Friedrich Nietzsche
D'où viennent nos valeurs, et que valent-elles ? Philosopher en médecin de la culture : ausculter nos morales pour y reconnaître ce qui affirme la vie et ce qui la nie.
Allemand · 1844 – 1900
Philosophe et philologue allemand, professeur à Bâle à vingt-quatre ans avant que la maladie ne l'écarte. D'abord marqué par et le compositeur Wagner, dont il se détache, il mène une critique radicale de la métaphysique, de la morale et du christianisme, dans un style d'aphorismes et de généalogie. Sombré dans la folie en 1889, longtemps défiguré par des récupérations posthumes, il s'impose comme l'une des sources majeures de la pensée du XXe siècle, de la psychanalyse à l'existentialisme.
Il n'existe pas de morale universelle : toute morale est la création d'un type de vie, qu'une généalogie ramène à ses origines.
Tout ce qui vit veut non se conserver mais croître : la est à affirmer, non à éteindre.
La grandeur, c'est l' : vouloir que tout revienne éternellement, ne rien désirer d'autre que ce qui est.
Dieu est mort, et nous l'avons tué : cet événement sape tous nos repères et nous somme de créer de nouvelles valeurs.
Toute connaissance est une perspective : il n'existe aucun point de vue absolu, seulement des interprétations au service de la vie.
Justification
Nietzsche retourne la hiérarchie platonicienne : ce n'est pas la raison qui atteindrait le vrai contre des sens trompeurs, ce sont les sens qui ne mentent pas, et la raison qui falsifie leur témoignage du devenir en y substituant l'être, l'unité, la chose. L'arrière-monde intelligible, de Platon à Kant, est une fiction née de la décadence. Mais Nietzsche ne verse pas dans l'empirisme naïf : il n'est ni fait brut ni perception immaculée, toute connaissance est interprétation depuis une perspective, commandée par les besoins de la vie et la volonté de puissance. Empirisme du corps et des sens, donc, mais radicalisé en perspectivisme.
Il n'existe qu'une vision perspective, qu'un connaître perspectif.Généalogie de la morale, III, § 12
Crépuscule des idoles, La raison dans la philosophie · Par-delà bien et mal, §§ 16-17
Justification
Il n'existe pas de regard depuis nulle part : toute connaissance est l'optique d'une , une interprétation au service de quelque intérêt vital. L'idéal d'une vérité « objective » et désintéressée est lui-même une valeur, plutôt hostile à la vie. Ce perspectivisme n'est pourtant pas un relativisme plat : on peut hiérarchiser les perspectives selon leur fécondité, et c'est en multipliant les points de vue qu'on gagne en « objectivité ».
Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations.Fragments posthumes, automne 1885-1886, 7[60]
Fragments posthumes, automne 1885-1886, 7[60] · Par-delà bien et mal, §34
Justification
Dès , la vérité est définie comme une armée mobile de métaphores oubliées, une erreur utile sans laquelle une espèce ne pourrait vivre. La valeur d'un jugement se mesure à sa fécondité pour la vie, non à sa correspondance au réel : position d'inspiration pragmatiste.
Vérité et mensonge au sens extra-moral, §1 · Par-delà bien et mal, §4
Justification
Le premier, il retourne la question : d'où vient que nous voulions le vrai plutôt que l'illusion, et si cette volonté de vérité était elle-même une foi héritée, le dernier avatar de l'idéal ascétique ? La vie exige des perspectives, des fictions, de l'art ; non que Nietzsche prêche le mensonge confortable : sa probité est impitoyable, mais elle s'exerce au service de la vie, qui reste l'instance qui évalue.
Nous avons l'art pour ne pas périr de la vérité.Fragments posthumes, printemps 1888, 16 [40]
Par-delà bien et mal, §1 (1886) · Généalogie de la morale, III (1887)
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Justification
Les concepts naissent en égalant ce qui n'est pas égal : oubliant les différences singulières, nous forgeons des formes et des essences là où il n'y a que des cas uniques et changeants. L'universel est une fiction utile, non une réalité.
