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Rapport à soi· Bonheur et désir

Tri raisonné

Axe: Rapport au désirQue faire de nos désirs : les affirmer, les trier ou s'en détacher ?

Tous les désirs ne se valent pas : certains sont naturels et nécessaires, d'autres vains et sources de trouble. La sagesse consiste à les examiner avec lucidité, à satisfaire les premiers et à congédier les seconds, pour atteindre une satisfaction stable.

Qui défend cette position

Courants 6

Épicurismeexplicite

Si la souffrance vient surtout des désirs déçus, c'est leur objet qu'il faut examiner : un désir naturel et nécessaire (manger, s'abriter, écarter la peur) a une borne et se comble aisément, tandis qu'un désir vain (la richesse, la gloire) est par nature illimité et ne s'apaise jamais, car il repose sur une opinion fausse. La sagesse consiste donc à sélectionner les premiers et à éteindre les seconds : non par renoncement, mais parce que le calcul montre que les biens nécessaires sont faciles à obtenir et que poursuivre l'illimité, c'est se condamner au trouble. Là où le stoïcien suspend tout désir d'objet extérieur, l'épicurien en garde une part, celle qui borne le besoin, et atteint par ce tri l'.

Épicure, Lettre à Ménécée, 127-128 · Épicure, Maximes capitales, XXIX

Aristotélismeexplicite

Le désir n'est ni à affirmer sans frein ni à éteindre, mais à ordonner par la raison pratique : le consiste à désirer ce qu'il faut, quand il faut et comme il faut. L'homme tempérant n'a pas supprimé l'appétit, il l'a accordé au choix délibéré, d'où une sélection raisonnée des désirs plutôt qu'un détachement ou une affirmation pure.

Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 10-12

Confucianismeexplicite

Le confucianisme civilise le désir par les rites et la convenance plutôt qu'il ne l'éteint ou l'affirme sans frein : on satisfait ses penchants dans les formes justes et à la juste mesure. L'éducation morale vise l'accord du désir et de la norme, où la convenance devient seconde nature et où le bien se fait sans contrainte.

Entretiens (Lunyu), II.4 et XII.1 · Xunzi (sur les rites et les désirs)

Utilitarismeexplicite

L'utilitarisme prend pour fin la satisfaction des désirs en tant qu'ils produisent du plaisir, et rejette l'ascétisme comme contraire au bonheur. Mais il trie : par le calcul des quantités chez Bentham, par la hiérarchie qualitative des plaisirs chez Mill. Affirmation du plaisir, donc, ordonnée par un tri rationnel des désirs selon leurs effets.

Bentham, Principes de la morale et de la législation · Mill, L'Utilitarisme

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Empirismeinférable

L'empirisme tient les passions et les désirs pour les ressorts naturels de l'action, à comprendre comme des faits plutôt qu'à condamner. Loin de l'ascèse, il s'agit de les satisfaire et de les régler par l'expérience et le jugement, qui distinguent les désirs selon leurs effets : une affirmation naturaliste tempérée d'un tri prudent.

Hume, Traité de la nature humaine, II · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21

Pragmatismeinférable

Le pragmatisme naturalise le désir : loin de l'opposer à la raison, Dewey y voit le ressort de la valeur, l'intérêt qui meut l'enquête et oriente la conduite. Le désir n'est ni à éteindre ni à suivre tel quel, mais à éduquer par l'intelligence, qui le transforme en fin réfléchie : une affirmation du désir ordonnée par son examen pratique.

Dewey, La Quête de la certitude · Dewey, Théorie de la valuation

Philosophes 9

Épicureexplicite

Le malheur vient de désirs qu'on ne peut combler ou dont la satisfaction n'apaise rien : la thérapie consiste donc à trier les désirs selon qu'ils sont fondés en nature et nécessaires au bonheur. Les désirs naturels et nécessaires, peu nombreux, sont faciles à satisfaire ; les désirs vains, nés d'une opinion sans limite comme la gloire ou la richesse, sont insatiables et n'apportent que trouble. La sagesse ne réprime donc pas le désir en bloc, contre l'ascèse cynique, ni ne l'affranchit de toute borne : elle l'instruit, en bornant ce qu'il faut vouloir à ce que la nature réclame et qu'elle rend aisé. C'est une qui rend le bonheur à la portée de tous.

