Laozi 老子 (« le Vieux Maître »)
Le : l'eau, qui ne lutte jamais, vient à bout du roc.
Chinois · 571 av. J.-C. – 471 av. J.-C.
Sage chinois semi-légendaire, traditionnellement situé au VIe siècle avant notre ère et présenté par la tradition comme un archiviste de la cour des Zhou et un aîné de . La critique historique tient désormais le personnage pour incertain et date le qu'on lui attribue plutôt des IVe-IIIe siècles avant notre ère. Ce bref recueil d'aphorismes, devenu l'un des textes les plus traduits au monde, est le socle du : il y déploie le , voie ineffable et source de toute chose, le (non-agir) et le (la spontanéité naturelle). En réaction au ritualisme confucéen et aux écoles légistes, sa pensée a irrigué la culture chinoise, le bouddhisme chan (zen) et, en Occident, tout un courant écologique et anti-productiviste.
: épouse le cours spontané des choses comme l'eau contourne l'obstacle, et rien ne reste inaccompli.
L'homme prend modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le : sa place est de suivre la nature, non de la maîtriser.
Multiplier les outils habiles fait croître l'artifice et le désir : la vraie richesse est dans la , non dans le perfectionnement des moyens.
Quand le grand est perdu surgissent la bonté et la justice : la vertu proclamée est déjà une vertu déchue.
Nul désastre n'est pire que de ne pas savoir se suffire : diminue tes désirs et tu retrouveras le avant toute convoitise.
Justification
« Le Dao qu'on peut nommer n'est pas le Dao constant » : le réel ultime échappe au langage et aux concepts, qui découpent et figent ce qui est fluide. Laozi raille le savoir affairé et exalte un « savoir ne pas savoir », mais ce n'est pas le de la suspension : c'est une connaissance plus haute, intuitive et silencieuse, accordée au Dao. Le doute porte sur le savoir discursif, non sur l'accès au vrai, d'où une position médiane penchant vers la défiance.
Le Dao qu'on peut nommer n'est pas le Dao constant.Dao De Jing, ch. 1
Dao De Jing, ch. 1 et 56 · Dao De Jing, ch. 48 et 71
1 de plus
La voie qui peut être énoncée n'est pas la voie constante : ce qui importe ne se laisse ni formuler ni posséder, et vouloir le saisir comme une vérité le manque. L'alternative entre lucidité et illusion suppose un vrai dicible que Laozi récuse d'emblée ; la sagesse est un accord pratique avec le cours des choses, pas une possession de savoir.
Justification
Contre le volontarisme qui veut plier le cours des choses à un dessein, Laozi observe que l'intervention forcée se retourne contre elle-même : plus on saisit, plus on perd, plus on légifère, plus naissent les voleurs. Le n'est pas la passivité mais l'art d'épouser le des choses, comme l'eau qui contourne l'obstacle sans le combattre : agir sans forcer, et tout s'accomplit. C'est l'envers exact du prométhéisme qui mesure l'homme à sa prise sur le monde.
Le Dao est constamment non-agissant, et pourtant rien n'est laissé inaccompli.Dao De Jing, ch. 37
Dao De Jing, ch. 37 et 48 · Dao De Jing, ch. 57 et 64
Justification
Ce ne sont pas les besoins qui troublent l'homme mais les désirs fabriqués par la convoitise : « les cinq couleurs aveuglent l'œil ». La sagesse consiste à diminuer les désirs et à se contenter, car « savoir se contenter, c'est la vraie richesse » et « nul désastre n'est pire que de ne pas savoir se suffire ». Le détachement vise moins une extinction du désir qu'un retour au : satisfaire le ventre, non l'œil avide.
Dao De Jing, ch. 12 et 19 · Dao De Jing, ch. 33, 44 et 46
Justification
« Sans franchir sa porte, on connaît le monde ; sans regarder par la fenêtre, on voit la voie du ciel » : la sagesse ne se gagne pas dans l'agitation extérieure mais dans un retour au-dedans, par le vide et le silence. Cette culture du recueillement et de la quiétude intérieure prime sur l'engagement actif dans les affaires, sans renier toutefois une action juste, celle qui ne force pas.
Dao De Jing, ch. 47 et 16
5 de plus
Justification
Chaque être a une nature propre, sa , que la sagesse consiste à laisser s'accomplir plutôt qu'à contrarier. Vivre bien, ce n'est pas s'inventer librement mais retrouver le (pu), la simplicité non taillée qu'on avait avant que la culture ne la sculpte. L'idéal n'est pas la création de soi mais le retour à une nature donnée.
Dao De Jing, ch. 28 et 19 · Dao De Jing, ch. 32 et 37
Justification
« Les cinq saveurs émoussent le palais, la course et la chasse affolent le cœur » : la surabondance sensorielle use et égare, et le sage préfère la sobriété, « le ventre plutôt que l'œil ». Ce n'est pas un ascétisme de mortification mais une frugalité accordée au , qui retranche l'excès sans condamner le plaisir simple.
