Vedānta (Advaita)
L'évidence d'un moi séparé résiste-t-elle à l'examen ? Reconnaître le comme non distinct de l' : une connaissance qui libère.
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Le Vedānta (« fin du Veda ») est la grande tradition qui interprète les Upaniṣad, ces textes spéculatifs qui closent le corpus védique, à travers le triple canon (prasthāna-traya) que forment ces Upaniṣad, les Brahma-Sūtra attribués à (vers le IIe siècle) et la Bhagavad-Gītā. Son école la plus influente, l'Advaita (« non-deux »), reçut sa forme systématique de puis surtout de vers le VIIIe siècle, dans un contexte de débat serré avec le bouddhisme, dont elle reprend des outils tout en le combattant, et avec les écoles réalistes et dualistes (Nyāya, Sāṅkhya, Mīmāṃsā ritualiste). Le problème qu'elle affronte est celui de la saṃsāra et du karman : comment sortir définitivement du cycle des renaissances et de la souffrance qu'il porte. Le Vedānta n'est pas monolithique : aux côtés de l'Advaita non-dualiste se dressent le Viśiṣṭādvaita théiste de Rāmānuja (non-dualisme qualifié) et le Dvaita dualiste de Madhva, qui maintiennent une distinction réelle entre l'âme et Dieu. Porté à l'époque moderne par Vivekananda et le néo-vedānta, il est devenu l'une des matrices de l'hindouisme contemporain et la philosophie indienne la plus reçue en Occident, de aux spiritualités du XXe siècle.
Seul le , conscience pure, est réel ; la pluralité du monde n'est que , apparence superposée à l'absolu un.
Le est identique au : « tu es cela » (tat tvam asi), et nul flux d'agrégats ne saurait apparaître sans ce témoin permanent.
L'absolu ultime est sans attributs (nirguṇa) ; le Dieu personnel créateur n'en est que la figure conventionnelle (vyāvahārika), vue à travers la .
La souffrance procède d'une erreur de connaissance, non de l'être : comme la peur d'un serpent qui n'était qu'une corde, elle se dissipe, elle ne se rachète pas.
La fin de la vie est la : non un but à construire mais le retour conscient du Soi à ce qu'il a toujours été, par la connaissance et non par l'acte.
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Justification
L'Advaita est dogmatique au sens où il tient pour certaine une vérité libératrice définitive : l'identité du et du , attestée par l'écriture (śruti) et confirmée par la réalisation directe. Loin de tout , la connaissance qui libère est tenue pour indubitable et sans retour, car elle coïncide avec la nature même du sujet connaissant.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I · Muṇḍaka Upaniṣad
L'apport décisif de l'Advaita en matière de vérité n'est pas une théorie de ce qui rend un énoncé vrai (correspondance, cohérence ou efficacité), mais une stratification en deux niveaux : la vérité conventionnelle (vyāvahārika), valable pour l'expérience ordinaire dans la , et la vérité ultime (pāramārthika), celle de l'absolu non-duel. Cette structure à , voisine de celle du bouddhisme, ne se laisse pas réduire aux trois pôles de cet axe.
La connaissance qui libère ne relève ni de l'empirisme ni du rationalisme pur tels que les oppose cet axe : son moyen propre (pramāṇa) est l'écriture révélée (śruti, les Upaniṣad), car l'identité du Soi et de l'absolu ne peut être ni perçue par les sens ni démontrée par la seule raison. La raison y a un rôle subordonné, écarter les objections et interpréter le texte, et l'aboutissement est une réalisation directe. Le couple empirisme/rationalisme ne capture donc pas cette épistémologie scripturaire et réalisatrice.
Justification
L'argument décisif est celui du témoin : tout ce que je peux nier ou objectiver, le corps, les sensations, les pensées qui défilent, je le saisis comme « cela », distinct du « je » qui l'observe ; ce sujet-témoin ne peut donc jamais être réduit à l'objet qu'il éclaire, et la conscience qui rendrait possible son propre néant devrait, pour le constater, subsister. Ce Soi-conscience, condition de toute expérience, est non composé, et ce qui n'est pas composé ne peut se défaire : il est éternel, et son identité au est l'enseignement même des « grandes paroles » des Upaniṣad. C'est ici que l'Advaita se sépare frontalement du bouddhisme : là où l' ne voit derrière le flux des agrégats qu'une série impermanente sans sujet, l'Advaita rétorque qu'aucun flux ne saurait apparaître comme flux sans une conscience stable qui le traverse et l'atteste.
