Scepticisme
Suspendre son jugement face à l'égale force des arguments contraires, pour trouver la .
365 av. J.-C. – 200
Le scepticisme antique remonte à (IVe siècle avant notre ère), figure quasi légendaire qui n'écrivit rien et dont l'imperturbabilité, dit-on, ne fléchissait devant aucun danger. Deux courants se distinguent : le scepticisme académique, né quand puis Carnéade tournèrent l'Académie de contre le des stoïciens, et le scepticisme pyrrhonien, plus radical, que codifie vers 200 dans ses Esquisses pyrrhoniennes, notre principale source. Le problème qu'affronte l'école est celui du critère : comment trancher entre des doctrines rivales qui toutes se prétendent vraies ? Longtemps marginale, cette tradition resurgit à la Renaissance avec la redécouverte de Sextus : elle nourrit le doute de , le doute méthodique de qui cherche à le surmonter, et plus tard l'empirisme de .
Aucune certitude n'est atteignable sur la nature cachée des choses : à toute preuve répond une preuve contraire d'égale force, ce qui contraint à suspendre le jugement.
On ne saisit jamais une chose telle qu'elle est en soi, mais seulement relativement à qui la perçoit et aux conditions de son apparition.
Il faut vivre selon les sans leur accorder d'assentiment dogmatique : agir d'après ce qui paraît, sans tenir rien pour vrai par nature.
La tranquillité de l'âme (l') ne se conquiert pas mais survient d'elle-même, comme le fruit inattendu de la suspension du jugement.
Justification
Toute prétention à connaître la nature cachée des choses suppose un critère du vrai ; or ce critère devrait lui-même être validé par un autre, et ainsi à l'infini, ou bien se garantir lui-même, ce qui est une pétition de principe. Le sceptique n'affirme donc pas que rien n'est connaissable, ce serait encore une thèse : il constate que pour chaque preuve avancée se dresse une preuve contraire d'égale force (l'), et que ce conflit irrésolu contraint à l'. Ce qui le sépare des dogmatiques comme des académiciens, c'est qu'il ne conclut ni au savoir ni à l'ignorance : il continue d'enquêter, sans clore.
À tout argument s'oppose un argument égal.Esquisses pyrrhoniennes, I, 12
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 8-10 · Diogène Laërce, Vies, IX, 78-79
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Justification
Accorder son assentiment à une thèse sur la nature non évidente des choses, c'est tenir pour vrai ce qu'on ne peut prouver : le sceptique y voit une faute, et s'en abstient par principe. Mais une objection le guette : une vie sans aucune croyance serait-elle seulement vivable ? Il répond en distinguant deux assentiments. Aux qui s'imposent à lui (qu'il fait jour, qu'il a faim) il cède sans résister, car elles ne se discutent pas ; ce qu'il refuse, c'est l'assentiment supplémentaire qui ajouterait « et il en va ainsi en vérité, par nature ». Il agit donc, guidé par les phénomènes et les usages, sans jamais poser de dogme.
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 13-24
Justification
Puisque toute déduction rationnelle de l'essence des choses bute sur l'équipollence des doctrines, il ne reste, pour se conduire, que ce qui s'impose sans nous demander notre avis : les sensibles et les phénomènes. Le sceptique ne les érige pas en source du vrai, il les subit comme un critère purement pratique, suffisant pour agir sans rien affirmer. Le surnom de Sextus, l'Empirique, marque ce renversement : non plus déduire le réel d'en haut, par la raison spéculative, mais s'en remettre au donné, en bas, sans prétendre en percer la nature.
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 21-24 · Diogène Laërce, Vies, IX, 105-106
Justification
Une même chose paraît autrement selon l'animal qui la perçoit, l'organe, l'état du sujet, la distance, le mélange ou la coutume : tel est le constat que les dix tropes d'Énésidème recensent et ordonnent. Or, pour départager ces apparences inconciliables et dire laquelle livre la chose réelle, il faudrait un point de vue absolu, hors de toute condition d'apparition, dont nul ne dispose. Le trope mord donc précisément là où le prétend décrire les natures en soi : on ne saisit jamais que du relatif, ce qui réduit toute assertion sur l'essence à l'.
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 36-163 · Diogène Laërce, Vies, IX, 79-88
Adopter une définition de la vérité (correspondance, cohérence, utilité) reviendrait à affirmer un critère du vrai, ce que le sceptique tient pour indémontrable : tout critère proposé suppose déjà un autre critère pour le valider, à l'infini. Il suspend donc son jugement sur la nature de la vérité elle-même et se contente d'enregistrer ce qui lui apparaît, sans le poser comme vrai.
L'école ne choisit ni la vérité ni l'illusion : elle suspend. L' n'est pas une illusion choisie mais le renoncement à trancher, et la tranquillité () survient comme l'ombre suit le corps, sans qu'aucune croyance fausse soit embrassée : l'alternative de l'axe présuppose une prise de position sur le vrai que le sceptique refuse précisément d'accorder.
