Empirisme
Demander à toute idée sur le monde de se mesurer à l'expérience : c'est l'observation, non la spéculation, qui met nos croyances à l'épreuve.
1620 – 1776
Courant majeur de la philosophie britannique des XVIIe et XVIIIe siècles, l'empirisme classique répond à une question d'épistémologie : d'où l'esprit tire-t-il son contenu, et jusqu'où la connaissance peut-elle s'étendre ? Annoncé par la méthode expérimentale de Francis Bacon, il prend forme avec l' de (1689), qui entreprend d'inventorier l'origine et les bornes de l'entendement, puis se radicalise avec l'idéalisme de et culmine dans l'analyse de , qui étend la méthode aux impressions et à leurs idées. Sa méthode est l'analyse régressive : décomposer toute notion jusqu'à l'expérience dont elle dérive, faute de quoi on la tient pour creuse. L'école se construit en réplique au continental de et , accompagne l'essor de la philosophie naturelle expérimentale, et réveille , qui dira lui devoir sa sortie du « sommeil dogmatique » avant d'en chercher la synthèse avec le rationalisme. Sa postérité court jusqu'à l'empirisme logique du XXe siècle et à l'analyse du langage.
Aucune idée n'est innée : tout contenu de l'esprit se laisse retracer jusqu'à une impression de sensation ou de réflexion, et ce qui n'en dérive pas est vide.
On ne déduit pas le monde de premiers principes : on s'élève du fait observé aux lois générales par induction, et tout axiome reste révisable par l'expérience.
Il n'existe que des perceptions particulières : la généralité est un fait de langage, un nom regroupant des semblables, non une essence dans les choses.
Une connaissance tirée des sens ne saurait être démontrative : les vérités de fait restent probables, et reconnaître cette limite vaut mieux que la feindre.
L'introspection ne livre aucune âme-substance : le moi n'est qu'une continuité de mémoire et de conscience, un faisceau de perceptions en flux.
Justification
Le levier est un argument génétique : si l'on remonte n'importe quelle idée jusqu'à sa source, on ne trouve jamais qu'une impression de sensation ou de réflexion, jamais un contenu donné d'avance. Locke ouvre l' en démolissant l'argument du consentement universel invoqué pour les (nul principe n'est connu des enfants ni des idiots), ce qui laisse l'esprit comme un papier blanc à remplir ; Hume durcit le critère en une arme polémique, sommant d'exhiber l'impression d'où dérive un terme, faute de quoi il est vide de sens. C'est l'inversion exacte du de , qui faisait de l'idée innée le socle du savoir.
Supposons donc que l'esprit soit, comme on dit, un papier blanc, vide de tout caractère, sans aucune idée : comment vient-il à en être pourvu ? ... À cela je réponds d'un seul mot : par l'expérience.Essai sur l'entendement humain, II, ch. 1, §2
Locke, Essai sur l'entendement humain, livre I (contre les idées innées) et II, 1 · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section II
Justification
Tirer tout le savoir de l'expérience oblige à en accepter la précarité : ce qui ne vient que des sens ne saurait avoir la nécessité d'une démonstration. Locke borne donc la connaissance certaine à un domaine étroit et range le reste sous la simple probabilité, et Hume porte le coup décisif en montrant que les vérités de fait reposent sur l'induction, laquelle présuppose sans pouvoir le prouver que l'avenir ressemblera au passé. Cette lucidité sur les limites de l'entendement situe l'école à l'opposé de la prétention rationaliste à un système déductif complet, sans pour autant verser dans le : le y reste mitigé, correctif et non destructeur.
Locke, Essai sur l'entendement humain, livre IV · Hume, Enquête sur l'entendement humain, sections IV et XII
Justification
Puisque rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens, la méthode ne peut être que régressive puis ascendante : on part du donné observable et l'on s'élève aux lois générales par induction, jamais l'inverse. Bacon érige cette marche en règle, dénonçant l'anticipation hâtive qui plaque sur la nature des principes a priori, et lui oppose l'induction méthodique, conduite par tables d'absence et de présence. C'est le renversement du modèle rationaliste, qui déduisait le monde de premières vérités évidentes : ici les axiomes ne précèdent pas l'expérience, ils en sont l'aboutissement révisable.