Tu es cela.Chāndogya Upaniṣad, VI, 8, 7 (tat tvam asi)
Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad ; Chāndogya Upaniṣad, VI, 8 (tat tvam asi) · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)
Justification
Si le Soi est déjà et n'est tombé dans la saṃsāra que par méprise, alors la fin de l'existence n'est pas un but à inventer mais une vérité à recouvrer : le sens est inscrit dans la structure du réel, et la vie a pour terme la , retour conscient du Soi à ce qu'il n'a jamais cessé d'être. Cette téléologie spirituelle se démarque sur deux fronts : contre l'absurdité d'une existence sans direction, elle pose une fin objective ; mais contre la ritualisme de la Mīmāṃsā, qui faisait du sens l'accomplissement correct des actes védiques en vue de fruits futurs, elle objecte qu'aucune action, par nature productrice de fruits et donc de nouveau karman, ne peut libérer : seule le peut la connaissance de ce qui est déjà accompli.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I, 1, 4 · Kaṭha Upaniṣad
Justification
La voie de la connaissance suppose le détachement (vairāgya) : tant que le sujet désire les objets du monde empirique, il reste pris dans la et dans l'identification au corps et au mental. L'Advaita prescrit le renoncement (saṃnyāsa) et la discrimination (viveka) entre l'éternel et le périssable, afin de tourner le désir vers la seule libération. Le désir des choses extérieures est à éteindre.
Śaṅkara (attribué), Vivekacūḍāmaṇi · Kaṭha Upaniṣad, I, 2-3
Justification
Le souverain bien du védânta est la libération (moksha) : l'affranchissement du cycle des renaissances par la connaissance que le Soi (atman) est identique au Brahman. Ce n'est ni un plaisir ni une vertu mondaine, mais la réalisation suprême, félicité (ananda) au-delà de toute satisfaction sensible, qui suppose détachement et discipline spirituelle.
Upanishads (Chandogya, Mundaka) · Shankara, Le Joyau de la discrimination
Justification
La voie advaitique est tout entière tournée vers l'intériorité : la libération se joue dans la connaissance de soi, par l'écoute de l'enseignement (śravaṇa), la réflexion (manana) et la méditation profonde (nididhyāsana). Ce n'est pas dans l'action sur le monde, mais dans le retour réflexif sur le sujet connaissant que se dévoile l'absolu. La vie examinée, jusqu'à la racine du « je », prime sur l'agir extérieur.
Śaṅkara (attribué), Vivekacūḍāmaṇi · Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad, II, 4, 5
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Justification
La souffrance, pour l'Advaita, n'a pas sa source dans l'être mais dans une erreur de connaissance, l'avidyā : c'est la superposition (adhyāsa) qui fait prendre le Soi pour le corps et l'apparence pour le réel, comme on voit un serpent là où il n'y a qu'une corde. Or une illusion ne se rachète pas, elle se dissipe : dès que la corde est reconnue, la peur du serpent s'évanouit sans laisser de trace, et nul acte ni mérite n'a été requis. C'est pourquoi l'Advaita rejette la voie où la souffrance serait féconde ou rédemptrice : puisque sa cause est cognitive, seule la connaissance libératrice (jñāna) l'abolit à la racine, et non l'épreuve endurée ni l'œuvre accomplie.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), introduction (adhyāsa) · Gauḍapāda, Māṇḍūkya-Kārikā
Justification
Au plan empirique, le moi incarné (jiva) est lié par le karma et enveloppé dans la maya : ses actes portent leurs fruits et le maintiennent dans le cycle des renaissances, un ordre largement déterminé. La vraie liberté n'est donc pas l'autodétermination d'un vouloir, mais la libération (moksha), reconnaissance que le Soi (atman) est identique au Brahman, par-delà l'ordre causal des actes.
