Platonisme
Ce qui change n'épuise pas le réel : chercher les qui rendent les choses intelligibles, et qui orientent la pensée vers le Bien.
387 av. J.-C. – 529
Tradition issue de l'Académie, l'école que fonda près d'Athènes vers 387 avant notre ère et qui se perpétua plusieurs siècles. Héritier de Socrate et adversaire des sophistes, Platon cherche, contre leur relativisme et le flux héraclitéen, un fondement stable au savoir et à la justice, qu'il déploie dans des dialogues, la , le , le , où le raisonnement dialectique tient lieu de méthode. Après l'Académie ancienne, la tradition se renouvelle dans le néoplatonisme de au IIIe siècle, puis s'éteint avec la fermeture de l'école d'Athènes en 529. Reprise par et la patristique, elle a façonné durablement la métaphysique, la théologie et la mystique occidentales, et reste, selon le mot de Whitehead, l'horizon dont toute la philosophie postérieure serait une série de notes.
Le Beau, le Juste, le Cercle existent en eux-mêmes, séparés des choses qui les imitent : ces sont plus réelles que le sensible, non de simples noms ni des formes immanentes.
Le monde sensible n'est que l'ombre du monde intelligible : ce que nous prenons pour le réel n'est qu'un jeu de copies, et le philosophe seul sort de la caverne vers la lumière des Idées.
Connaître, ce n'est pas recueillir des sensations mais se ressouvenir : l'âme, par la , retrouve en elle les Idées qu'elle a contemplées avant la naissance.
Le principe suprême, le Bien puis l'Un, se tient : source de toute réalité, il n'est lui-même aucune des choses dont il est la cause.
L'âme immortelle, apparentée aux Idées, est le moi véritable ; le corps n'est qu'un tombeau dont il faut se délier pour contempler le vrai.
Justification
Le point de départ est un paradoxe de l'apprentissage posé dans le Ménon : on ne peut chercher ni ce qu'on connaît déjà, ni ce qu'on ignore tout à fait, faute de pouvoir le reconnaître. La tranche le dilemme : l'âme, ayant contemplé les Idées avant la naissance, ne découvre rien d'absolument neuf mais se ressouvient, comme le montre l'esclave du Ménon retrouvant un théorème sous la seule conduite des questions. Le platonisme est donc un rationalisme (doctrine qui fait de la raison, non des sens, la source de la connaissance véritable) conséquent : puisque la sensation ne porte que sur le changeant et ne livre qu'opinion, le savoir véritable ne peut venir des sens mais de la raison qui retourne en elle-même. C'est l'envers exact de l'empirisme, pour qui rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens.
Platon, Ménon, 80d-86c, la réminiscence · Platon, République, 509d-511e, la ligne divisée
Justification
Contre le relativisme sophistique, le platonisme affirme qu'une science véritable, l'épistémè (la science stable du vrai, opposée à la simple opinion, doxa), des Idées est accessible, distincte de la simple opinion. Le sage peut atteindre une connaissance stable et certaine de ce qui est éternel, position nettement au sens classique.
Platon, Théétète, 201d-210a, savoir et opinion · Platon, République, 477a-480a
Justification
L'argument part de l'objet du savoir et de la définition : la science porte sur ce qui est un, stable et identique, or nul objet sensible ne l'est, lui qui naît, change et périt. Le un sur le multiple exige donc une réalité distincte, le même Beau dont tous les beaux participent. Le platonisme franchit alors le pas décisif que refusera : il cette Idée des choses, au lieu de la loger en elles comme forme immanente. C'est ce qui le distingue à la fois du nominalisme, pour qui l'universel n'est qu'un nom, et de l'hylémorphisme aristotélicien.
