Plotin
Tout découle de l' qui est par delà l'être : philosopher, c'est remonter vers lui, « la fuite du seul vers le Seul ».
Grec · 204 – 270
Philosophe de langue grecque de l'Antiquité tardive (vers 204-270), né en Égypte romaine et formé à Alexandrie auprès d', Plotin enseigne ensuite à Rome, où il fonde un cercle de disciples. Il est le principal fondateur de ce qu'on appellera le : non un système nouveau, à ses yeux, mais l'explicitation fidèle de , qu'il systématise et infléchit vers la mystique. Il n'a écrit que tard et sans souci d'ordre ; ses traités furent réunis et édités après sa mort par son disciple , qui les classa en six groupes de neuf, les . Sa pensée des trois principes, l'Un, l'Intellect et l'Âme, irriguera la théologie chrétienne, en particulier , ainsi que les traditions juive et musulmane, jusqu'à la Renaissance florentine.
Le principe de tout est un par delà l'être et par delà la pensée : on ne peut rien en dire, on ne peut que remonter jusqu'à lui.
Tout procède de l' et tout aspire à y retourner : le sens d'une vie est cette remontée vers la source dont elle n'est jamais tout à fait séparée.
Le mal n'est pas une puissance : il n'a aucun être propre, il n'est que , manque de bien au plus bas degré de l'émanation.
La vertu n'est qu'un commencement : le souverain bien est l'union contemplative avec l', « la fuite du seul vers le Seul ».
Ton vrai moi n'est pas descendu dans le corps : sa part la plus haute demeure toujours dans l'intelligible, et te connaître, c'est t'y éveiller.
Justification
Comme tout platonicien, Plotin tient les universaux pour des réalités en soi, plus réelles que les individus : les Formes intelligibles existent indépendamment des choses sensibles, dont elles sont les modèles. Mais il les loge dans l' divin plutôt que dans un ciel séparé, ce qui en fait des universaux ante rem pensés par un esprit éternel.
Ennéades, V, 9 (De l'Intellect, des Idées et de l'être)
3 de plus
Justification
La connaissance véritable ne vient pas des sens, qui n'atteignent que des images du sensible, mais de l'intellect tourné vers l'intelligible, qu'il contemple du dedans : l'âme retrouve en elle les Formes parce qu'elle procède de l'. Au sommet, la connaissance suprême n'est même plus discursive mais une saisie immédiate, voire une union qui passe la pensée. Cette source intérieure et rationnelle de la connaissance, contre tout empirisme, place Plotin nettement du côté du rationalisme.
Ennéades, V, 3 (Des hypostases qui connaissent) · Ennéades, V, 5
Justification
Plotin construit une métaphysique affirmative et architecturée, assurée d'atteindre le vrai par l'intellect : il y a une science de l'intelligible, et l'Intellect possède une connaissance infaillible de ses objets, qui sont ses propres pensées. Cette confiance le situe du côté du dogmatisme. Elle est pourtant tempérée, à l'égard de l', par une réserve presque sceptique : du principe suprême, rien ne se dit en propre, et le discours n'en approche que par négations.
Ennéades, V, 5 · Ennéades, VI, 9, 3-4
Justification
Le retournement de l'âme vers l'intelligible n'est pas un savoir de plus mais une conversion : se détourner des images pour remonter vers ce dont elles émanent. Le soin de l'âme tient tout entier dans cette montée, et l'attachement aux reflets est la servitude même.
Ennéades, I, 6 · Ennéades, IV, 8
Justification
Le bonheur ne tient ni au plaisir ni même à la seule vie vertueuse : la vertu n'est qu'un premier degré, une purification qui détache l'âme du sensible et la rend semblable au divin. Le souverain bien véritable est au-delà, dans la contemplation de l'Intellect puis dans l'union avec l', où l'âme rejoint sa source. Plotin reprend l'eudémonisme grec, la vie heureuse comme activité de la meilleure part de nous, mais en déplace le sommet : la félicité n'est plus l'excellence de l'agir mais une remontée contemplative qui passe la vertu morale elle-même. Le sage parfait, déjà uni à l'intelligible, demeure heureux jusque dans l'infortune, car son vrai moi n'y est pas atteint.
Telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : un détachement de tout ce qui est ici-bas, la fuite du seul vers le Seul.Ennéades, VI, 9, 11
Ennéades, I, 4 (Du bonheur) · Ennéades, I, 2 (Des vertus)
Justification
Le mouvement même de l'être est circulaire : toute chose procède de l' par puis tend à y retourner, et le retour () est inscrit dans la nature de ce qui est issu du Bien. Le sens de la vie humaine n'est donc ni à inventer ni absent : il est donné par cette structure, l'âme ayant à reparcourir consciemment le chemin de sa source. Vivre pleinement, c'est convertir son regard, se détourner du dehors et remonter vers l'origine dont on n'est jamais entièrement séparé.
Ennéades, VI, 9 · Ennéades, V, 1
Justification
Le moi n'est pas le composé corporel mais l'âme, substance immatérielle et immortelle, et plus profondément encore l'intellect en nous. Plotin pousse l'intériorité jusqu'à une thèse singulière : la partie la plus haute de l'âme ne descend jamais tout entière dans le corps, mais demeure en permanence dans l'intelligible. Notre vrai moi est ce sommet inaltéré dont nous avons d'ordinaire perdu conscience, absorbés que nous sommes par la vie sensible. Se connaître, c'est s'éveiller à cette identité supérieure, plus réelle que la personne empirique.
Ennéades, IV, 8, 8 (l'âme non descendue) · Ennéades, I, 1 (Qu'est-ce que l'animal et qu'est-ce que l'homme)
Justification
L'âme étant une substance simple, immatérielle et apparentée à l'intelligible, elle ne se décompose pas et survit à la dissolution du corps : Plotin reprend et développe l' du de . La mort n'est qu'un dépouillement, la libération de l'âme hors de son enveloppe corporelle, et donc rien de redoutable pour qui a déjà appris à vivre tourné vers le haut. Le sage s'y exerce dès cette vie, en détachant son moi véritable du corps.
Ennéades, IV, 7 (De l'immortalité de l'âme) · Ennéades, I, 9 (Du suicide raisonnable)
Justification
Les de reçoivent chez Plotin un lieu propre : elles sont les pensées de l', qui les contemple éternellement dans une unité où penser et être coïncident. L'essence de chaque chose est ainsi sa Forme intelligible, antérieure et supérieure à son existence sensible, qui n'en est qu'un reflet. L'essentialisme platonicien est donc maintenu et même renforcé, l'intelligible devenant le contenu vivant d'un esprit divin.
Ennéades, V, 5 (Que les intelligibles ne sont pas hors de l'Intellect) · Ennéades, V, 9
Justification
Le chemin vers le principe ne passe pas par le dehors mais par un retournement de l'âme sur elle-même : « rentre en toi-même et regarde ». Puisque l' est présent au plus intime de nous, plus proche de l'âme qu'elle-même, c'est en se recueillant, en sculptant sa propre statue intérieure, que l'on s'élève à lui. Cette primauté absolue de l'intériorité contemplative sur l'agir extérieur fait de la vie examinée le tout de la philosophie, et anticipe l'intériorité augustinienne.
Rentre en toi-même et regarde : si tu ne te vois pas encore beau, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle.Ennéades, I, 6, 9
Ennéades, I, 6 (Du beau) · Ennéades, VI, 9, 7
Justification
Le moi véritable étant l'âme, le corps n'en est que l'instrument et l'enveloppe provisoire, le lieu bas où l'âme s'attarde et risque de s'oublier. Porphyre rapporte que Plotin « semblait avoir honte d'être dans un corps » et refusait qu'on fît son portrait. Le corps n'est pas le sujet que nous sommes mais ce dont nous avons à nous déprendre pour remonter, ce qui place Plotin à l'extrême du corps-instrument.
Porphyre, Vie de Plotin, 1 · Ennéades, IV, 8 ; I, 1
Justification
Les plaisirs du corps attachent l'âme au plus bas degré de l'être et la détournent de sa remontée : la première vertu, dite « purificatrice », consiste précisément à s'en détacher pour rendre l'âme à elle-même. Sans condamner le corps comme un mal positif, Plotin prône une ascèse résolue, le sage tenant les besoins corporels pour de simples nécessités à satisfaire au minimum, jamais pour des fins.
