Calliclès
Dans le Gorgias, il oppose à Socrate le droit du plus fort : la nature veut que le supérieur commande, jouisse sans frein et prenne davantage.
autre · 380 av. J.-C.
Jeune Athénien ambitieux du dème d'Acharnes, hôte du sophiste et sur le point d'entrer dans la vie politique, Calliclès est le dernier et le plus redoutable des trois interlocuteurs du de . Là où Gorgias puis Polos reculent, gagnés par la honte, il reprend l'argument sans fard et pousse jusqu'au bout la thèse que les autres n'osaient assumer : la morale reçue n'est qu'un piège tendu aux forts par la multitude des faibles. Personnage peut-être inspiré d'un homme réel mais connu de nous par le seul Platon, il incarne l'un des adversaires les plus redoutables que Socrate ait eu à affronter, proche du de la République et une figure que les lecteurs de ont souvent rapprochée de sa morale des maîtres.
Ce qu'on nomme justice n'est que la par laquelle les faibles brident les forts ; selon la nature, le meilleur doit commander à l'inférieur et posséder davantage.
Bien vivre, ce n'est pas rogner ses désirs mais les laisser grandir autant qu'ils peuvent, puis avoir la force de les combler : la licence est la vertu même.
Se contenter d'une part égale quand on vaut mieux est une âme d'esclave : l'homme supérieur poursuit son avantage et prend ce que sa force lui donne.
L'agréable et le bon ne font qu'un : le souverain bien, c'est éprouver le plus de possible, et rien d'autre.
La philosophie est un jeu d'enfant : passé la jeunesse, elle rend l'homme ridicule et sans défense ; la vie est dans l'action, non dans l'examen de soi.
1 de plus
Calliclès ne choisit aucune fonction de la philosophie : sa position est qu'elle n'en a aucune. Bonne tout au plus comme jeu de formation pour la jeunesse, elle n'est qu'un passe-temps sans valeur pour l'adulte, qu'il presse d'y renoncer au profit de l'action et du pouvoir.
Justification
Contre la tempérance, il soutient que bien vivre, c'est laisser ses désirs devenir aussi grands que possible au lieu de les rogner, puis avoir le courage de les combler ; la déployée sans frein est la vertu même. Socrate lui oppose le tonneau percé, l'âme insatiable qu'aucun flux ne remplit ; Calliclès l'assume, préférant la vie qui coule sans cesse à celle de la pierre, immobile et comblée.
Platon, Gorgias, 491e-492c (l'éloge de l'intempérance) · Platon, Gorgias, 493a-494c (le tonneau percé)
Justification
Sommé de dire le bien, il identifie sans détour l'agréable et le bon : vivre bien, c'est éprouver le plus de possible. Ce n'est pas l' mesurée d'Épicure mais un hédonisme de l'intensité. Serré par Socrate, qui lui fait admettre des plaisirs vils, il lâchera du terrain, mais la thèse de départ reste son affirmation propre.
Platon, Gorgias, 494e-495a (l'agréable et le bon sont un) · Platon, Gorgias, 495a-499b (la réfutation socratique)
Justification
À l'examen de soi socratique, il oppose que la philosophie est charmante chez le jeune homme mais rend ridicule et impuissant l'adulte qui s'y attarde, ignorant des lois et des affaires, exposé à être giflé sans recours. La vie est dans l'action, la réputation et le pouvoir ; il presse Socrate d'abandonner ces vétilles pour « la musique des affaires ».
Platon, Gorgias, 484c-486d (l'éloge puis la critique de la philosophie)
Justification
Prolongeant son éloge du désir, il tient les plaisirs du corps pour la matière même du bonheur : l'homme fort a le droit de se les procurer largement ; l'ascétisme n'est qu'une morale de l'impuissance déguisée en sagesse.
Platon, Gorgias, 491e-492c
Justification
Calliclès démasque la justice reçue comme une invention : les faibles, étant le grand nombre, ont forgé les lois et les mots de « juste » et d'« injuste » pour brider les forts et se garantir l'égalité. Cette justice n'est que (nomos), variable et intéressée ; la seule norme réelle est celle de la nature (physis), où le meilleur commande et détient davantage. Sa position mêle ainsi un relativisme corrosif envers la morale établie et l'affirmation d'un droit naturel du plus fort qu'il tient, lui, pour un fait.
La nature démontre qu'il est juste que celui qui vaut mieux ait plus que celui qui vaut moins, et le plus fort que le plus faible.Gorgias, 483d
Platon, Gorgias, 482e-484c (la distinction nature/loi) · Platon, Gorgias, 483b-d (les faibles font les lois)
Justification
Son principe est que chacun doit poursuivre son avantage et que le supérieur a raison d'avoir plus () : se contenter d'une part égale, quand on vaut mieux, est le fait d'un esclave. Le sacrifice de soi et la modération sont les valeurs par lesquelles les faibles domestiquent les forts.
Platon, Gorgias, 483c-d · Platon, Gorgias, 490a-491d
Justification
La liberté, pour lui, c'est l'absence de toute entrave ; il rejette expressément la liberté comme gouvernement de soi, la jugeant servitude : comment serait heureux qui est esclave de quoi que ce soit, fût-ce de sa propre tempérance ? La seule liberté est de faire ce qu'on veut, appétits déployés.
Platon, Gorgias, 491e-492c
Justification
Gouverner et détenir plus revient de droit aux « meilleurs et plus intelligents », non à la foule que le hasard assemble ; son critère du « meilleur » n'est pas le savoir socratique du bien, mais la capacité à vouloir et à obtenir. C'est une aristocratie de la nature, aux antipodes de l'égalité démocratique athénienne.
Platon, Gorgias, 483c-d ; 490a
2 de plus
Justification
Il conteste l'égalité des parts comme une extorsion des faibles : la répartition juste, selon la nature, donne davantage au supérieur, non une portion identique à tous. Son refus de l'égalitarisme ne se fonde pas sur la propriété de soi ou le mérite du travail, mais sur la supériorité naturelle ; c'est par ce rejet du partage égal qu'il rejoint, de loin, le versant anti-redistributif.
Platon, Gorgias, 483c ; 490a-491a
Justification
Puisque la nature donne au fort le droit de prendre, la contrainte et la conquête ne sont pas un mal à contenir mais l'expression normale de l'ordre : le vers de Pindare et l'exemple de Xerxès marchant sur la Grèce lui servent à légitimer la force comme fondement du droit. La violence du puissant n'a pas à se justifier devant une morale : elle est la justice même.
Platon, Gorgias, 483d-484b
Justification
Tout son argumentaire érige la en norme : ce que font les bêtes entre elles, les cités entre elles, les forts sur les faibles, voilà la justice « selon la nature », que la convention humaine vient seulement masquer. Il cite les conquêtes, l'expédition de Xerxès, et le vers de Pindare faisant de la loi le « roi » qui justifie la violence du plus fort.
Platon, Gorgias, 483d-484b (nature, animaux, cités, Pindare)
1 de plus
Justification
Chacun, s'il l'osait, poursuivrait son avantage et voudrait posséder plus que les autres : la modération affichée n'est qu'un aveu de faiblesse ou une ruse. Ce fond d'égoïsme et de rivalité, que la loi contient sans l'abolir, le range du côté d'un pessimisme anthropologique.
Platon, Gorgias, 483b-c ; 491e-492a