Platon, La République, VI-VII
Justification
Le primat de l'essence découle de la séparation des Idées : si la Forme existe en soi, hors du temps et des choses, alors le « ce que c'est » précède en droit toute existence singulière, qui se borne à l'imiter. Une chose n'est ce qu'elle est que par participation (methexis, le rapport par lequel le sensible tient son être de l'intelligible) à un modèle qu'elle ne fonde pas et ne modifie pas. L'essence n'est donc ni abstraite des cas par l'esprit, ni postérieure aux individus : elle est antérieure et causale. C'est l'essentialisme à sa source, dont l'existentialisme renversera plus tard l'ordre.
Platon, République, livres VI-VII · Platon, Phédon, 100b-102a
Justification
Le souverain bien platonicien est l'assimilation au divin par l'ascension de l'âme vers le Bien, qui suppose l'ordre des vertus et la justice de l'âme. La félicité, l', en découle, mais elle se subordonne à une perfection morale et contemplative qui passe par la conversion du regard hors du sensible.
Platon, République, livre IV, sur la justice de l'âme · Platon, Théétète, 176a-b, l'assimilation au dieu
Justification
L'argument de la parenté tire la conclusion de la métaphysique des Idées : ce qui connaît l'intelligible doit lui ressembler, or l'âme saisit des réalités simples, invisibles et immuables ; elle est donc elle-même de cette nature, et ce qui est simple ne peut se décomposer ni périr. Le corps, au contraire, par ses besoins et ses passions, brouille la contemplation et enchaîne l'âme au sensible : d'où l'image du corps comme tombeau de l'âme (sôma/sêma). Le moi véritable est donc l'âme, et non le composé. C'est récuser d'avance la thèse, prêtée à un pythagoricien dans le , qui ferait de l'âme une simple harmonie du corps, périssant avec lui.
Platon, Phédon
Justification
Le platonisme ordonne l'âme à trois étages, où la raison doit gouverner les appétits avec l'appui du cœur : laissés à eux-mêmes, les désirs du corps asservissent et troublent. La sagesse consiste à les maîtriser et à sublimer l'eros, à détourner sa force du sensible vers le Beau et le Bien intelligibles. Tri sévère des désirs, donc, qui penche vers leur dépassement plus que vers leur satisfaction.
Platon, République, IV et IX · Platon, Banquet ; Phèdre
Justification
Le platonisme affirme l'immortalité de l'âme, démontrée dans le par sa parenté avec les Idées et son caractère simple et indissoluble. La mort n'est que la séparation de l'âme et du corps, et le philosophe s'y exerce sa vie durant.
Platon, Phédon, 64a, 78b-80b, la mort comme exercice · Platon, République, 608d-611a, l'immortalité de l'âme
Justification
L'ascétisme platonicien repose sur l'image du corps comme tombeau de l'âme (sôma/sêma) et sur la défiance envers les plaisirs sensibles, qui enchaînent l'âme au devenir et entravent son ascension vers l'intelligible. La purification consiste à se détacher du corps autant que possible.
Platon, Phédon, 64c-67b, la purification · Platon, Gorgias, 493a, le corps comme tombeau
Justification
Le platonisme est foncièrement téléologique (qui explique les êtres par la fin, le telos, vers laquelle ils tendent) : le monde est ordonné par le Démiurge en vue du meilleur, sur le modèle des Idées, et toute chose tend vers le Bien comme vers sa fin. L'existence humaine trouve son sens dans cette orientation de l'âme vers le principe qui ordonne le tout.
Platon, Timée, 29d-30c, l'ordre du monde · Platon, République, 505a-509c, le Bien comme fin
Justification
Le moi platonicien est une substance (une réalité subsistant par soi, support permanent de l'identité) : l'âme est une réalité simple, immatérielle et immortelle, distincte du corps et apparentée aux . C'est elle qui constitue l'identité véritable de la personne, le corps n'étant qu'un vêtement provisoire dont elle se sépare à la mort.
