification
La peine regarde l'avenir, non le passé : châtier pour le mal commis, sans autre fin, serait rendre un mal pour un mal, pure vengeance sans droit. La loi est une menace destinée à contrebalancer par la peur les motifs du crime, et l'exécution ne fait que tenir la promesse de cette menace pour qu'elle garde son crédit dissuasif.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §62
5 de plus
Justification
Son éthique décrit plutôt qu'elle ne prescrit : de la compassion découlent les deux vertus cardinales, la justice, ne nuis à personne, et la charité, aide autrui autant que tu peux, incarnées dans des caractères plus que dans des règles. Par son fondement affectif et relationnel, cette morale de la anticipe l'éthique du care ; par sa psychologie des caractères innés, elle garde un air de famille avec l'éthique des vertus ; le formalisme déontologique est expressément récusé.
Le Fondement de la morale, §§16-22
Justification
Le caractère étant inné et immuable, celui qui vous a nui une fois porte en lui de le refaire : oublier serait imprudent. Le pardon qui efface l'expérience acquise dilapide un savoir chèrement payé sur les hommes ; on peut cesser d'en vouloir sans effacer ce que la faute a révélé du caractère.
Pardonner et oublier, c'est jeter par la fenêtre de précieuses expériences qu'on a chèrement acquises.Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie »
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie »
Justification
L'État n'a rien d'un éducateur ni d'une fin morale : il naît du contrat par lequel des égoïsmes effrayés, calculant qu'ils perdent plus à subir le tort qu'ils ne gagnent à le commettre, se donnent une muselière commune. Nécessaire contre la méchanceté humaine, il est donc légitime et sans grandeur, et l'anarchisme, qui parie sur une bonté naturelle, est une chimère.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §62
Justification
La parabole des porcs-épics dit tout : pressés par le froid ils se rapprochent, mais leurs piquants les forcent à s'écarter, et ils finissent par trouver la juste distance, celle de la politesse. L'homme à la riche vie intérieure préfère souffrir un peu du froid que se blesser au contact, et tient la solitude pour un privilège plutôt qu'un manque.
Parerga et Paralipomena, t. II, §396
Justification
Aucune foi dans le progrès moral ni dans les réformes politiques : la nature humaine ne change pas, seule la muselière peut être mieux ou plus mal ajustée, et l'histoire ne fait que varier le même. Effrayé par la révolution de 1848, il prête sa lorgnette aux soldats visant les émeutiers et lègue une part de sa fortune au fonds de secours des militaires, geste où son pessimisme se fait franchement contre-révolutionnaire.
Parerga et Paralipomena ; correspondance et biographie
Justification
Le premier livre du part d'un constat kantien radicalisé : le monde n'existe que comme , sous les formes a priori de l'espace, du temps et de la causalité. Mais là où laissait la inconnaissable, Schopenhauer soutient que nous y avons un accès unique : notre corps, connu du dehors comme représentation et du dedans comme volonté. Le matérialisme est réfuté comme la philosophie « du sujet qui s'oublie lui-même dans son calcul » ; son idéalisme reste pourtant singulier, puisque le fond du réel n'est pas esprit mais vouloir aveugle.
Le monde est ma représentation.Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I, §1
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I, §1
Justification
Contre , dont il démonte l'impératif catégorique comme une théologie morale déguisée, il soutient qu'une action n'a de valeur morale que si son mobile est la , participation immédiate et désintéressée à la souffrance d'autrui, « phénomène originaire et mystérieux de l'éthique ». La raison n'est qu'un instrument au service du vouloir : elle calcule les moyens, elle ne rend pas bon, et l'égoïste habile n'en est que plus dangereux.
Cette compassion seule est le fondement effectif de toute justice libre et de toute charité véritable.Le Fondement de la morale, §16
Le Fondement de la morale, §16
Justification
Athéisme explicite et argumenté : un monde dont la souffrance fait la teneur ne peut être l'œuvre d'un Dieu bon, et le vouloir qui le fonde est aveugle, sans sagesse ni fin. Il salue dans le une haute religion sans Dieu, et tient le panthéisme pour « une manière polie de congédier Dieu », divinisation indue d'un monde misérable.
Parerga et Paralipomena, t. II, « Sur la religion, un dialogue »
Justification
L'égoïsme sans borne est le ressort naturel de l'homme, jusqu'à la méchanceté désintéressée, cette cruauté qui jouit de la souffrance d'autrui pour elle-même ; la civilisation muselle ce fond sans le transformer. L'État n'est pas un éducateur mais une muselière.