Vérité et mensonge au sens extra-moral
Justification
Nietzsche raille aussi bien le bonheur-plaisir des utilitaristes que la morale du devoir : le bien n'est ni la jouissance ni la vertu désintéressée. Il est l'élévation de la vie, l'épanouissement de la puissance et le dépassement de soi, la grande santé de qui ose se créer et dire oui à l'existence. Un eudémonisme transvalué, où la réussite se mesure à la force et à la grandeur, non au confort.
L'homme ne tend pas au bonheur : seul l'Anglais le fait.Crépuscule des idoles, Maximes et traits, 12
Crépuscule des idoles, Maximes et traits · Le Gai Savoir, IV-V · Ainsi parlait Zarathoustra
Justification
La souffrance est pour Nietzsche une condition de grandissement : ce qui ne me tue pas me rend plus fort, et la discipline de la grande souffrance a produit toutes les élévations de l'humanité. Il méprise explicitement les morales qui font de l'abolition de la souffrance le but suprême.
Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort.Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8
Par-delà bien et mal, §225 · Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8 · Le Gai Savoir, §338
Justification
L' fonctionne comme une épreuve : si un démon t'annonçait que tu revivras cette vie à l'identique, infiniment, le maudirais-tu, ou serait-ce ta plus grande joie ? Dire oui à chaque instant, c'est l' : non la résignation de , mais l'affirmation la plus haute, aimer le nécessaire au point d'en vouloir le retour éternel.
Ma formule pour la grandeur de l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni en avant, ni en arrière, ni dans toute l'éternité.Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10
Ecce Homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10 · Le Gai Savoir, §276 et §341
Justification
Contre l'idée que le vivant cherche d'abord à se conserver, Nietzsche pose que toute force veut s'accroître : c'est la . Les pulsions ne sont donc pas à extirper, cette castration que prêche l'idéal ascétique, mais à mettre en forme : donner du style à ses passions, les sublimer au service d'une vie plus intense, plutôt que les éteindre ou s'y abandonner.
Crépuscule des idoles, « La morale comme contre-nature » · Le Gai Savoir, §290
Justification
Dès la , Nietzsche pense le fond du réel comme chaos douloureux, sans providence ni harmonie préétablie : c'est la pensée tragique. Mais contre le pessimisme résigné de , il en fait l'occasion d'une affirmation dionysiaque, d'où une position tragique sans être extrême.
La Naissance de la tragédie · Le Gai Savoir, §370
Justification
« Deviens ce que tu es » : il n'y a pas d'essence humaine fixe à réaliser, mais une tâche de création de soi. Le sujet, l'âme, le « je » substantiel sont des illusions grammaticales ; ce que nous sommes est l'œuvre toujours ouverte de l'auto-façonnage, du donner du style à son caractère.
Deviens ce que tu es.Le Gai Savoir, §270 ; Ecce Homo, sous-titre
Le Gai Savoir, §290 · Ecce Homo, sous-titre « Comment on devient ce que l'on est »
Justification
La mort de Dieu prive l'existence de toute fin donnée d'avance et ouvre le risque du nihilisme, ce que reflète une part d'. Mais la réponse de Nietzsche est la transmutation des valeurs et la création de sens par la : un sens construit, non découvert. Aucune téléologie cosmique n'est admise.
Le Gai Savoir, §125 et §301 · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des mille et un buts »
Justification
Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Pour Nietzsche, le moi conscient n'est qu'un instrument du soi corporel, qui pense, évalue et veut à travers nous. Mépriser le corps est le ressentiment des contempteurs du corps.
Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »
Justification
La troisième dissertation de la démonte l'idéal ascétique comme symptôme d'une vie déclinante, et Zarathoustra réhabilite le corps, la « grande raison », contre les contempteurs du corps. La célébration nietzschéenne vise toutefois la santé et la force plus que la jouissance.
Généalogie de la morale, III · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »
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Justification
Nietzsche congédie l'au-delà chrétien comme une calomnie de la vie, et refuse aussi de faire de la mort un mal absolu : il prêche une mort libre, choisie à la bonne heure, qui couronne l'existence au lieu de la subir. Mourir sa propre mort, au sommet, c'est faire de sa fin un acte et un accomplissement, dans l'amor fati qui dit oui jusqu'à l'éternel retour.