Lettre à Ménécée, 127-130 · Maximes capitales, XXIX et XXX (classification des désirs)

Lucrèceexplicite

Le trouble vient de désirs sans bornes que la nature ne réclame pas : l'avidité de richesse et d'honneurs, attisée par la peur de la mort, jette les hommes dans une course sans fin. La cure consiste à connaître la limite que la nature assigne au plaisir, peu de chose suffisant à écarter la douleur ; au-delà, le désir vain ne fait qu'entretenir l'angoisse. Reprenant le tri épicurien des désirs, Lucrèce en fait le ressort d'une critique mordante de l'ambition et du luxe romains. C'est une du désir selon la nature.

De la nature des choses, II, 1-61 (les vaines terreurs et les désirs sans mesure) · De la nature des choses, III, 59-93 (l'avidité et l'ambition nées de la peur de la mort)

Aristoteexplicite

Aristote ne réprime pas le désir mais l'ordonne : l'appétit (orexis) doit obéir à la raison pratique comme un enfant vit selon l'ordre de son père. La vertu de tempérance vise le , désirer ce qu'il faut, quand il faut et comme il faut, ni ascèse ni affirmation débridée mais sélection raisonnée des désirs.

Éthique à Nicomaque, III, 11-12 ; I, 13 (1102b)

Confuciusexplicite

Le confucianisme ne condamne pas le désir mais le civilise par les rites et le sens de la convenance : on satisfait ses penchants dans les formes justes et à la juste mesure. L'idéal est l'accord parfait du désir et de la norme, que Confucius dit n'avoir atteint qu'au terme d'une longue culture de soi.

Entretiens (Lunyu), II.4 et XII.1

Lockeexplicite

Locke fait du désir une inquiétude (uneasiness), l'aiguillon qui meut l'action vers ce qui manque. Mais l'homme a le pouvoir de suspendre la poursuite d'un désir pour l'examiner et juger s'il mène au vrai bien : la liberté tient à ce délai réflexif, qui trie les désirs au lieu de les suivre aveuglément, sans pour autant les éteindre.

Essai sur l'entendement humain, II, 21

Millexplicite

Mill corrige l'hédonisme de Bentham par une hiérarchie qualitative : tous les désirs et plaisirs ne se valent pas, ceux qui engagent les facultés supérieures sont plus dignes que ceux du corps. Le tri ne porte plus seulement sur la quantité mais sur la qualité des plaisirs, sur un fond d'affirmation de la satisfaction comme fin de la vie.

L'Utilitarisme, ch. II

Descartesexplicite

Descartes tient les passions pour utiles quand elles sont bien réglées : il ne s'agit ni de les supprimer ni de les suivre, mais d'en rendre l'âme maîtresse par le jugement et une volonté ferme. D'inspiration stoïcienne, sa morale par provision borne le vouloir à ce qui dépend de nous et invite à changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde. Mais il y joint l'affirmation d'un désir guidé par la raison : la vertu est de faire résolument ce qu'on juge le meilleur, source d'un contentement intérieur même dans l'échec. Détachement, tri et affirmation s'y équilibrent.

Discours de la méthode, III · Les passions de l'âme, art. 144-148 et 211-212

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Thomas d'Aquininférable

Thomas ne condamne pas le désir : les passions et les appétits sont bons en eux-mêmes, voulus par Dieu, et la vertu de tempérance ne les éteint pas mais les règle selon la raison, à la manière du aristotélicien. Le tri raisonné l'emporte donc, mais il est ordonné à une fin ultime : tout désir fini n'est que le signe d'un désir naturel de Dieu, seul capable de l'apaiser, ce qui infléchit l'équilibre sans verser dans le détachement.

Somme théologique, Ia-IIae, q. 22-48 (les passions) ; IIa-IIae, q. 141

Socrateinférable

Maître de ses appétits, capable de supporter le froid, la faim et le vin sans y céder, Socrate incarne l'enkrateia, la maîtrise de soi par la raison. Il ne supprime pas le désir comme le feront les ascètes, et ne le célèbre pas : il le soumet au tri de la raison, ne tenant pour bon que ce qui sert l'âme. Le besoin réduit est pour lui une force, non une privation.

Xénophon, Mémorables, I, 2-3 ; I, 5 (la maîtrise de soi) · Platon, Banquet, 219b-220a (Socrate insensible au froid et au vin)

Personnages 1

Ulysseexplicite

Ulysse ne réprime pas ses désirs et ne s'en rend pas esclave : il les gouverne par calcul. Averti du chant mortel des , il ne se bouche pas les oreilles comme ses hommes mais se fait attacher au mât pour l'entendre sans y céder, satisfaisant le désir de savoir tout en s'ôtant d'avance le pouvoir d'y succomber. Ni ascèse ni débordement, mais une économie du désir réglée par la fin.