Locke, Essai ; Hume, Enquête ; Bacon, Novum Organum
Justification
Le nominalisme découle directement de l'origine sensible des idées : toute perception est d'un particulier, ce triangle-ci, cette teinte-ci, jamais d'un universel en général, qui n'a donc pas d'idée correspondante dans l'esprit. Locke admettait encore des idées abstraites obtenues par séparation ; objecte qu'on ne saurait former l'idée d'un triangle qui ne soit ni équilatéral ni scalène, et réduit le général à un signe tenant lieu de tous ses semblables. La généralité passe ainsi dans le langage, non dans les choses, ce qui congédie les Formes et les essences réalistes comme des entités sans appui dans l'expérience.
Locke, Essai, III ; Hume, Traité, I, I, 7
Justification
L'école fait de la régulation de l'assentiment un devoir épistémique : Locke soutient que l'on doit accorder son adhésion à proportion des preuves et des degrés de probabilité, et Hume résume cette éthique de la croyance par sa maxime fameuse sur le sage qui proportionne sa croyance aux preuves. Fonder le savoir sur l'expérience commande de ne croire qu'à la mesure de ce qu'elle atteste.
Un homme sage proportionne donc sa croyance à l'évidence.Enquête sur l'entendement humain, sect. X
Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, 15-16 (de la probabilité et des degrés d'assentiment) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section X (des miracles)
3 de plus
Justification
L'école est solidaire de la philosophie naturelle expérimentale : Bacon en fixe la méthode inductive, et Locke se dit le modeste manœuvre déblayant le terrain pour les Newton de son temps. La connaissance la plus assurée est celle qui procède de l'observation et de l'expérimentation, ce qui place l'école du côté favorable à l'autorité de la science.
Bacon, Novum Organum, livre II (l'induction) · Locke, Essai sur l'entendement humain, épître au lecteur
Justification
L'empirisme conçoit la science comme un savoir des régularités observables plutôt que de la nature intime des choses : Locke juge l'essence réelle des corps hors de notre portée et n'accorde qu'une essence nominale, forgée par l'esprit, aux espèces que nous classons. Berkeley, troisième grande figure de l'école, radicalise ce primat de l'expérience jusqu'à l'idéalisme : pour lui, esse est percipi, être, c'est être perçu, et les corps ne sont que des collections d'idées sensibles, ce qui congédie la matière inintelligible sans menacer la science des phénomènes. La position penche vers un réalisme sobre, attaché à l'expérience, sans prétendre saisir les essences.
Locke, Essai sur l'entendement humain, III, 6 et IV, 3 (essence réelle et nominale) · Berkeley, Principes de la connaissance humaine, §3 et §9 (esse est percipi, contre la matière) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section IV
Justification
L'empirisme rapporte la vérité des vérités de fait à l'accord de nos idées avec ce que l'expérience présente : Locke définit la connaissance comme la perception de l'accord ou du désaccord de nos idées, et le tribunal dernier d'une assertion sur le monde reste l'observation. Cette conception, dominée par la correspondance à l'expérience, demeure typique au-delà des divergences sur la nature des choses perçues.
Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, 1 et IV, 5 (de la connaissance et de la vérité) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section IV (relations d'idées et vérités de fait)
Justification
Appliquer au moi la règle de l'école, ne rien admettre dont l'expérience ne livre l'idée, suffit à dissoudre l'âme-substance cartésienne : l'introspection ne donne jamais la substance pensante, seulement des états successifs. Locke en tire que l' tient non à une substance mais à la continuité de la mémoire et de la conscience, déliant la personne de l'âme métaphysique ; Hume, ne trouvant en lui qu'un faisceau de perceptions en perpétuel flux, nie tout moi substantiel. Contre la res cogitans de , posée comme première certitude, le sujet devient un fait à reconstruire, non un point de départ assuré.
Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 27 (de l'identité et de la diversité) · Hume, Traité de la nature humaine, I, 4, 6 (de l'identité personnelle)
6 de plus
Justification
L'empirisme moral, avec Hume, mesure le bien et le mal à l'utilité et à l'agrément : la souffrance est un mal que la bienveillance porte à soulager, et la douleur qu'on s'inflige sans profit, par mortification, n'est qu'un vice. Nulle fécondité n'est reconnue à la souffrance recherchée ; la sensibilité commande de la réduire.
