Rapport à soi· Identité et liberténoyaudifficulté
Liberté de la volonté
Sommes-nous réellement libres de nos choix, ou sont-ils déterminés ?
Nous délibérons comme si l'avenir restait ouvert, mais nos choix ont des causes. Si tout était déterminé d'avance, que resterait-il du mérite, de la faute, de la responsabilité ? C'est tout notre rapport à nous-mêmes et à autrui qui est en jeu.
Libre arbitre
Opinion commune20La volonté a le pouvoir de se déterminer elle-même : face à une alternative, j'aurais pu choisir autrement. Cette liberté radicale fonde la responsabilité et la dignité de la personne, même si elle peut peser comme un fardeau.
Explorer cette position →Sartreexplicite
La liberté n'est pas une propriété de l'homme mais le mode d'être de la conscience : le pour-soi néantise toute situation, qui ne le détermine donc jamais et ne prend sens qu'à la lumière de son projet. Même les obstacles, même la facticité (corps, passé, situation), ne sont des limites que pour une liberté qui les vise ; condamné, l'homme l'est parce qu'il n'a pas choisi d'être libre et ne peut pourtant pas ne pas choisir.
L'Être et le Néant, 4e partie, ch. 1 (être et faire : la liberté) · L'existentialisme est un humanisme (l'homme est condamné à être libre)
Existentialismeexplicite
Si l'homme n'a pas d'essence reçue, rien en lui ni hors de lui ne décide à sa place : il est sa liberté même, non parce qu'il jouirait d'un libre arbitre confortable, mais parce qu'aucune valeur, aucune nature, aucun ordre ne le dispense de choisir. D'où le renversement du : invoquer ses passions, son milieu ou son caractère pour s'excuser, c'est de la , car ce sont mes choix qui leur donnent prise. La situation où l'homme est jeté ne contredit pas cette liberté mais en est la matière : c'est le projet librement assumé qui constitue l'obstacle en obstacle, contre l'illusion qu'on serait agi du dehors.
L'Être et le Néant · L'existentialisme est un humanisme
Descartesexplicite
Descartes fait de la volonté la faculté infinie de l'âme, ce par quoi nous sommes le plus à l'image de Dieu : c'est elle, et non l'entendement borné, qui peut tout affirmer ou nier. Cette liberté du est l'expérience la plus immédiate que nous ayons de nous-mêmes.
Méditations métaphysiques, IV · Les passions de l'âme, art. 41 et 152
Beauvoirexplicite
Une liberté n'est jamais pure spontanéité : elle s'exerce toujours depuis un corps, une histoire et une place sociale qui ouvrent ou ferment l'éventail de ses possibles. De ce caractère situé Beauvoir tire son désaccord avec le de L'Être et le Néant, pour qui même l'esclave demeure ontologiquement libre : dire cela, c'est confondre la liberté avec sa simple possibilité, et masquer que l'oppression mutile concrètement la liberté en barrant l'avenir et les moyens de se projeter. La liberté reste donc le fait premier, mais elle peut être lésée du dehors, ce qui rend l'oppression intelligible comme tort et non seulement comme malheur.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), sur la liberté située et l'oppression · Le Deuxième Sexe (1949), Introduction (la situation de la femme)
Kantexplicite
La troisième antinomie oppose un sans faille à l'exigence d'une causalité libre, et les deux thèses paraissent également démontrables. Kant la résout par la distinction : le déterminisme régit l'homme comme phénomène, mais rien n'interdit de le penser comme cause au plan nouménal. Le devoir l'exige : « tu dois » implique « tu peux », donc la liberté est un fait de la raison pratique. D'où le rejet explicite du (un misérable subterfuge) ; mais la liberté restant nouménale, jamais constatée dans le monde, le score n'atteint pas l'extrême.
Critique de la raison pure, troisième antinomie · Critique de la raison pratique
Lucrèceexplicite
Si les atomes ne faisaient que tomber tout droit dans le vide par leur seul poids, ils ne se rencontreraient jamais et la nécessité enchaînerait toute cause à une autre sans fin : ni les chocs créateurs de mondes, ni surtout cette volonté arrachée aux destins que chaque vivant éprouve en s'élançant ne seraient possibles. Lucrèce pose donc le , l'écart minime, à un instant et un lieu indéterminés, par lequel un atome dévie de sa chute, brisant la chaîne du . C'est le texte qui nous transmet l'argument : ce grain d' à la racine de la matière fonde, contre le destin des physiciens, le dont nous avons l'évidence intérieure.