Ennéades, I, 2 (Des vertus) · Ennéades, I, 4
2 de plus
Justification
Le désir tourné vers les choses sensibles disperse l'âme et l'enchaîne au multiple ; la sagesse demande de l'en retirer pour le réorienter tout entier vers le haut. Plotin ne supprime pas l'élan désirant mais le convertit en de l'intelligible et de l'Un : l'âme ne s'apaise qu'en cessant de désirer ce qui est au-dessous d'elle. La pente vécue est donc celle d'un détachement à l'égard du sensible, plus austère encore que chez .
Ennéades, III, 5 (De l'amour) · Ennéades, VI, 7, 22-35
Justification
Toute la discipline plotinienne est un recueillement : il faut rassembler l'âme dispersée dans le multiple sensible, la concentrer et la rendre attentive à sa source intérieure pour s'élever à la contemplation. L'union avec l' exige le silence des sens et de la pensée discursive, un retrait total au-dedans. C'est l'opposé même de toute dispersion féconde.
Ennéades, VI, 9, 7-11 · Ennéades, V, 1, 12
Justification
Plotin prolonge l' du de : l'amour est cet élan né du manque qui porte l'âme du beau sensible vers le Beau intelligible, et de là vers l', source de toute beauté. C'est un amour ascensionnel, désir de s'unir à ce dont on procède. Une note de don affleure pourtant, car l'Un, lui, ne manque de rien et déborde par pure surabondance, ce qui inverse le manque au sommet.
Ennéades, III, 5 (De l'amour) · Ennéades, VI, 7, 31-34
1 de plus
Justification
Les normes ne sont ni conventionnelles ni construites mais fondées dans l'ordre objectif de l'être : le bien est l' lui-même, principe et fin de tout, et la valeur d'une chose tient à son degré de proximité avec lui. La hiérarchie des vertus reflète cette échelle réelle de l'être, d'où un universalisme réaliste enraciné dans la métaphysique.
Ennéades, I, 2 (Des vertus) · Ennéades, VI, 9
Justification
Le principe premier ne peut être ni un être ni une pensée, car tout être est déjà multiple, distinct de ce qu'il pense : pour fonder la multiplicité sans en relever, il faut un absolument simple, « par delà l'être » et par delà l', dont rien ne se dit en propre. Plotin radicalise ainsi le Bien au-dessus de l'essence de en une transcendance pure. Mais l' tempère l'éloignement : l'Un déborde sans se diviser ni s'appauvrir, et reste présent à tout ce qui procède de lui, plus intime à l'âme qu'elle-même. D'où une transcendance forte mais non sans une immanence graduée, qui retient d'un score extrême.
Il n'est aucune des choses dont il est le principe ; il est tel pourtant que, sans qu'on en puisse rien affirmer, ni le nom, ni la raison, nous pouvons cependant dire quelque chose à son sujet.Ennéades, V, 3, 13-14
Ennéades, VI, 9 (Du Bien ou de l'Un) · Ennéades, V, 3 et V, 5
Justification
Toute la métaphysique de Plotin culmine dans un principe unique et absolu, l', source de tout ce qui est et terme du retour de l'âme : il y a bien un divin premier, et l'athéisme est sans objet. Mais ce principe n'est pas le Dieu personnel et créateur du monothéisme : il est impersonnel, « par delà l'être », ne connaît pas, ne veut pas, ne crée pas par décision mais déborde par nécessité de sa surabondance. Ce théisme métaphysique sans providence personnelle ni création ex nihilo retient d'un score extrême, tout en restant nettement du côté de l'affirmation d'un absolu divin.
Ennéades, VI, 9 · Ennéades, V, 1 (Des trois hypostases principielles)
Justification
Le réel se déploie en une hiérarchie de degrés d'être, de l' à la matière : plus une chose est une et intelligible, plus elle est réelle ; plus elle est dispersée dans le sensible, moins elle l'est. Le monde sensible n'est donc pas illusoire mais c'est le degré le plus bas, une image affaiblie produite par l' qui ordonne et anime le cosmos. La matière, au bas de l'échelle, est presque néant, pur manque. Cette priorité de l'esprit penche fortement vers l'idéalisme, mais c'est une gradation platonicienne, et non l'idéalisme d'un pour qui être c'est être perçu : il subsiste une dualité de l'intelligible et du sensible, d'où un poids résiduel au dualisme.