Shankara, Commentaire des Brahma-sutra · Upanishads (Katha, Mundaka)
Justification
L'identité de chacun n'est pas à construire par ses choix : elle est une essence donnée et éternelle, le , qui précède toute existence et toute action. L'itinéraire spirituel ne crée rien, il dévoile ce qui est déjà : devenir soi, c'est reconnaître l'essence intemporelle que l'avidyā (ignorance) masquait. C'est un essentialisme radical.
Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad, IV · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)
Justification
Pour le védânta, le Soi (atman) est éternel et ne meurt pas : la mort n'atteint que le corps et la personne empirique, tandis que l'atman transmigre de vie en vie selon le karma. C'est donc d'abord un immortalisme (le Soi survit, indestructible), doublé d'un passage (la mort n'est qu'une étape) et d'une préparation (bien mourir oriente la suite), jusqu'à la libération (moksha) qui dissout la transmigration elle-même.
Bhagavad-Gita, II · Katha Upanishad
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Justification
L'éthique du védânta s'enracine dans le dharma, le devoir propre à chacun selon son ordre et sa place, à accomplir pour lui-même. La Bhagavad-Gita en donne la formule, l'action désintéressée (nishkama karma) : agir sans attachement aux fruits, par devoir et non par calcul. À quoi s'ajoute la culture du détachement et de la connaissance de soi, vertu qui mène à la libération.
Bhagavad-Gita, II-III · Shankara
Justification
Le critère du réel, pour l'Advaita, est la permanence : n'est pleinement réel que ce qui ne se dément jamais à travers les états et ne se résorbe en rien d'autre. Or toute chose multiple naît, change et disparaît, et l'expérience de l'éveil dissout le monde du rêve comme la veille dissout l'illusion : la pluralité n'a donc qu'une réalité empirique, dépendante, superposée par l'avidyā au seul (l'absolu, conscience-être-félicité, sat-cit-ānanda), qui demeure identique. Contre le dualisme du Sāṅkhya, qui pose deux principes irréductibles, l'esprit (puruṣa) et la nature (prakṛti), l'Advaita refuse toute dualité ultime : il n'y a pas deux réels, mais un seul, dont la matière n'est que l'apparaître. Et contre le matérialiste, il objecte que la conscience qui atteste toute chose ne peut elle-même être un objet matériel parmi d'autres.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I · Chāndogya Upaniṣad, VI
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Justification
Comme la servitude tient à une erreur cognitive, la avidyā (ignorance), c'est le savoir, et non la culture des sentiments, qui transforme le sujet. Les émotions et l'attachement sont des effets de la fausse identification au corps et au mental, que la discrimination (viveka) entre le réel et l'apparent vient corriger. Le ressort de la libération est intellectuel, ce qui incline vers l'intellectualisme.
Śaṅkara (attribué), Vivekacūḍāmaṇi · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)
Justification
Le statut du est délicat à situer : il est à la fois le fondement immanent de tout ce qui apparaît et l'absolu qui transcende toute détermination, au-delà des noms et des formes (nirguṇa). Le monde n'a pas d'être propre séparé de lui, ce qui interdit un arrière-monde au sens dualiste, mais le réel ultime excède radicalement l'ordre des apparences. La position penche vers la , tempérée par une non-dualité où l'absolu n'est pas non plus simplement au monde.
Māṇḍūkya Upaniṣad ; Gauḍapāda, Māṇḍūkya-Kārikā · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)
Justification
Un absolu qui est conscience-être-félicité sans seconde ne peut, à la rigueur, recevoir aucune détermination : le qualifier (« créateur », « bon », « personnel »), c'est l'opposer à autre chose, donc le limiter. L'Advaita en tire la distinction décisive de deux registres : sur le plan ultime (pāramārthika), l'absolu est sans attributs (nirguṇa ), au-delà de toute qualification ; sur le plan conventionnel (vyāvahārika), ce même absolu, vu à travers la , se présente comme un Dieu personnel et créateur (saguṇa brahman, Īśvara), objet légitime de dévotion. Ce n'est donc ni l'athéisme, qui nierait l'absolu, ni le théisme personnel classique, qui en ferait le terme dernier : contre Rāmānuja et les écoles dévotionnelles, l'Advaita subordonne le Dieu personnel à un absolu impersonnel dont il n'est que la figure conventionnelle.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I, 1 · Māṇḍūkya Upaniṣad