Dao De Jing, ch. 12 · Dao De Jing, ch. 9 et 67
Justification
Le sage taoïste habite l'instant présent et le cours qui s'écoule, sans se projeter dans des desseins d'avenir, lesquels relèvent justement de l'agir forcé qu'il récuse. Subsiste pourtant une orientation vers un état originel à retrouver, le Dao d'avant les distinctions, qui donne à sa pensée une part de mémoire-retour. L'avenir comme projet, lui, est presque absent.
Dao De Jing, ch. 16 et 64
Justification
Le monde n'est pas réglé par une providence bienveillante : « le ciel et la terre ne sont pas bienveillants, ils traitent les dix mille êtres comme des chiens de paille », avec l'indifférence d'un processus impersonnel. Pourtant ce cours impersonnel n'est pas tragique : qui s'y accorde trouve la paix, et l'alternance des contraires garantit qu'aucun extrême ne dure. C'est une tonalité sereine et sans illusion plutôt qu'un optimisme métaphysique.
Dao De Jing, ch. 5 · Dao De Jing, ch. 2 et 58
L'opposition entre libre arbitre et déterminisme, forgée par la métaphysique grecque puis chrétienne de la volonté, n'a pas d'équivalent dans le Dao De Jing : Laozi ne pense pas un sujet-volonté qui se demanderait s'il est libre, mais invite à dissoudre le vouloir forcé dans l'accord au cours des choses. Le poser sur cet axe trahirait son propos.
Justification
Le bon prince gouverne par : le meilleur souverain est celui dont le peuple sait à peine l'existence, et quand l'ouvrage est accompli, chacun dit « cela s'est fait de soi-même ». Moins l'État légifère, taxe et s'agite, mieux le peuple se porte. Ce n'est pas tout à fait l'anarchisme, puisqu'un sage-roi demeure et qu'un ordre subsiste, mais un gouvernement minimal qui se fait oublier, à l'opposé du légisme contemporain.
Gouverner un grand royaume, c'est comme faire frire un petit poisson.Dao De Jing, ch. 60
Dao De Jing, ch. 17 et 60 · Dao De Jing, ch. 57 et 75
6 de plus
Justification
Laozi se défie des codes et des devoirs proclamés : « quand le grand Dao est perdu surgissent la bonté et la justice », signe d'une vertu déjà tombée dans l'artifice. La bonne action n'est pas l'obéissance à une règle ni le calcul d'un résultat, mais l'expression d'un état intérieur accordé au Dao, la (de) qui agit sans s'afficher comme vertueuse. C'est, par défaut de toute alternative, une éthique de la vertu, mais une vertu spontanée qui se nie comme code dès qu'on la nomme.
Dao De Jing, ch. 18, 19 et 38
Justification
La multiplication des règles est pour Laozi un symptôme de décadence, non un remède. La rectitude ne se laisse pas codifier, elle vient d'un accord souple et vivant avec la situation, ce qui place Laozi du côté de l'esprit contre la lettre, par méfiance même de toute lettre.
Plus il y a de lois et d'édits, plus se multiplient les voleurs et les brigands.Dao De Jing, ch. 57
Dao De Jing, ch. 57 et 38
Justification
Le chapitre 80 dessine une cité rêvée : un petit pays peu peuplé, où l'on renonce aux machines et aux voyages, où l'on retrouve la corde nouée pour compter, et où les villages voisins s'entendent chanter sans jamais se visiter. Cette nostalgie d'une simplicité d'avant la civilisation est un idéal régulateur tourné vers le passé, plus utopique que réaliste, même s'il se veut un retour et non une construction.
Dao De Jing, ch. 80
Justification
Laozi ne croit pas que l'histoire monte vers le mieux : le mouvement propre du Dao est le retour, et la civilisation a fait déchoir l'homme de sa simplicité première. Mais sa visée n'est pas la conservation des institutions, des rites et des hiérarchies, qu'il critique tout autant : c'est un primitivisme qui veut remonter en-deçà de la tradition, ce qui le situe du côté du refus du progrès sans en faire un conservateur des formes établies.
Dao De Jing, ch. 18, 19 et 38 · Dao De Jing, ch. 16 et 25
Justification
Le sage « ne thésaurise pas : plus il donne aux autres, plus il possède ». L'effacement de soi, le fait de se tenir en retrait et de ne pas se mettre en avant, est paradoxalement ce qui élève et conserve : c'est en ne luttant pour rien qu'on devient indispensable. L'altruisme y est moins un devoir qu'un effet du non-agir, qui dissout l'égoïsme calculateur sans le retourner en sacrifice héroïque.
