Siddhārtha Gautama
Un diagnostic, non un pessimisme : l' naît de la et de l'illusion d'un moi, et il existe un chemin pour l'éteindre.
Indien · 563 av. J.-C. – 483 av. J.-C.
L'Éveillé, fondateur du , maître errant du nord-est de l'Inde dont la tradition situe la vie entre 563 et 483 avant notre ère, dates traditionnelles et débattues. Né prince du clan des Shakya, la tradition le montre quittant son palais à la vue de la maladie, de la vieillesse et de la mort, puis menant six ans la vie d'un renonçant et d'un ascète avant de connaître l'éveil sous l'arbre de la Bodhi, à Bodh Gaya. Il prêche d'abord à Bénarès, rassemble autour de lui une communauté de moines et de laïcs, la communauté (saṅgha), et enseigne quarante ans durant. Sa parole, d'abord transmise oralement, est fixée des siècles plus tard dans les discours (suttas) du Canon pāli. Son enseignement part d'un constat, l'omniprésence du mal-être dans l'existence, et cherche moins à expliquer le monde qu'à en délivrer : aux grandes questions métaphysiques qui n'aident pas à cette délivrance, Gautama oppose un silence délibéré, comme le blessé d'une flèche n'a pas à connaître l'archer avant qu'on l'extraie. Diffusé du Sri Lanka à l'Asie de l'Est, son enseignement a donné naissance à l'une des grandes traditions philosophiques et spirituelles du monde.
Il n'y a pas de moi : ce qu'on nomme « soi » n'est qu'un faisceau impermanent d'agrégats, et chercher au fond de soi un permanent, c'est courir après une illusion.
La souffrance a une cause unique et supprimable, la : c'est le désir avide qui nous enchaîne, et l'éteindre, non le combler, est la voie de la délivrance.
La n'a aucun sens à exalter : elle est un mal-être à diagnostiquer comme une maladie et à guérir complètement, ici et maintenant.
Ni la jouissance des sens ni la mortification du corps ne mènent à l'éveil : seule la , entre les deux extrêmes, y conduit.
Justification
À la racine de la souffrance il n'y a pas une faute mais une méprise : l'ignorance () qui prend l'impermanent pour durable et le sans-soi pour un moi. Le chemin est une thérapeutique du regard, voir les choses telles qu'elles sont ; l'enseignement lui-même n'est qu'un radeau, un moyen qu'on laisse une fois l'autre rive atteinte.
Majjhima Nikāya (parabole du radeau)
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Justification
Le savoir qui libère ne s'établit ni par l'autorité scripturaire ni par la spéculation rationnelle, mais par l'examen et l'expérience directe : le Bouddha invite à éprouver par soi-même, viens et vois, et la connaissance décisive naît d'une perception affinée par la méditation. La source est donc expérientielle, quoique cette expérience inclue l'intuition contemplative et non les seuls cinq sens.
Kalama Sutta (Anguttara Nikaya) · Satipatthana Sutta (l'établissement de l'attention)
Justification
Gautama invite à ne pas croire sur la seule autorité, la tradition ou le raisonnement, mais à éprouver par soi-même ce qui mène au bien et à l'apaisement : c'est le célèbre conseil aux Kālāma. Cette défiance envers les spéculations dogmatiques et les « vues » figées, jointe au refus de trancher les questions vaines, marque une retenue critique modérée, sans verser dans le scepticisme intégral puisque la voie, elle, est tenue pour vérifiable.
Kālāma Sutta, Aṅguttara Nikāya 3.65 (ne pas croire sur la seule autorité) · Cūḷamālukya Sutta, Majjhima Nikāya 63 (la parabole de la flèche, les questions laissées sans réponse)
Justification
L'argument procède par recension exhaustive : Gautama passe en revue les cinq agrégats qui composent une personne (forme, sensation, perception, formations, conscience) et montre qu'aucun ne satisfait aux critères d'un soi. Chacun est , donc source de mal-être, et surtout échappe à notre commandement, « qu'il soit ainsi et non autrement » ; or ce qui ne peut ni durer ni être maîtrisé ne saurait être tenu pour « mon soi ». Aucun cinquième terme ne subsistant derrière ces agrégats, il n'y a pas de moi-substance, seulement un faisceau de processus conditionnés : c'est le , qui récuse frontalement l' des Upaniṣad, le Soi permanent identifié au que la tradition brahmanique tenait pour notre identité véritable.
La forme est non-soi, la sensation est non-soi, la perception est non-soi, les formations sont non-soi, la conscience est non-soi.Anattalakkhaṇa Sutta (Saṃyutta Nikāya 22.59)
Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (le discours sur la caractéristique du non-soi) · Dhammapada, XX, 279 (tous les phénomènes sont sans-soi)
Justification
Si toute souffrance est conditionnée, elle a une cause repérable, et la supprimer supprime l'effet : c'est la logique de la appliquée au mal-être. Gautama remonte alors la chaîne et désigne la comme ce maillon, le désir avide qui s'attache aux plaisirs, à l'existence ou même à la non-existence et relance la roue des renaissances. Le geste est original : il ne moralise pas le désir comme un vice ni ne le célèbre comme une plénitude, il l'identifie froidement comme la cause à éteindre, ce qui place le détachement au centre de la voie et garantit, contre tout fatalisme, que la délivrance est possible.