De la nature des choses, II, 216-293 (la déclinaison et la volonté arrachée aux destins)
Voir plus (14)
Thomas d'Aquinexplicite
Thomas tient un réel, qu'il fonde dans l'intellect : parce que la volonté est mue par le bien tel que la raison le présente, et qu'aucun bien fini ne s'impose absolument à elle, l'homme délibère et choisit librement parmi les moyens. Mais cette liberté n'est pas absolue : la volonté est nécessairement portée vers le bien en général, elle ne se choisit pas elle-même à partir de rien, et surtout, sans la , elle ne peut s'orienter vers sa fin surnaturelle. D'où une position libertarienne mesurée, qui articule la liberté de la créature à la motion divine plutôt que de les opposer.
Somme théologique, Ia, q. 83 ; Ia-IIae, q. 109-114 (la grâce)
Épicureinférable
Le de , où les atomes tombent en lignes parallèles selon une nécessité sans faille, rend la responsabilité impossible et réduit l'homme à une marionnette : si tout est joué d'avance, blâmer ou délibérer n'a plus de sens. Épicure répond par le , l'écart minime, sans cause et imprévisible, par lequel un atome dévie de sa chute à un moment indéterminé : il introduit ainsi un grain d' dans la matière même, à la racine des composés, d'où peut émerger une action qui ne soit pas tout entière l'effet d'antécédents. Le but est moins métaphysique que pratique : sauver le , car l'esclavage du destin des physiciens serait pire encore que la crainte des dieux.
Lucrèce, De la nature des choses, II, 251-293 (la déclinaison) · Lettre à Ménécée, 133-134 (mieux vaut les mythes que l'esclavage du destin)
Épicurismeinférable
Contre le destin rigoureux des stoïciens, Épicure introduit le , la déclinaison spontanée des atomes qui rompt l'enchaînement causal et fait place à la . Mieux vaut suivre les mythes sur les dieux que d'être esclave du des physiciens, car au destin on ne peut rien, tandis qu'avec les dieux il reste un espoir. La position penche donc nettement vers le libre arbitre.
Lucrèce, De la nature des choses, livre II, v. 251-293 · Épicure, Lettre à Ménécée, 133-134
Camusinférable
Privé de Dieu et d'avenir éternel, l'homme absurde n'a plus de vie destinée à accomplir : cette ruine des fins supérieures le rend libre, non d'une liberté métaphysique démontrée, mais de la liberté vécue de qui n'attend plus rien d'un au-delà. Sa révolte lucide assume le présent et multiplie les expériences, sans nier que tout, autour de lui, ait ses causes : la liberté est une manière de vivre l'absurde, non une thèse sur le vouloir.
Le Mythe de Sisyphe, La liberté absurde · L'Homme révolté
Cynismeinférable
Le cynique fait de la liberté (eleutheria) et de l'autosuffisance (autarkeia) le bien suprême : par l'exercice et le dépouillement, il se rend indépendant des désirs, de l'opinion et des coups de la fortune. Diogène se veut l'homme libre par excellence, maître de lui parce qu'il n'a besoin de rien. Liberté plus pratique que métaphysique : non une thèse sur le vouloir, mais la conquête d'une vie inconditionnée.
Diogène Laërce, Vies, VI
Phénoménologieinférable
Contre le naturalisme qui range la conscience parmi les processus déterminés, la phénoménologie restitue un sujet libre, activité intentionnelle qui donne sens au monde et ne s'y réduit pas. Husserl oppose l'esprit à la causalité de la nature ; ses héritiers, Sartre et Merleau-Ponty, radicalisent ce motif en une liberté incarnée et située. Le courant penche donc nettement du côté de la liberté, contre le déterminisme psychophysique.
Husserl, La crise des sciences européennes · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception
Pragmatismeinférable
William James récuse le bloc-univers du déterminisme, où l'avenir serait déjà contenu dans le passé, au profit d'un monde ouvert où le hasard, la nouveauté et le choix sont réels. Son argument est autant moral que théorique : sans futurs alternatifs véritables, le regret et l'effort perdent leur sens. Par sa lignée jamesienne, le pragmatisme penche pour le libre arbitre et l'indéterminisme, même si les figures en nuancent la portée.
James, Le Dilemme du déterminisme · James, Principes de psychologie
Aristoteinférable
L'analyse de l'action volontaire et du (prohairesis) suppose que le principe de l'action est en nous : nous sommes responsables de nos actes, dont nous sommes le principe, ce qui fonde l'éloge, le blâme et la punition. Cette défense de la maîtrise de soi penche vers le , sans thématiser le moderne.
