Rapport à soi· Adversiténoyaudifficulté
Périmètre d'action
Face au monde, faut-il se concentrer sur ce qui dépend de nous ou chercher à étendre notre maîtrise ?
Le seul lieu de notre pouvoir est-il au-dedans, dans nos jugements et nos désirs, le cours du monde nous échappant entièrement, ou pouvons-nous saisir cet ordre et le refaire à notre main ? Se positionner, c'est dire jusqu'où va notre prise réelle sur les choses, et si la liberté se gagne en nous ou sur le monde.
Ce qui dépend de nous
11Certaines choses dépendent de nous, nos jugements et nos volontés, d'autres non, comme la santé, la réputation ou les événements extérieurs. La sagesse consiste à concentrer ses efforts sur les premières et à accueillir les secondes avec équanimité.
Explorer cette position →Diogène de Sinopeexplicite
On n'est libre qu'à proportion de ce dont on peut se passer : tout besoin est une prise que le monde, la fortune ou les puissants ont sur nous. De là l' (autosuffisance) comme but, vivre de telle sorte que rien d'extérieur ne soit nécessaire et que nul ne détienne donc rien dont nous dépendions. Quand Alexandre, maître du monde connu, lui offrit d'exaucer n'importe quel souhait, Diogène ne demanda qu'à ce qu'il s'écartât de son soleil : l'homme le plus dénué, s'il ne désire rien, est plus invulnérable que le plus puissant des rois, lequel reste à la merci de ce qu'il possède. Les stoïciens reprendront plus tard cette opération sous la forme de la du contrôle, mais Diogène la mène par les actes et le dénuement plutôt que par le jugement intérieur, sans en faire une thèse réglée.
Diogène Laërce, Vies, VI, 38
Épictèteexplicite
Le tort de tout malheur, soutient Épictète, est d'attendre son bonheur de choses qui ne sont pas en notre pouvoir. De là le geste premier, qui ouvre le : trier nos affaires en deux classes selon le seul critère de la maîtrise, ce qui relève entièrement de nous (jugements, désirs, aversions) et ce qui n'en relève pas (corps, biens, réputation). La n'est pas une thèse parmi d'autres mais l'opération qui conditionne toute la suite : tout trouble naît d'avoir réclamé une prise sur ce qui nous échappe. Là où les anciens stoïciens parlaient surtout du destin cosmique, Épictète ramène le partage à l'usage concret, ici et maintenant, de ce qui m'appartient en propre.
Manuel, §1 · Entretiens, I, 1
Marc Aurèleexplicite
Reprenant la d', Marc Aurèle ramène sans cesse son esprit au seul domaine maîtrisable : les choses extérieures ne touchent pas l'âme, qui ne se trouble que par le jugement qu'elle y ajoute ; ôte ce jugement, retire le « je suis lésé », et le tort lui-même disparaît.
Pensées pour moi-même, V, 19 · Pensées pour moi-même, VI, 52 · Pensées pour moi-même, VIII, 47
Sénèqueexplicite
Le malheur ne vient pas des choses mais de notre prise sur elles : seul peut nous être arraché ce que nous tenons à tort pour nôtre. De là Sénèque tire la : ne compter pour siens que ses jugements et ses désirs, abandonner la fortune au hasard qui la donne et la reprend. C'est moins une thèse spéculative qu'une consigne pratique, qui rend invulnérable en réduisant la surface qu'il offre aux coups : ce qu'il porte en lui, nulle fortune ne le touche.
Lettres à Lucilius, IX (le sage se suffit à lui-même) · De la constance du sage, V-VI
Cynismeexplicite
On n'est libre qu'à proportion de ce dont on peut se passer : tout besoin est une prise que le monde, la fortune ou les puissants ont sur nous. Le cynique en tire l' (autosuffisance) comme but, vivre de telle sorte que rien d'extérieur ne soit nécessaire et que nul ne détienne donc rien dont nous dépendions. Quand Alexandre, maître du monde connu, lui offrit d'exaucer n'importe quel souhait, Diogène ne demanda que de s'écarter de son soleil : c'est montrer que l'homme le plus dénué, s'il ne désire rien, est plus invulnérable que le plus puissant des rois, lequel reste à la merci de ce qu'il possède.