Voici la noble vérité sur l'origine de la souffrance : c'est cette soif qui produit le renouvellement de l'existence.Dhammacakkappavattana Sutta (Saṃyutta Nikāya 56.11)
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXIV (la soif)
Justification
Les calquent la démarche d'un médecin : poser le mal (la , l'insatisfaction qui imprègne jusqu'aux plaisirs, parce qu'ils sont impermanents), en isoler la cause, affirmer qu'on peut l'en guérir, prescrire le traitement. Tout le poids de l'argument tient dans la troisième vérité : si la cause est conditionnée, sa cessation est réellement atteignable, ici et maintenant. La souffrance n'a donc aucune valeur rédemptrice, elle n'est ni un châtiment à expier ni une épreuve à exalter, mais un état pathologique à abolir, ce qui sépare nettement Gautama des sagesses qui sacralisent l'épreuve ou se résignent au mal-être.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
Justification
La (sati, l'attention présente et continue) est l'un des membres de la (l') et le cœur de la pratique. Le Satipaṭṭhāna Sutta enseigne à recueillir l'attention sur le corps, les sensations, l'esprit et les phénomènes, contre la dispersion mentale. L'enseignement de Gautama est ainsi une discipline du recueillement par excellence.
Satipaṭṭhāna Sutta, Majjhima Nikāya 10 (le discours sur les fondements de l'attention) · Dhammapada, ch. II (la vigilance)
Justification
Le critère n'est pas moral mais pragmatique : ce qui compte, c'est ce qui conduit effectivement à l'éveil. Or Gautama avait éprouvé dans sa propre chair les deux échecs, la vie de plaisir du palais et les six années de jeûne extrême qui l'avaient laissé exsangue sans l'éveiller ; il en tire que les deux extrêmes manquent leur but. Le premier sermon récuse donc à la fois la quête des plaisirs des sens, « basse et vulgaire », et la mortification, « douloureuse et vaine », pour la seule . Sans condamner le corps, il tient les plaisirs sensoriels pour des attachements qui nourrissent la : la pente reste ascétique, mais réglée et délibérément mesurée, à contre-courant de l'ascétisme radical des renonçants de son temps.
Ces deux extrêmes, moines, ne doivent pas être suivis par celui qui a quitté la vie de famille : la poursuite des plaisirs des sens, et la poursuite de la mortification.Dhammacakkappavattana Sutta (Saṃyutta Nikāya 56.11)
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (les deux extrêmes et la Voie du Milieu)
Justification
Le souverain bien du Bouddha est le nirvana, l'extinction de la soif et la cessation de la souffrance, présenté comme la paix et la félicité les plus hautes, mais au-delà du plaisir des sens comme de la douleur. Il se conquiert par la voie, qui unit la sagesse, la discipline éthique (sila) et la méditation : une perfection libératrice, non un bonheur de jouissance.
Dhammapada, XV et XXIII · Sermon de Bénarès (les quatre nobles vérités)
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Justification
L'existence a une fin assignable et un sens orienté : se libérer de la souffrance et du cycle des renaissances pour atteindre le (l'extinction de l'avidité, de la haine et de l'illusion). Tout le chemin est ordonné à ce terme, ce qui donne à l'enseignement une structure téléologique, même si ce but n'est pas fixé par un créateur mais découvert comme la nature des choses.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXVI (le brahmane)
Justification
Rien ne surgit d'une volonté incausée : tout phénomène est coproduit conditionné (paticca-samuppada), et le moi qui se croit auteur libre est lui-même un agrégat sans substance. Mais le Bouddha n'enseigne pas le fatalisme, qu'il reproche à Makkhali Gosala : l'intention (cetana) est l'acte même, karmiquement décisif, et elle peut être transformée par l'entraînement. La voie suppose donc un effort réel, entre le déterminisme du conditionnement et l'illusion du libre arbitre.
Samyutta Nikaya, XII (la coproduction conditionnée) · Anguttara Nikaya (réfutation du fatalisme)
Justification
La transformation visée passe d'abord par l'examen intérieur : observer ses propres états mentaux, ses et ses représentations dans la méditation et l'introspection. La vie bonne se joue dans le travail sur l'esprit plus que dans l'action extérieure, même si la conduite éthique (sīla) en est le support indispensable.
Tout ce que nous sommes résulte de nos pensées : c'est fondé sur nos pensées, c'est fait de nos pensées.Dhammapada, I, 1
Dhammapada, ch. I (les paires), 1-2 · Satipaṭṭhāna Sutta, Majjhima Nikāya 10 (les fondements de l'attention)
Justification
Une part décisive de la souffrance vient de notre prétention à maîtriser ce qui échappe : on ne peut commander aux agrégats « qu'ils soient ainsi et non autrement », et vouloir retenir l'impermanent ne fait qu'alimenter la . La sagesse consiste à relâcher cette emprise et à travailler le seul domaine vraiment ouvert à l'effort, son propre esprit, ce qui rapproche Gautama d'une économie du contrôle centrée sur l'intériorité.
Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (on ne peut commander aux agrégats) · Dhammapada, ch. III (l'esprit)
Justification
Pour le Bouddha, la mort n'est ni l'anéantissement d'un soi (il n'y a pas de soi permanent, ) ni la survie d'une âme, mais un passage dans le cycle des renaissances commandé par le karma : une simple étape, à préparer pourtant avec soin, car l'état d'esprit du mourant oriente sa renaissance, et quelque chose se continue sans qu'aucune âme ne demeure. Une position d'équilibre, jusqu'à la libération qui seule arrête le cycle.
Suttas sur le karma et la renaissance · Bardo Thödol (tradition tibétaine)
Justification
L' et le récusent toute essence fixe et substantielle des êtres : rien ne possède de nature propre stable, tout est processus conditionné, surgi de causes et destiné à se défaire. Il n'y a pas d'âme-substance préalable à découvrir, mais un devenir à comprendre, ce qui éloigne nettement Gautama de l'essentialisme sans pour autant relever de l'existentialisme moderne.
Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (les agrégats sont impermanents et non-soi) · Dhammapada, XX, 277-279 (tout est impermanent, sans-soi)
Justification
La non-violence (ahiṃsā) et le premier précepte, s'abstenir de nuire au vivant, étendent la considération morale à tous les êtres sensibles, capables de souffrir, et non aux seuls humains. Tous craignent le bâton, tous chérissent la vie : la compassion vise expressément l'ensemble des vivants pris dans le cycle des renaissances, ce qui range l'enseignement du côté du pathocentrisme.
Tous tremblent devant le bâton, tous craignent la mort. Se mettant à la place des autres, qu'on ne tue ni ne fasse tuer.Dhammapada, X, 129
Dhammapada, ch. X (le bâton), 129-130 · Karaṇīya Mettā Sutta, Sutta Nipāta 1.8 (que tous les êtres soient heureux)
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Justification
L'éthique bouddhique cultive la conduite juste (sila) et les états salutaires de l'esprit : générosité, bienveillance (metta) et compassion (karuna) envers tous les êtres. C'est une éthique de la vertu et du soin, où compte la transformation intérieure de l'agent, doublée d'une attention aux fruits karmiques des actes, l'intention faisant le poids moral de l'action.
Metta Sutta · Dhammapada
Justification
La bienveillance (mettā, l'amour bienveillant) se cultive envers tous les êtres sans distinction : la pratique enseignée consiste à étendre l'amour bienveillant au-delà des proches, à l'indifférent puis à l'ennemi, comme une mère protège son unique enfant. Étendue à tous les vivants, cette bienveillance fait pencher l'enseignement vers un impartialisme bienveillant.
Comme une mère protège son unique enfant au péril de sa propre vie, qu'on cultive un cœur sans limites envers tous les êtres.Karaṇīya Mettā Sutta (Sutta Nipāta 1.8)
Karaṇīya Mettā Sutta, Sutta Nipāta 1.8 (le discours sur l'amour bienveillant) · Dhammapada, ch. I (les paires)
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Justification
La racine ultime de la souffrance et des émotions affligeantes est l'ignorance (avidyā), la méprise sur la nature impermanente et sans-soi du réel. Les trois poisons, avidité, haine et illusion, se dissolvent par la vue juste et la compréhension pénétrante : c'est par la connaissance que l'affect se transforme, ce qui imprime à l'enseignement une pente intellectualiste, tempérée par le rôle central de la pratique méditative et de la culture du cœur (mettā).
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (l'ignorance et la vue juste) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
L'enseignement de Gautama ne reconnaît pas de Dieu créateur, et la délivrance ne dépend d'aucune grâce divine mais de l'effort et de la compréhension propres ; des divinités (devas) y figurent, mais elles-mêmes prises dans le cycle des renaissances. Pour autant, les premiers discours montrent Gautama refusant de trancher les grandes questions métaphysiques (le monde est-il éternel ? infini ?) comme « ne conduisant pas à la délivrance » : il faut donc distinguer le non-théisme assumé, qui écarte un créateur, du silence noble (avyākata) sur l'ultime, qui n'est ni théisme ni athéisme militant.
La parole justeRègleAttestée · Bouddhisme
Ne dire que ce qui est vrai, utile et bienveillant, et au bon moment ; sinon, se taire.
La parole juste (sammā vācā) est l'un des huit membres du enseigné par : ne dire que ce qui est vrai, utile, bienveillant, et dit au bon moment. Une parole exacte mais inutile et blessante, le Bouddha s'abstenait de la prononcer. Cet exercice entraîne à peser non seulement la vérité d'un propos, mais son utilité et son moment, et à préférer le silence à une franchise qui ne ferait que nuire. Il aide aujourd'hui à parler avec soin dans les moments délicats, sans trahir le vrai.
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