Éthique à Nicomaque, III, 1-5
Diogène de Sinopeinférable
Diogène fait de la liberté (eleutheria) le bien suprême, mais la déplace tout entière du côté pratique : être libre, ce n'est pas trancher une question métaphysique sur le vouloir, c'est se rendre indépendant des désirs, de l'opinion et des coups de la fortune par le dépouillement. La question du libre arbitre ne l'occupe pas ; sa liberté est une conquête existentielle, l'autosuffisance du sage qui n'a besoin de rien. Le positionnement reste donc prudent et inféré, le corpus ne livrant aucune thèse explicite sur le déterminisme.
Diogène Laërce, Vies, VI, 71
Lockeinférable
Locke loge la liberté non dans la volonté (la question « la volonté est-elle libre ? » est mal posée) mais dans le pouvoir qu'a l'agent de suspendre la poursuite d'un désir pour examiner et délibérer avant d'agir. Cette capacité d'arrêter et d'évaluer ses désirs penche du côté du , dans une analyse prudente plutôt que dans une métaphysique tranchée.
Essai sur l'entendement humain, II, ch. 21 (« De la puissance », la liberté et la suspension du désir)
Aristotélismeexplicite
Aristote forge l'analyse de l'acte volontaire : est volontaire ce dont le principe (arche) est dans l'agent connaissant les circonstances, par opposition à ce qui se fait par contrainte ou par ignorance. Puisque l'origine de nos actes est en nous, ils dépendent de nous (eph' hemin), et c'est pourquoi on loue et on blâme : la vertu comme le vice sont volontaires. Position de responsabilité, sans système déterministe ni libre arbitre métaphysique.
Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 1-5
Confuciusinférable
Confucius partage le sort entre ce qui relève du Ciel et ce qui dépend de nous : la durée de la vie, la richesse et les honneurs tiennent au décret (ming) que le sage accueille sans s'y aliéner ; mais devenir pleinement humain (ren) ne dépend que de soi. La fortune extérieure est ainsi largement déterminée, tandis que la perfection morale demeure l'œuvre toujours possible d'une volonté.
Entretiens (Lunyu), XII.5 et VII.29 · Entretiens, XX.3
Millexplicite
Mill tient nos volitions pour causées comme tout phénomène, conformément au principe de causalité universelle ; mais il refuse d'y voir une fatalité : le caractère lui-même peut être modifié par nos désirs et nos efforts. Cette doctrine, qu'il distingue du fatalisme, est un qui concilie causal et morale effective.
Système de logique, livre VI, ch. 2 (de la liberté et de la nécessité)
Confucianismeinférable
Le confucianisme partage le sort entre le Ciel et l'homme : la durée de la vie, la richesse et les honneurs relèvent du décret (ming) que le sage accepte, mais la culture de soi et la vertu dépendent entièrement de la volonté. Le perfectionnement moral est toujours à portée de qui le veut, ce qui place le courant du côté d'une liberté morale, sur fond d'acceptation du destin extérieur.
Entretiens (Lunyu), XII.5 · Mencius, VII A
Arguments et objections (4)
Compatibilisme
milieu nommé5Le compatibilisme renonce au libre arbitre au sens fort, ce pouvoir de choisir autrement face à une alternative, mais conçoit une liberté à l'intérieur de la nécessité. Être libre, ce n'est pas échapper aux causes, c'est n'être pas contraint du dehors : j'agis librement quand mon acte découle de mes propres désirs et de mes raisons, non d'une force qui me violente. La liberté s'oppose à la contrainte extérieure, non à la nécessité intérieure de l'agent.
Explorer cette position →Leibnizexplicite
Si rien n'arrive sans , comment l'acte peut-il rester libre ? Leibniz dénoue la difficulté en distinguant deux nécessités : est absolument nécessaire ce dont le contraire est contradictoire (les vérités de raison) ; n'est qu'hypothétiquement nécessaire ce qui suppose le libre choix divin du meilleur. L'acte humain relève du second cas : il est certain, parce qu'inscrit dans la notion complète de la personne, mais non nécessaire, car son contraire reste logiquement possible. Les motifs inclinent donc sans contraindre, et c'est précisément ce qui sépare Leibniz du nécessitarisme de , où tout découle de Dieu avec une nécessité géométrique. Ce raffiné concilie détermination par les raisons et contingence, d'où une valeur à peine du côté du déterminisme.