Ennéades, V, 1 et V, 2 · Ennéades, IV, 8 (De la descente de l'âme dans les corps)
Justification
Si tout procède d'un principe parfaitement bon, d'où vient le mal ? Plotin refuse d'en faire un principe positif, une puissance rivale du Bien : le mal n'a pas d'être propre, il est , manque de bien, défaut d'être au degré le plus bas de la procession. Il l'identifie à la matière comme limite ultime où la lumière de l'Un s'éteint, non comme une force mais comme une absence. Le mal moral n'est dès lors qu'une âme qui se détourne du supérieur vers l'inférieur. Cette résorption du mal dans le non-être, qui sauve la bonté du tout sans nier la réalité de notre épreuve, est une forme de théodicie ; elle léguera à l'idée du mal comme .
Ennéades, I, 8 (De ce que sont et d'où viennent les maux) · Ennéades, III, 2-3 (De la providence)
4 de plus
Justification
L' n'est pas une production mécanique mais une dérivation orientée vers le bien : chaque engendre l'inférieure parce que le parfait, par surabondance, ne peut que rayonner, et tout ce qui en procède est aimanté par le retour vers son principe. La causalité est donc foncièrement finale, suspendue au Bien comme à sa fin, à l'opposé d'un univers de chocs aveugles. La nature elle-même produit en contemplant, comme un sommeil de l'âme qui imite l'intelligible.
Ennéades, III, 8 (De la nature, de la contemplation et de l'Un) · Ennéades, V, 4
Justification
Les passions appartiennent au composé de l'âme et du corps, non au moi supérieur, qui en reste indemne : l'âme vraiment elle-même n'est pas affectée, et c'est seulement sa part inférieure, tournée vers le corps, qui pâtit. Plotin tient donc les émotions pour des troubles à dominer par la conversion vers l'intelligible, dans la lignée intellectualiste, même si son intérêt se porte moins sur leur analyse psychologique que sur le moyen de leur échapper.
Ennéades, I, 1, 7-9 · Ennéades, III, 6 (De l'impassibilité des incorporels)
Justification
Le beau n'a de prix que comme degré et tremplin vers le haut : la beauté sensible reflète la beauté intelligible, qui reflète à son tour le Bien, et l'amour du beau est le premier pas de la remontée vers l'. La vie esthétique n'est donc pas une fin en soi mais reste subordonnée à la fin spirituelle, le beau ne valant que comme ce qui révèle et conduit au principe.
Ennéades, I, 6 (Du beau) · Ennéades, V, 8 (De la beauté intelligible)
Question anachronique : les Ennéades ne contiennent rien qui permette de positionner Plotin sur la pensée des machines sans extrapolation hasardeuse.
Le sculpteur intérieurAttitudeIntériorité
N'ajoute rien à toi-même : retranche ce qui n'est pas toi.
conseille à l'âme en quête de beauté de « rentrer en soi-même et de regarder » ; et si tu ne te trouves pas encore beau, de faire comme le sculpteur d'une statue : ôter le superflu, redresser ce qui est tordu, sans jamais cesser de travailler à ta propre statue. Le travail sur soi est ici soustractif : non pas accumuler des qualités ou des rôles nouveaux, mais retrancher le superflu, l'emprunté, le déformé, jusqu'à ce que ta forme propre apparaisse. Aujourd'hui, cette disposition déplace le souci de progresser, de l'accumulation sans fin vers le dégagement patient de ce qui encombre et défigure ce que tu es déjà.
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Le retour vers le dedansExerciceAttention et divertissement · Intériorité
Pour , l'âme est ordinairement dispersée au-dehors, sur mille objets ; pour retrouver ce qui est le plus réel, elle doit se retourner et remonter à travers sa propre pensée vers la source silencieuse d'où elle vient. Cet exercice est un bref recueillement vers le dedans : on ramène l'attention de sa dispersion extérieure, on traverse sa propre pensée, et l'on se tient un instant au fond immobile qui la soutient. Aujourd'hui, au milieu d'une sollicitation constante, il offre une manière courte de revenir à un centre que le fil d'actualité et la liste des tâches ne cessent de disperser.
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