Platon, Phédon, 78b-80b, la simplicité de l'âme · Platon, République, 611b-612a
1 de plus
Justification
Le platonisme tient la souffrance pour potentiellement purificatrice : le châtiment juste guérit l'âme, et la conversion vers l'intelligible exige un arrachement douloureux au monde sensible et aux plaisirs du corps. L'épreuve sépare l'âme de ce qui l'asservit et la rapproche du vrai, ce qui lui confère une valeur que la vie facile ignore.
Platon, Gorgias ; Phédon · Platon, République, VII
Justification
Contre le relativisme des sophistes, pour qui l'homme est la mesure de toutes choses, le platonisme fonde les valeurs sur des réalités objectives : les du Juste, du Bien et du Beau existent en soi et valent universellement, indépendamment des conventions et des opinions. La morale a un fondement métaphysique réel.
Platon, Théétète, 152a, réfutation de Protagoras · Platon, République, 504d-509c, la Forme du Bien
Justification
L'éros platonicien est désir né d'un manque : enfant de Poros et de Penia, il cherche à posséder ce qui lui fait défaut, le beau et le bien. De la beauté des corps, l'amant s'élève par degrés jusqu'à la , selon l'échelle du Banquet.
Platon, Banquet, 201d-212c, discours de Diotime · Platon, Phèdre, 244a-257b
Justification
La morale platonicienne est une éthique des vertus (morale centrée sur le caractère et l'excellence de l'agent plutôt que sur la règle ou la conséquence) : bien agir, c'est réaliser en soi la justice, comprise comme l'harmonie de l', chaque partie accomplissant sa fonction propre sous le gouvernement de la raison. La vertu se ramène in fine à la connaissance du Bien.
Platon, République, livre IV, 441c-444e, la justice de l'âme · Platon, Ménon, 87c-89a, la vertu comme savoir
Justification
Le platonisme est épistocratique (qui réserve le pouvoir à ceux qui détiennent le savoir) : le pouvoir doit revenir à ceux qui savent, les philosophes-rois (les gardiens-philosophes de la cité juste, seuls aptes à gouverner), seuls capables de contempler la et donc de gouverner avec justice. La démocratie, qui confie les décisions à l'opinion de la foule ignorante, est jugée corruptrice.
Platon, République, 473c-474c, le philosophe-roi · Platon, République, livre VIII, 555b-562a, critique de la démocratie
Justification
La République dessine une cité idéale (politeia, la constitution juste réglée sur le modèle des Idées), modèle paradigmatique de la justice fondé sur les Idées plutôt que sur l'expérience politique existante. Cet utopisme (la prétention à régler la cité sur un ordre parfait conçu a priori) assume que l'organisation de la cité doit se régler sur un ordre intelligible parfait, quitte à se heurter aux faits.
Platon, République, livres II-V, la cité juste · Platon, République, 472b-473b, la cité comme modèle
Justification
Le réel se mesure à la stabilité de l'être : ce qui demeure identique est plus réel que ce qui flotte entre l'être et le non-être. Or le sensible, toujours en devenir, n'a qu'un être emprunté, tenu par participation (le rapport par lequel le sensible tient son être de l'intelligible) à l'intelligible qui le fonde. De là un dualisme (la division du réel en deux ordres, l'intelligible et le sensible, l'âme et le corps) hiérarchisé, deux mondes mais non à égalité : le sensible est l'ombre, l'intelligible la source. L'allégorie de la caverne en fait un argument sur la condition humaine, prisonnière des copies tant qu'elle n'a pas converti son regard. Contre le matérialisme, ce n'est pas le corps qui fonde l'âme, mais l'intelligible qui fonde le sensible.