Dao De Jing, ch. 81 · Dao De Jing, ch. 7 et 66
Justification
Les distinctions du beau et du laid, du bien et du mal, sont pour Laozi des découpages corrélatifs que l'esprit projette : « tous savent que le beau est beau, et voilà le laid ». On pourrait y lire un relativisme. Mais ces oppositions sont relatives à un fond qui ne l'est pas, le Dao et le cours de la nature, qui fournit une norme : suivre le naturel. La norme est donc réelle et universelle, même si elle dissout les codes humains particuliers.
Dao De Jing, ch. 2 · Dao De Jing, ch. 25 et 51
Justification
Le perfectionnement des moyens n'est pas pour Laozi un progrès mais une source d'agitation et de ruse qui éloigne du . Sa cité idéale possède des machines et des armes mais on ne s'en sert pas : la multiplication des outils habiles fait croître l'artifice et le désir, là où la ramène à l'essentiel. Cette méfiance envers l'ingéniosité instrumentale, posée bien avant et Ellul, fait de lui un ancêtre lointain de la techno-critique.
Plus il y a d'outils habiles, plus l'État sombre dans le désordre.Dao De Jing, ch. 57
Dao De Jing, ch. 80 · Dao De Jing, ch. 57
Justification
« L'homme prend modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le Dao, et le Dao sur ce qui est ainsi de soi-même » : loin de dominer la nature, l'homme s'insère dans un emboîtement où il prend rang après elle. Il n'est ni maître ni gardien chargé d'une mission, mais un être parmi d'autres appelé à suivre le du vivant. Cette inscription humble dans l'ordre naturel le rapproche de l'écologie profonde de Næss.
L'homme prend modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le Dao, et le Dao sur lui-même.Dao De Jing, ch. 25
Dao De Jing, ch. 25 · Dao De Jing, ch. 51 et 64
4 de plus
Justification
Le n'est pas un dieu séparé qui ordonnerait le monde d'en haut : il est la matrice immanente d'où tout surgit et où tout retourne, qui « engendre les dix mille êtres » sans les commander, qui les nourrit sans les posséder. Le sacré, ici, n'a pas d'arrière-monde : il coïncide avec le cours même de la nature. Cette immanence retient pourtant un reste d'inaccessible, car le Dao demeure obscur et antérieur à toute distinction, ce qui empêche un score extrême.
Dao De Jing, ch. 25 et 51 · Dao De Jing, ch. 4 et 42
Justification
Le mal ne vient pas d'une nature humaine corrompue mais de ce qui la corrompt : le savoir affecté, la convoitise, les institutions qui dressent l'homme contre son . « Abolis la sagesse, rejette le savoir, et le peuple y gagnera cent fois » : il suffit de retrancher l'artifice pour que reparaisse une bonté originelle, comme le bois brut avant qu'on le sculpte. Cette confiance dans le naturel, proche de , l'éloigne du pessimisme.
Dao De Jing, ch. 19 et 28 · Dao De Jing, ch. 3 et 65
Justification
Le sage cultive le calme et le vide du cœur, et l'on retrouve « le ciel et la terre ne sont pas bienveillants », image d'une sérénité sans attendrissement. Le trouble émotionnel naît de l'attachement et du désir, c'est-à-dire d'un mauvais rapport au cours des choses, et se dissout dans la quiétude. La pente est à la maîtrise des affects, mais sans l'intellectualisme stoïcien d'une raison qui juge : c'est plutôt un apaisement par le retour au naturel.
Dao De Jing, ch. 5 et 16
Question anachronique : rien dans le corpus de Laozi ne permet de le positionner sur la pensée des machines sans extrapolation hasardeuse.
Le retour au calmeExerciceIntériorité
Au chapitre 16 du Dao De Jing, invite à « atteindre le vide extrême, tenir fermement le calme » : laisser l'agitation se déposer comme un fond trouble retombe dans une eau immobile, jusqu'à voir clair. Cet exercice est un court temps d'apaisement quotidien, où l'on ne cherche rien et où l'on cesse de remuer ses pensées. Aujourd'hui, il offre, au milieu d'une journée encombrée, un point de retour à soi qui rend le regard plus net et la décision plus posée.
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Le wu-wei : l'art de ne pas forcerAttitudePérimètre d'action · Rapport au désir
N'ajoute pas ta force au courant : épouse-le.
Le , le non-agir de , n'est pas l'inaction mais l'art d'agir sans forcer, en sentant le cours déjà présent d'une situation pour l'épouser plutôt que de lutter contre lui. C'est renoncer à vouloir maîtriser ce qui ne dépend pas de vous, et faire confiance à la pente naturelle des choses, leur . Aujourd'hui, cette disposition allège l'épuisement de celui qui veut tout contrôler : on cesse de pousser une porte qui s'ouvre dans l'autre sens, et l'on trouve, dans bien des cas, le geste juste qui demande le moins d'effort.
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