Odyssée, XII, 39-54, 158-200 (les Sirènes et l'attache au mât)

Arguments et objections
ArgumentLa mesure épicurienneNos troubles viennent des désirs sans limite ; les reconnaître et s'en défaire, en satisfaisant les seuls désirs simples, ouvre un contentement que rien d'extérieur ne menace.
  1. Nos plus grands tourments ne naissent pas du manque de pain, mais de désirs sans limite naturelle : toujours plus de richesse, de pouvoir, de reconnaissance. Comme rien ne les rassasie, ils ne laissent jamais en repos.
  2. Or les désirs se laissent distinguer : les uns sont naturels et faciles à satisfaire, et leur satisfaction suffit à ôter la douleur ; les autres sont vains et sans mesure, et c'est de les poursuivre que vient le trouble, non de ne pas les atteindre.
  3. En examinant ses désirs pour satisfaire les premiers et congédier les seconds, on atteint un qui ne dépend plus de ce qu'on ne maîtrise pas : non l'excitation de l'assouvissement, mais l', cette absence de trouble, stable parce qu'elle ne tient qu'à soi.

Donc Donc la sagesse n'est ni d'enflammer ses désirs ni de les éteindre tous, mais de les mesurer : un contentement sobre, et durable parce qu'il est à notre portée.

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ObjectionLa frontière introuvableCe qu'une époque tient pour superflu, une autre le croit indispensable : trier les désirs suppose une frontière nette là où il n'y a, peut-être, qu'une habitude.
  1. Le tri suppose un critère stable : d'un côté les désirs naturels et nécessaires, de l'autre les désirs vains qu'il faut congédier.
  2. Mais cette frontière se déplace sans cesse. Le confort d'hier devient le besoin d'aujourd'hui ; ce qu'un ermite juge superflu, un autre le tient pour vital. Le partage semble dépendre moins de la nature du désir que de l'habitude où l'on vit.
  3. Dès lors, trier ses désirs risque de n'être qu'une façon de justifier le niveau de vie auquel on est accoutumé : on appelle « nécessaire » ce qu'on ne veut pas perdre, et « vain » ce dont on a déjà su se passer.

Donc Donc la sagesse du tri pourrait n'être qu'un arrangement avec soi-même, déguisé en mesure de la nature.

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ObjectionL'objection de la vie rétrécieLa prudence qui retranche les désirs sans mesure retranche du même coup l'amour, l'ambition, le risque : une vie sans trouble peut être une vie qui n'aura jamais pleinement vécu.
  1. Le tri promet la paix en réservant le désir aux objets simples et sûrs, ceux dont la satisfaction ne dépend que de nous.
  2. Mais ce que l'on écarte ainsi n'est pas seulement le superflu : c'est aussi tout ce qui, par nature, excède la mesure et échappe à notre maîtrise, l'amour qui peut être perdu, l'œuvre qui peut échouer, l'ambition qui peut blesser. Or c'est souvent de là que vient ce qui donne à une vie sa hauteur.
  3. La prudence épicurienne achète la tranquillité au prix de l'intensité : elle se met à l'abri du tourment, mais aussi de ce qui ne s'obtient qu'en acceptant de trembler. À trop mesurer ses désirs, on risque une vie sans reproche et sans éclat.

Donc Donc le tri, en nous protégeant du trouble, peut nous priver du meilleur : il reste à savoir si une vie bonne est une vie sans peine, ou une vie pleinement vécue.

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Fondements et implications
↑ Ce qui la fondeTri raisonné — Rapport au désir!Tri raisonnéRapport au désir
Prescriptif
Primauté de la raison — Statut des émotions=Primauté de laraisonStatut des émotions
Descriptif
Une feuille, une application qui ne fonde rien d'autre ici.

Ce qui la fonde

Statut des émotions

Si les passions ne sont pas des forces aveugles mais des jugements sur ce qui vaut, la raison peut les examiner et les départager. Tenir le désir pour un jugement révisable fonde le tri raisonné : on satisfait les désirs qui résistent à l'examen, on congédie ceux qui ne reposent que sur une opinion confuse. C'est le geste commun d'Épicure et des stoïciens.

Ce qu'elle implique

Une feuille, une application qui ne fonde rien d'autre ici.