Cette demeure, c'est la prison ; la lumière du feu qui s'y trouve, c'est le soleil ; et la montée vers le haut, c'est l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible.République, VII, 517b
Platon, République, 514a-517a, allégorie de la caverne · Plotin, Ennéades, V
Justification
L'argument procède par analogie solaire : de même que le soleil donne aux choses d'être vues et de croître sans être lui-même la vue ni les choses, le Bien donne aux Idées d'être connues et d'être, sans être lui-même une Idée parmi elles. Un principe qui rend l'être possible ne saurait donc figurer au rang des êtres qu'il fonde : il faut le poser . radicalise ce pas en faisant de l'Un l'origine d'où tout procède par émanation, ineffable parce qu'antérieur à toute détermination. Cette du fondement sépare le platonisme du divin des stoïciens, mêlé à la matière du monde.
Le Bien n'est pas l'être, mais il est encore au-dessus et au-delà de l'être, le surpassant en dignité et en puissance.République, VI, 509b
Platon, République, 509b, le Bien au-delà de l'essence · Plotin, Ennéades, VI, 9, sur l'Un
Justification
Ce qui pense ne peut être de même nature que ce qui est pensé du dehors : l'âme connaît les Idées immatérielles, elle se meut elle-même et survit aux états du corps, autant de traits qu'aucune disposition de la matière ne saurait produire. La conscience relève donc d'un autre ordre que le sensible, antérieur et indépendant de lui, et non d'un agencement corporel qui l'engendrerait. Le platonisme refuse ainsi par avance toute réduction de l'esprit à la matière, là où les stoïciens feront de l'âme un souffle corporel.
Platon, Phédon ; Phèdre
Justification
Le platonisme tient une beauté objective : la est une réalité en soi, éternelle et identique, dont les beautés sensibles ne sont que de pâles participations. Le beau ne dépend pas du goût du spectateur mais d'une essence que la raison peut contempler.
Une beauté qui d'abord existe éternellement, qui n'est sujette ni à naître ni à périr, ni à croître ni à décroître ; qui de plus n'est point belle en telle partie et laide en telle autre.Banquet, 211a
Platon, Banquet, 210a-211d, l'échelle du beau · Platon, Hippias majeur
Justification
Le platonisme est intellectualiste (doctrine qui subordonne les passions à la raison et fait du savoir la condition du bien agir) : dans l'image du char ailé, figure de l', la raison est le cocher qui doit conduire et maîtriser les deux chevaux, l'ardeur et l'appétit. Les passions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles n'ont de valeur que disciplinées et soumises au gouvernement de la raison.
Platon, Phèdre, 246a-254e, l'attelage ailé · Platon, République, livre IV, 439d-441c
Justification
Pour le platonisme, l'art est mimésis (imitation, copie d'une copie du réel) : le peintre copie l'objet sensible, lui-même copie de la Forme, si bien que l'œuvre se trouve à trois degrés de la vérité, éloignée deux fois du réel. C'est pourquoi Platon se défie des poètes et les soumet à la censure dans la cité juste.
Platon, République, livre X, 595a-602c, l'art comme imitation · Platon, République, livre III, 386a-398b
2 de plus
Justification
Le platonisme pose un principe divin ordonnateur : le Démiurge (l'artisan divin du Timée qui ordonne le monde sur le modèle des Idées) du Timée façonne le monde sur le modèle des Idées, et l'Un de Plotin est la source d'où tout procède. Cette orientation théiste, sans être celle d'un dieu personnel chez Platon, prépare la théologie chrétienne d'Augustin.
Platon, Timée, 28a-30c, le Démiurge · Plotin, Ennéades, V, 1-2 ; Augustin, Confessions, VII
Justification
Du fait de la beauté objective et de la hiérarchie des biens, le platonisme implique un élitisme du goût : tous les plaisirs et tous les objets ne se valent pas, et les plaisirs de l'intellect, ordonnés au vrai et au beau, sont objectivement supérieurs aux plaisirs du corps. La gradation suit l'échelle qui mène du sensible à l'intelligible.
Platon, Philèbe, 51a-53c, la hiérarchie des plaisirs · Platon, République, 580d-587a, les plaisirs comparés