Diogène Laërce, Vies, VI, 38
Stoïcismeexplicite
Le est l'acte fondateur : seuls nos jugements, nos désirs et nos impulsions dépendent vraiment de nous, non le corps, la réputation ni la fortune. L'argument est pratique : attacher son bien à ce qui ne dépend pas de nous voue au trouble, tandis que concentrer l'effort sur le seul domaine maîtrisable rend la sérénité invulnérable aux circonstances, jusque dans l'exil ou la prison.
Épictète, Manuel, §1 · Épictète, Entretiens
Voir plus (5)
Taoïsmeexplicite
Le monde suit déjà sa propre : prétendre le redresser par la volonté, la loi ou l'effort calculé, c'est briser cet ordre et engendrer le contraire de ce qu'on vise, comme on ruine une plante en tirant sur ses pousses. De cette observation le taoïsme tire le : non l'inertie, mais une efficacité par épousement plutôt que par contrainte, à l'image de l'eau qui, la plus souple, vient à bout du dur en se pliant à lui. Là où le veut réformer l'homme par l'effort moral et le rituel, le taoïste tient que toute action volontariste aggrave le désordre qu'elle veut corriger : c'est le revers exact d'un de la maîtrise.
Laozi, Dao De Jing (Tao Te King), ch. 43, 78 · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître vénérable)
Laoziexplicite
Contre le volontarisme qui veut plier le cours des choses à un dessein, Laozi observe que l'intervention forcée se retourne contre elle-même : plus on saisit, plus on perd, plus on légifère, plus naissent les voleurs. Le n'est pas la passivité mais l'art d'épouser le des choses, comme l'eau qui contourne l'obstacle sans le combattre : agir sans forcer, et tout s'accomplit. C'est l'envers exact du prométhéisme qui mesure l'homme à sa prise sur le monde.
Dao De Jing, ch. 37 et 48 · Dao De Jing, ch. 57 et 64
Zhuangziexplicite
Le boucher Ding débite un bœuf sans jamais émousser sa lame : il ne tranche pas, il suit les interstices que la bête lui offre, et le couteau passe dans le vide. La parabole donne au son sens le plus concret : non l'inaction, mais l'action si épousée au réel qu'elle cesse d'être un effort. Contre le volontarisme qui plie les choses à un dessein, l'efficace vient de qui n'impose rien et glisse là où la situation cède, comme le nageur des chutes qui « entre avec le tourbillon et sort avec le remous ». Là où tire le non-agir vers l'art de gouverner, Zhuangzi le déploie comme une maîtrise vécue, presque corporelle, du geste juste.
Zhuangzi, ch. 3 (le boucher Ding) · Zhuangzi, ch. 19 (le nageur des chutes)
Le Bouddhainférable
Une part décisive de la souffrance vient de notre prétention à maîtriser ce qui échappe : on ne peut commander aux agrégats « qu'ils soient ainsi et non autrement », et vouloir retenir l'impermanent ne fait qu'alimenter la . La sagesse consiste à relâcher cette emprise et à travailler le seul domaine vraiment ouvert à l'effort, son propre esprit, ce qui rapproche Gautama d'une économie du contrôle centrée sur l'intériorité.
Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (on ne peut commander aux agrégats) · Dhammapada, ch. III (l'esprit)
Socrateinférable
Devant ses juges, Socrate se déclare serein : on peut le tuer ou le bannir, on ne peut pas lui nuire, car le seul mal réel est de rendre son âme mauvaise, et nul ne le peut à sa place. Les biens extérieurs, le corps, la réputation, la vie même, ne sont pas en notre pouvoir et ne sont pas le vrai bien ; la vertu de l'âme, elle, dépend de nous. Les stoïciens bâtiront sur cette intuition leur .
Platon, Apologie, 30c-d (ils peuvent me tuer, non me nuire) · Platon, Apologie, 41c-d
Arguments et objections (3)
Faire la part des choses
milieu nommé1Entre accepter ce qui ne dépend pas de nous et vouloir tout transformer, il s'agit de discerner, au cas par cas, ce que l'on peut changer et ce qu'il faut accueillir. Ni résignation, ni toute-puissance : agir là où l'on a prise, lâcher prise sur le reste.
Explorer cette position →Voir les positions implicites (1)
Ulysseinférable
Face à l'adversité, Ulysse ne se résigne pas mais ne prétend pas non plus tout plier : il fait la part des choses. Il agit sans relâche là où il a prise, bâtissant son radeau, forçant les ruses, mais endure ce qui le dépasse, la colère de , les années perdues, l'attente. Au plus fort de la fureur, il s'adresse à son propre cœur et lui ordonne de tenir. Cette maîtrise de soi, qui distingue le modifiable de l'inévitable, a fait de lui plus tard le sage endurant des .