Pratiques
Le contentement frugalHabitudeAttestée · Épicure

Qui ne se contente pas de peu ne se contentera de rien.

vivait de pain, d'eau et d'un peu de fromage les jours de fête : non par privation, mais parce que s'habituer à des plaisirs simples rend libre. Qui a besoin de peu craint moins de le perdre, et retrouve dans le luxe une joie occasionnelle au lieu d'un dû. Prendre cette habitude, c'est rendre ses désirs faciles à combler, et goûter ce qu'on a plutôt que de courir après ce qui manque.

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Le tri épicurien des désirsExerciceAttestée · Épicurisme

Épicure classait les désirs en trois catégories pour ne poursuivre que ceux qui mènent vraiment à la tranquillité. Tous les désirs ne se valent pas : certains sont nécessaires, d'autres seulement agréables, d'autres encore creux et insatiables. Aujourd'hui, ce tri aide à résister à la surconsommation et à retrouver une sobre et durable.

  1. Notez un désir ou une envie qui vous occupe en ce moment (un achat, une reconnaissance, une expérience).
  2. Demandez-vous : est-il naturel et nécessaire (nourriture, abri, amitié, sécurité) ? Si oui, accordez-le-vous sans culpabilité.
  3. Est-il naturel mais non nécessaire (un mets raffiné, un confort de plus) ? Si oui, savourez-le avec modération, sans en faire une dépendance.
  4. Est-il vain et illimité (gloire, richesse sans fin, statut) ? Si oui, reconnaissez qu'il ne rassasie jamais et relâchez-le.
  5. Concluez en repérant le plaisir simple, déjà à votre portée, qui répond au vrai besoin sous-jacent.

avant un achat ou une décision impulsive, 5 minutes · Attestée · Épicurisme

Ce tri n'est pas un appel à se priver de tout : Épicure défend le plaisir, simplement choisi avec discernement. Ne confondez pas la sobriété épicurienne avec une austérité culpabilisante.

Le tétrapharmakos : le quadruple remèdeRègleAttestée · Épicurisme

Rien à craindre des dieux, rien à redouter de la mort ; le bien est facile à atteindre, le mal facile à supporter.

Les épicuriens résumaient leur sagesse en un "quadruple remède" à mémoriser pour apaiser l'esprit. Quatre maximes contre les quatre grandes sources d'angoisse : les dieux, la mort, la douleur et le désir. Aujourd'hui, c'est un petit mantra rationnel à se réciter quand l'inquiétude monte.

Quand Dès qu'une inquiétude monte : sur les dieux, la mort, le manque ou la douleur.

  1. Ce qui me dépasse (le divin, le destin) n'a pas à me terrifier ; je n'ai pas à vivre dans la crainte d'une punition.
  2. La mort n'est rien pour moi, car là où je suis, elle n'est pas, et là où elle est, je ne suis plus.
  3. Le bien est facile à atteindre ; les plaisirs simples et naturels suffisent au bonheur.
  4. Le mal est facile à supporter ; les douleurs intenses sont brèves, et les douleurs durables sont supportables.

Attestée · Épicurisme

Ces maximes apaisent l'angoisse existentielle, mais ne remplacent pas un traitement médical pour une douleur réelle ni un soutien face à une détresse profonde. Le "facile à supporter" est un encouragement, pas un déni de la souffrance.

Problèmes
  • PratiqueVitale Mise en situation
    Le désir qui nous détruit

    Un désir qu'on sait nuisible revient malgré toutes nos décisions : faut-il l'affirmer comme une part de soi, le congédier comme un égarement, ou reconnaître qu'on ne gouverne pas vraiment ses désirs ?

    un désir nuisible
  • PrescriptifVitale
    La nature insatiable des désirs

    Chaque désir comblé renaît ou cède la place à un autre, et le plaisir retombe aussitôt : assouvir ses désirs peut-il jamais nous combler, ou le désir n'a-t-il pas de terme, et faut-il alors en sortir ?

    assouvir un désir
  • Descriptif
    Mes désirs sont-ils les miens ?

    Mes désirs naissent-ils de moi, ou est-ce que je désire ce que désirent les autres, ce que la société fabrique pour moi ? S'ils ne sont pas les miens, les affirmer ou les trier change de sens.

    l'origine du désir
  • PrescriptifVitale
    La hiérarchie des désirs

    Y a-t-il des désirs supérieurs et d'autres inférieurs, qu'une part de nous devrait gouverner, ou ce classement n'est-il qu'une morale qu'on plaque sur une vie qui n'en demande pas ?

    l'ordre des désirs