L'homme est au fond un animal sauvage et effroyable.Parerga et Paralipomena, t. II, § 114 (« Sur l'éthique »)
Parerga et Paralipomena, t. II, « Sur l'éthique »
Justification
L'art délivre une connaissance que la science ne peut atteindre : le , devenu pur sujet de la connaissance, saisit les Idées, formes éternelles des choses, et les communique. Cette contemplation est en même temps délivrance, car le beau suspend le vouloir et le nous en arrache de haute lutte. La musique tient un rang à part : copie non des Idées mais du vouloir lui-même, elle est la métaphysique du monde rendue audible.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre III, §§34-52
Justification
Retournement de : ce monde n'est pas le meilleur mais le pire des mondes possibles, car un monde tant soit peu plus mauvais ne pourrait plus subsister. Le mal n'est pas un défaut d'être à excuser mais la teneur positive de l'existence, preuve dirimante contre tout créateur bon ; toute théodicée est dès lors une indécence.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 46, « De la vanité et des souffrances de la vie »
Justification
Le caractère est inné, constant et hors d'atteinte de l'éducation : velle non discitur, le vouloir ne s'apprend pas. On peut instruire l'intellect et affiner les moyens, jamais changer le fond de ce que quelqu'un veut ; le naturel commande, et le milieu ne fait que lui fournir ses occasions.
Essai sur le libre arbitre, chap. III
5 de plus
Justification
Double thèse : l'intellect est une fonction du cerveau, phénomène second, tardif et fatigable, ce qui a des accents matérialistes ; mais le fond de toute chose, du minéral à l'homme, est vouloir. C'est moins un panpsychisme au sens strict qu'une doctrine de l'objectivation universelle de la Volonté : ce n'est pas l'esprit qui est partout, mais l'aveugle vouloir.
De la volonté dans la nature
Justification
La religion est la « métaphysique du peuple » : vraie sous le voile de l'allégorie, fausse prise à la lettre, elle dit en images ce que la philosophie pense en concepts. Foi et savoir ne peuvent loger de bonne foi dans une même tête, mais le besoin métaphysique qui les nourrit l'un et l'autre est indéracinable.
Parerga et Paralipomena, t. II, « Sur la religion, un dialogue »
Justification
L'art est un « quiétif » du vouloir, un sabbat où cesse un instant le travail forcé du désir, et à ce titre l'expérience esthétique est le plus haut des biens accessibles dans le monde. Mais elle ne dure pas, le génie n'est pas le saint, et la hiérarchie finale place la sainteté éthique, la négation du vouloir, au-dessus de la seule contemplation du beau.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livres III et IV
Justification
Le perçoit, dans la même chose, ce que l'homme ordinaire, tout entier livré au vouloir et à l'usage, ne verra jamais : il y a des degrés très inégaux dans la faculté de contempler. Les plaisirs de l'esprit hiérarchisent nettement les hommes, et le « philistin » est défini par son incapacité de jouir sans intérêt.
Parerga et Paralipomena, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie »
Justification
Le même vouloir s'objective par degrés dans la gravitation, le cristal, la plante, l'animal et l'homme : notre place dans la nature n'est pas celle d'un maître mais d'un degré parmi d'autres d'une seule et même énergie aveugle. Cette parenté métaphysique fonde des devoirs directs envers l'animal et récuse l'idée que l'homme serait le propriétaire souverain du vivant.
De la volonté dans la nature ; Le Fondement de la morale, §19
La contemplation esthétique comme trêve du vouloirExerciceRapport au désir
Cesser un instant de vouloir, pour n'être plus que regard.
Pour , le désir est une tension douloureuse sans repos : tant que nous voulons, nous manquons. Mais devant une belle œuvre, un paysage ou une musique, il arrive que nous cessions un instant de vouloir : nous devenons pur regard, et la douleur du désir se tait. Cet exercice consiste à ménager délibérément de telles trêves, non pour posséder ni juger, mais pour contempler sans intérêt.
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L'inventaire des maux absentsHabitudeTonalité du réel
Ne compte pas ce qui te manque, mais les maux qui, en ce moment, t'épargnent.
tient le bonheur pour négatif : le plaisir n'est que la cessation d'une douleur, et nous ne sentons ni notre santé, ni le toit qui nous abrite, ni les malheurs qui nous épargnent, tant qu'ils sont là. D'où un conseil de sagesse : au lieu de compter ce qui nous manque, apprendre à percevoir les maux qui, en ce moment, nous sont épargnés. C'est le plus sûr moyen d'être un peu moins malheureux.
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La juste distance du porc-épicAttitudeIndividu et société
Assez près pour se réchauffer, assez loin pour ne pas se piquer.
Dans une fable célèbre, décrit des porcs-épics qui, transis de froid, se serrent les uns contre les autres, mais que leurs piquants forcent à s'écarter ; à force d'essais, ils trouvent la distance moyenne où l'on se réchauffe sans se blesser, et cette distance, dit-il, s'appelle la politesse. La stance à cultiver : ni la fusion qui blesse, ni la solitude qui glace, mais une chaleur tenue à bonne distance, d'autant plus large qu'on porte en soi de quoi se tenir compagnie.
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