Justification
Ce qui tourmente l'homme, soutient le sceptique, n'est pas l'événement mais l'opinion qu'il porte sur lui, le jugeant bon ou mauvais par nature : qui poursuit ce qu'il croit un bien et fuit ce qu'il croit un mal ne connaît plus le repos. Dès lors, suspendre cette opinion, c'est désamorcer le trouble à sa source. L' n'est donc pas un but que le sceptique vise directement, ce qui le rendrait à nouveau dépendant : elle survient par surcroît, comme le fruit inattendu de l'. C'est là le paradoxe de l'école : on atteint la sérénité en renonçant à la chercher dans un savoir du bien.
La tranquillité suivit la suspension du jugement comme l'ombre suit le corps.Esquisses pyrrhoniennes, I, 29
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Diogène Laërce, Vies, IX, 107-108
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La souffrance a-t-elle une valeur, ou n'est-elle qu'un mal à fuir ? Le scepticisme ne tranche pas : juger qu'elle est bonne ou mauvaise par nature serait une thèse dogmatique. Sa pente pratique, dégonfler le tourment en suspendant le jugement de valeur sur les choses, le rapprocherait de la médiane, mais il se garde précisément d'ériger cette ataraxie en doctrine de la valeur de la souffrance.
L'origine du sens, fin inscrite dans les choses, sens créé ou absence de sens, est une question théorique sur laquelle le scepticisme suspend son jugement : trancher serait soutenir une thèse dogmatique. Le sceptique vit selon les apparences et la coutume, et tire sa tranquillité de cette suspension même, sans adopter aucune des trois attitudes de l'axe.
Le scepticisme suspend son jugement sur ce qu'est la mort : annihilation, survie de l'âme, simple passage sont autant de thèses dogmatiques sur lesquelles, faute de pouvoir trancher, il s'abstient. Le sceptique vit selon les apparences et n'investit la mort d'aucune des attitudes de l'axe, sa tranquillité venant de la suspension elle-même, non d'une doctrine.
Le scepticisme suspend son jugement sur la question dogmatique de savoir si les choses ont une essence réelle : trancher entre essentialisme et son contraire serait soutenir une thèse métaphysique, ce que l' interdit. Le sceptique s'en tient aux apparences et à la coutume, sans se prononcer sur une nature cachée.
Le scepticisme suspend son jugement () sur les questions métaphysiques dogmatiques, et la querelle du libre arbitre et du déterminisme en est une. Le sceptique n'y prend pas parti : il vit selon les apparences et la coutume sans trancher la cause cachée de ses actes. Lui assigner un pôle contredirait sa posture même.
Justification
En cessant de tenir quoi que ce soit pour bon ou mauvais par nature, le sceptique se délivre des désirs et des aversions véhéments qui troublent l'âme. Il n'éprouve plus que les affections inévitables (la faim, la soif) et y répond avec mesure : c'est une discipline du détachement, voisine de celle des autres écoles, mais fondée sur la suspension du jugement plutôt que sur une doctrine du bien.
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30
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Le scepticisme ne se réclame d'aucun des fondements de la morale : il ne tient ni le bien ni le mal pour des réalités connaissables, et juger qu'une éthique est vraie serait dogmatiser. Le sceptique agit selon les apparences, les coutumes et les lois de son pays, sans y voir un savoir : sa pratique est réglée, mais privée de fondement théorique, ce que l'axe ne saurait représenter par une seule voie.
Le sceptique ne soutient ni un bien et un mal universels par nature, ni un relativisme érigé en thèse : il observe que les coutumes morales divergent radicalement d'un peuple à l'autre (le dixième trope) et en conclut qu'on ne peut établir aucune valeur comme bonne par nature. Il suspend son jugement et se conforme, sans y adhérer dogmatiquement, aux lois et aux usages de son pays.
2 de plus
Le sceptique pyrrhonien suspend son jugement sur l'existence et la nature des dieux, question dogmatique par excellence : il n'affirme ni le théisme ni l'athéisme. Sextus expose les arguments pour et contre l'existence du divin et conclut à l'équipollence, donc à la ; dans la vie courante, il se conforme sans croyance aux usages religieux de sa cité.
Sur la constitution dernière du réel (matière, esprit, principes), le sceptique refuse de trancher : ce sont là des questions sur la nature non évidente des choses, où s'affrontent des thèses dogmatiques d'égale force. Il oppose aux physiciens leurs propres contradictions et suspend le jugement (l'), sans soutenir lui-même ni matérialisme, ni idéalisme, ni dualisme.
Suspendre son jugement : l'épochèRègleRapport à la certitude
Opposer à toute certitude sa contraire ; faute de trancher, suspendre.
Les opposaient à chaque thèse une thèse contraire de force égale (l') ; faute de pouvoir trancher, ils suspendaient leur jugement, l', et trouvaient dans ce suspens une tranquillité inattendue, l'. Cette règle reprend leur geste : devant une certitude qui vous emporte, bâtir vous-même la position adverse, peser, et accepter de ne pas conclure. Elle désamorce aujourd'hui les emballements et les disputes où l'on défend une opinion plus qu'on ne l'examine.
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