Hume, Enquête sur les principes de la morale, IX
Justification
L'empirisme ne lit dans l'expérience aucune fin providentielle, et tient l'argument du dessein pour fragile (Hume). Le sens n'est donc pas donné mais se trouve à hauteur d'homme : dans les plaisirs, les affections sociales, l'activité utile et la vertu. Une signification immanente et révisable, accordée à ce que l'expérience montre, sans angoisse ni au-delà.
Hume, Dialogues sur la religion naturelle · Mill, L'Utilitarisme
Justification
L'empirisme moral, de Hume aux utilitaristes, mesure la vie bonne à l'expérience : un mélange équilibré de plaisirs, d'activité utile et de relations agréables. La vertu y vaut par ses effets, son utilité et son agrément, non pour elle-même ; l'ascétisme qui sacrifie le bonheur sensible est récusé comme contraire à la nature.
Hume, Enquête sur les principes de la morale · Mill, L'Utilitarisme
Justification
L'empirisme tient les passions et les désirs pour les ressorts naturels de l'action, à comprendre comme des faits plutôt qu'à condamner. Loin de l'ascèse, il s'agit de les satisfaire et de les régler par l'expérience et le jugement, qui distinguent les désirs selon leurs effets : une affirmation naturaliste tempérée d'un tri prudent.
Hume, Traité de la nature humaine, II · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21
Justification
L'empirisme défait les essences : nous ne connaissons que des essences nominales, nos classements, non la nature réelle des choses (Locke), et le moi n'est qu'un faisceau de perceptions (Hume). L'esprit naissant est une page blanche, si bien que ce qu'un homme devient tient à l'expérience, non à une nature innée, sans pour autant un libre auto-façonnement.
Locke, Essai sur l'entendement humain, III, 3 · Hume, Traité de la nature humaine, I, 4
Justification
L'empirisme tend au compatibilisme : la liberté n'est pas une volonté soustraite aux causes, mais le pouvoir d'agir selon ses propres désirs sans contrainte extérieure. Hume montre que cette liberté d'action est non seulement compatible avec la nécessité causale mais la requiert, car sans liens réguliers entre motifs et actes il n'y aurait ni caractère ni imputation. La querelle du libre arbitre tient alors à une confusion de mots plus qu'à un vrai mystère.
Hume, Enquête sur l'entendement humain, VIII · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21
1 de plus
Justification
En ancrant la morale dans le sentiment et l'expérience plutôt que dans une raison universelle, l'école relativise les fondements moraux. C'est Hume en particulier qui fait dériver les vertus de leur utilité et de leur agrément ressentis et tient la justice pour une vertu artificielle, née de la convention plutôt que d'une nature donnée. La pondération mêle un fond de constantes humaines à une large part de relativité et de construction sociale.
Hume, Enquête sur les principes de la morale, sections III et V · Hume, Traité de la nature humaine, III, 2 (de la justice comme vertu artificielle)
Justification
Le sentimentalisme moral est ici surtout l'œuvre de Hume : ce sont les passions, non l'entendement, qui meuvent à l'action et fondent les distinctions morales, lesquelles tiennent à un sentiment d'approbation ou de blâme. Cette inclination, qu'annonce déjà la philosophie britannique du sens moral, reste typique de l'école sans être partagée à l'identique par Locke.
La raison est, et ne doit être, que l'esclave des passions.Traité de la nature humaine, II, 3, 3
Hume, Traité de la nature humaine, II, 3, 3 et III, 1
2 de plus
Justification
L'empirisme accompagne la science mécaniste naissante et se défie des causes finales aristotéliciennes, que Bacon range parmi les idoles stérilisant l'enquête. Hume va plus loin en analysant la connexion causale elle-même comme une habitude de l'esprit projetée sur la conjonction régulière des phénomènes, ce qui exclut tout finalisme intrinsèque.
Bacon, Novum Organum, I, aphorismes 38-51 (les idoles, contre les causes finales) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section VII
Justification
Si l'esprit est à la naissance une , alors le caractère, les idées et les mœurs se forment par l'expérience, l'éducation et l'habitude. Locke en tire toute une pédagogie où les hommes deviennent ce que l'éducation les fait, inclinant l'école du côté de la formation culturelle plutôt que d'une nature innée fixée.
Locke, Quelques pensées sur l'éducation, §1 · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 1