Odyssée, XX, 18-21 (« Endure, mon cœur ») · Odyssée, V (le radeau et l'endurance en mer) · Odyssée, I, V (la colère de Poséidon)
Arguments et objections (3)
Prométhéisme
1Les limites de notre pouvoir ne sont pas fixées une fois pour toutes : par la connaissance, la technique et l'action collective, l'humanité peut transformer le monde et repousser ce qui semblait hors de portée. Plutôt que d'accepter l'ordre des choses, il faut travailler à le changer.
Explorer cette position →Machiavelexplicite
Contre le fatalisme qui remet tout au sort ou à Dieu, Machiavel réserve à l'homme la moitié du jeu : la règle une part de nos actions, mais nous laisse gouverner l'autre. La est cette part active : élever, quand le temps est calme, des digues contre le fleuve qui débordera, saisir l'occasion, accorder sa manière à la qualité des temps. Il penche pour l'audace, car la fortune cède aux hardis.
Le Prince, chap. XXV · Le Prince, chap. VI (l'occasion)
Arguments et objections (3)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- PrescriptifMorale Mise en situationAccepter, ou se résigner ?
Où passe la frontière entre la sérénité devant l'inévitable et la passivité, voire l'excuse commode, devant un tort qu'un effort pourrait redresser ?
un tort subi
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifVraiment maître de nos jugements ?
Le stoïcisme range nos jugements du côté de ce qui dépend de nous, mais les choisissons-nous vraiment, ou nos opinions, nos émotions et nos désirs nous sont-ils dictés par le corps, l'histoire et les causes qui nous font ? Si même le dedans nous échappe, la dichotomie tient-elle encore ?
nos jugements - DescriptifMon pouvoir, ou notre pouvoir ?
Ce qui ne dépend pas de moi seul, la maladie, l'injustice, le cours du monde, dépend peut-être de nous ensemble : à chercher le pouvoir dans le seul for intérieur, la dichotomie ignore-t-elle l'action collective qui déplace les limites du possible ?
le pouvoir collectif
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifExistentielleSérénité, ou accomplissement ?
Le bien d'une vie est-il la paix de l'âme que rien ne trouble, ou l'accomplissement actif de qui transforme le monde et y laisse sa marque ?
une vie bonne - PrescriptifExistentielleEspérer, est-ce sage ?
L'espérance, qui nous lie à des choses hors de notre pouvoir, est-elle une faiblesse qui trouble l'âme, ou le ressort même qui pousse à transformer ce qui peut l'être ?
l'espérance - PrescriptifExistentielleFaire la paix avec ce qui fut
Le passé est ce qui ne dépend plus de nous par excellence : faut-il l'accepter pleinement, jusqu'à vouloir qu'il ait été, ou en rester prisonnier par le regret ?
le passé - PrescriptifMorale Expérience de penséeLa vertu face au malheur
Sa vie fut-elle, malgré tout, une vie bonne ? Autrement dit : le bonheur est-il à l'abri de l'infortune, ou peut-il nous être arraché ?
une vieSouverain bien
« Demande-moi ce que tu voudras. » « Ôte-toi de mon soleil. »Diogène de Sinope · Diogène Laërce, Vies, VI, 38
Endure, mon cœur : tu as déjà supporté pire.Homère · Odyssée, XX, 18
Je juge qu'il peut être vrai que la fortune soit l'arbitre de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous en laisse gouverner l'autre moitié, ou presque.Machiavel · Le Prince, chap. XXV
Je ne regarde plus avec les yeux mais avec l'esprit, et la lame suit d'elle-même les interstices naturels.Zhuangzi · ch. 3 (Principe vital)
Le Dao est constamment non-agissant, et pourtant rien n'est laissé inaccompli.Laozi · Dao De Jing, ch. 37
On peut me tuer, me bannir, me priver de mes droits : Anytos et Mélétos le peuvent, mais me nuire, non.Socrate · Platon, Apologie, 30c-d
Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous.Épictète · Manuel, §1
Rien au monde n'est plus souple et plus faible que l'eau ; pourtant, pour attaquer ce qui est dur et fort, rien ne la surpasse.Laozi · Dao De Jing, ch. 78
Toutes les pertes du sage sont sans dommage, car il porte tout son bien en lui-même.Sénèque · De la constance du sage, V