Ainsi parlait Zarathoustra, De la mort libre · Crépuscule des idoles
Nietzsche dissout l'alternative : le est une fiction inventée pour rendre l'homme punissable, mais la « volonté non libre » est à ses yeux une autre mythologie, celle de la cause et de l'effet réifiés (Par-delà bien et mal, §21). Il déplace la question vers les volontés fortes et faibles.
Justification
Pour Nietzsche le « moi » unifié est une fiction : le sujet n'est qu'une multiplicité de pulsions en lutte, une société d'instincts dont l'unité apparente résulte d'un commandement provisoire. Cette dissolution de l'ego substantiel rapproche fortement sa psychologie d'une théorie du faisceau, déduite de ses analyses plutôt que professée sous ce nom.
Par-delà bien et mal, §12 et §19 · Fragments posthumes, 1885, 40[42]
Justification
L' et l' commandent d'aimer l'instant assez pour en vouloir l'éternelle répétition : le poids tombe sur la plénitude du présent affirmé. Une part de projet demeure, car le est une tâche à accomplir, mais Nietzsche dévalorise l'excès de mémoire historique qui paralyse l'action.
Le Gai Savoir, §341 · Seconde Considération inactuelle, §1
Justification
Plutôt que de demander si les valeurs morales sont vraies, Nietzsche demande ce qu'elles valent et d'où elles viennent : c'est la méthode . Elle découvre que le couple est né du des faibles, renversant le « bon / mauvais » aristocratique. Les morales ne sont donc pas des faits mais les symptômes de types de vie, à évaluer et, au besoin, à transmuer.
Il n'y a pas de phénomènes moraux, seulement une interprétation morale des phénomènes.Par-delà bien et mal, §108
Généalogie de la morale · Par-delà bien et mal, §108
Justification
Nietzsche fait de la pitié et de l'altruisme des valeurs de décadence, hostiles à la vie, et oppose à la morale du dévouement l'affirmation de soi du type fort. L'objection contre l'idéal du sacrifice de soi traverse toute son œuvre, même s'il ne prône pas un calcul égoïste vulgaire mais l'épanouissement de la puissance propre.
L'Antéchrist, §2 et §7 · Généalogie de la morale, Préface, §5
Justification
La généalogie est une méthode anti-téléologique : elle traque le commencement bas et contingent des valeurs et démasque la croyance au progrès moral comme une illusion optimiste. L'histoire n'a ni sens ni direction inscrits ; elle est jeu de forces et de hasards réinterprétés après coup.
Généalogie de la morale, II, §12 · Crépuscule des idoles, « Flâneries inactuelles », §44
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Justification
Au-delà de sa critique de « la » morale, l'éthique positive de Nietzsche valorise des qualités de caractère, la force, la noblesse, la du fort, plus que des règles ou des conséquences. Sa se laisse lire comme une éthique des vertus de la puissance, inférée de son éloge des types accomplis.
Par-delà bien et mal, §260 · Généalogie de la morale, I, §10
Justification
Nietzsche ne démontre pas l'inexistence de Dieu : il constate que la foi au Dieu moral est devenue intenable dans notre propre culture, minée par l'exigence de vérité qu'elle avait nourrie, et que nous l'avons tué. Il en tire la conséquence qu'on n'ose pas regarder : privées de leur socle, nos valeurs suprêmes vacillent, c'est le nihilisme, à la fois danger et chance d'une création de valeurs nouvelles.
Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !Le Gai Savoir, §125
Le Gai Savoir, §125 · L'Antéchrist
Justification
Zarathoustra exhorte à rester fidèle à la terre et à ne pas croire ceux qui parlent d'espérances supraterrestres. Toute la critique des « arrière-mondes » fait de Nietzsche le penseur de l' radicale : la vie ne doit être justifiée par rien d'extérieur à elle, et toute est démasquée comme une fuite hors du réel.
Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3 · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des hallucinés de l'arrière-monde »
Justification
Ce n'est qu'en tant que phénomène esthétique que l'existence et le monde sont justifiés à jamais : la thèse de la subordonne le sens de la vie au registre esthétique plutôt que moral. L'art, et non la morale, est l'activité proprement métaphysique de l'homme.
Ce n'est qu'en tant que phénomène esthétique que l'existence et le monde apparaissent comme justifiés à jamais.La Naissance de la tragédie, §5
La Naissance de la tragédie, §5 et §24 · La Naissance de la tragédie, « Essai d'autocritique », §5
3 de plus
Justification
Sa psychologie des pulsions fait des affects la source réelle des pensées et des valeurs : la raison consciente n'est qu'une surface tardive du jeu des instincts. La position est déduite de ce principe répété plutôt que d'une thèse frontale sur le statut des émotions.
Par-delà bien et mal, §3 et §187 · Le Gai Savoir, §333
Justification
La critique des « arrière-mondes » et l'exhortation à rester fidèle à la terre rabattent tout sur l' sensible : le corps, les forces, ce monde-ci. Sans souscrire à un matérialisme mécaniste qu'il raille aussi, Nietzsche refuse tout monde vrai derrière le phénomène, ce qui le situe du côté d'une ontologie de ce monde plutôt que de l'idéalisme.
Crépuscule des idoles, « Comment le monde vrai devint enfin une fable » · Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3
Justification
L'homme est une corde tendue entre la bête et le , quelque chose qui doit être surmonté : Nietzsche porte un regard sévère sur l'humanité grégaire, médiocre et marquée par le de son temps. Mais ce diagnostic critique s'accompagne d'une confiance dans la possibilité d'une élévation, ce qui tempère le pessimisme.
L'homme est quelque chose qui doit être surmonté.Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3
Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3 et §4 · Généalogie de la morale, I, §11
Amor fati : aimer son destinAttitudeRapport au désir
Ne pas seulement supporter le nécessaire, mais l'aimer.
appelait amor fati l'amour du destin : non pas subir ce qui arrive en serrant les dents, mais vouloir que rien n'ait été autrement, jusqu'au moindre revers. Ce n'est pas une routine à exécuter mais une disposition à cultiver : devant ce qui est déjà là et qu'on ne peut défaire, on cesse de le regretter pour l'intégrer à sa vie comme une part de soi. La rumination du « si seulement » s'éteint, et l'énergie qu'elle consommait revient à l'action présente.
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L'épreuve de l'éternel retourExerciceRapport au désir
propose une pensée pour éprouver sa vie et ses désirs : s'il fallait revivre ceci, à l'identique, éternellement, le voudriez-vous ? L' n'est pas une résignation, mais un filtre d'affirmation. Il ne trie pas les désirs par prudence, comme le calcul d', mais selon ce à quoi l'on peut dire un oui entier. Pratiqué régulièrement, il transforme le désir : d'un manque que l'on poursuit, il fait une puissance que l'on assume.
- Choisissez un désir ou une poursuite qui vous anime en ce moment : un projet, une ambition, un attachement.
- Posez-vous lentement la question : si je devais revivre ce désir et tout ce qu'il entraîne, encore et encore, sans fin, est-ce que je le voudrais ?
- Observez la réponse dans votre corps autant que dans vos raisons : un élan, ou un recul.
- Si c'est oui, engagez-vous pleinement : cessez de traiter ce désir comme un moyen vers un repos futur, et vivez-le comme digne de revenir.
- Si c'est un recul, demandez-vous ce qu'il faudrait changer pour pouvoir, un jour, le vouloir sans réserve.
- Avec le temps, vous affirmez moins de choses, mais plus entièrement : c'est l'<c id='amor-fati'>amor fati</c>, aimer ce que l'on veut au point d'en vouloir le retour.
⚠ Ce n'est pas un appel à tout accepter passivement : l'affirmation transforme ce qu'elle peut faire sien, elle n'est pas un consentement au mal ni à la stagnation. Si l'épreuve nourrit l'angoisse plutôt que la clarté, reposez-la.