Essais de théodicée, §43-53 et §288 (incliner sans nécessiter) · Discours de métaphysique, §13 (la notion individuelle enveloppe tout, sans nécessité absolue)
Épictèteexplicite
Ancien esclave, Épictète déplace toute la question de la liberté hors des chaînes et des maîtres : on peut entraver mon corps, me jeter en prison, m'exiler, mais nul, pas même Zeus, ne peut contraindre mon . La liberté réelle se loge dans le seul lieu que rien d'extérieur n'atteint, la , la faculté de juger et de vouloir. D'où une position tranchée : le cours du monde obéit au destin, mais l'usage que je fais de mes représentations reste inaliénablement mien. Contre l'idée commune qui mesure la liberté à l'absence d'obstacles, il soutient qu'un homme enchaîné peut être libre et un tyran esclave de ses désirs.
Entretiens, I, 1 · Entretiens, I, 17
Voir plus (3)
Hegelinférable
La liberté véritable est une self-détermination réconciliée avec la nécessité : être libre, c'est vouloir rationnellement et se reconnaître dans ce qui nous détermine, non échapper à toute détermination. D'où un compatibilisme, à égale distance du libre arbitre indéterminé qui choisirait sans raison et du déterminisme qui nierait la volonté.
Principes de la philosophie du droit, Introduction §4-7
Stoïcismeinférable
Le stoïcisme affirme un causal intégral (le destin) tout en maintenant que notre est en notre pouvoir : c'est la position classique, illustrée par le cylindre de Chrysippe qui roule par une impulsion externe mais selon sa propre forme. La position penche légèrement du côté déterministe puisque le destin enchaîne toutes les causes.
Cicéron, Du destin · Aulu-Gelle, Nuits attiques, VII, 2
Marc Aurèleinférable
Tout s'enchaîne selon le et la , mais l'âme garde le pouvoir de juger et de consentir : nul événement ne peut contraindre l' du . C'est le stoïcien, la nécessité cosmique laissant intacte la liberté intérieure ; la position penche à peine vers le déterminisme, car la trame des causes enveloppe tout le reste.
Pensées pour moi-même, VIII, 47 · Pensées pour moi-même, XII, 10 · Pensées pour moi-même, V, 10
Arguments et objections (5)
Déterminisme dur
13Nos choix résultent de causes qui nous échappent : nature, histoire, inconscient. Le sentiment de liberté vient de ce que nous ignorons ce qui nous détermine, comme une pierre lancée qui se croirait libre de voler.
Explorer cette position →Spinozaexplicite
Si tout découle de la nature de Dieu avec la même que les propriétés du triangle découlent de son essence, aucune volonté ne saurait s'en excepter. L'argument explique du même coup l'illusion du : telle une pierre lancée qui se croirait libre, nous avons conscience de nos désirs mais ignorons les causes qui les déterminent.
Éthique, I, prop. 29 et appendice · Lettre 58 à Schuller (la pierre qui se croit libre)
Schopenhauerexplicite
Le mémoire couronné de 1839 établit que tout acte suit nécessairement du caractère inné et des motifs présentés : la liberté d'indifférence est une illusion née de la conscience de faire « ce que je veux », qui masque que je ne choisis pas ce que je veux. Il conserve pourtant, hérité de , la liberté du caractère intelligible : l'être (esse) est libre, l'agir (operari) est nécessaire, et la responsabilité porte sur ce que nous sommes, non sur tel acte isolé.
Essai sur le libre arbitre, chap. III
Humeexplicite
Hume propose une conciliation (le projet de réconciliation) entre liberté et nécessité : la liberté n'est pas l'absence de causes, mais le pouvoir d'agir selon les déterminations de sa volonté, sans contrainte extérieure. Le des actions humaines est même requis pour la responsabilité morale, car c'est le caractère qui rend compte des actes : c'est le classique.
Enquête sur l'entendement humain, sect. VIII (de la liberté et de la nécessité) · Traité de la nature humaine, II, partie III, sect. 1-2
Marxexplicite
Les conditions matérielles déterminent l'action des hommes, mais sans les en rendre simples jouets, car les hommes font leur propre histoire sans la faire arbitrairement, dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies. Cette articulation de la sociale et de l'action transformatrice penche du côté du déterminisme, sans verser dans le fatalisme : la liberté est la maîtrise collective des conditions, non le abstrait.
Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) · L'Idéologie allemande, I (les circonstances font les hommes autant que les hommes font les circonstances)
Voir plus (9)
Benthaminférable
Toute conduite humaine est gouvernée par la recherche du plaisir et la fuite de la douleur ; le législateur peut donc agir sur les comportements en pesant sur les motifs au moyen de sanctions, qui ajoutent une peine ou un plaisir à la balance. Cette psychologie des mobiles suppose des actions par leurs causes, condition même de l'efficacité du calcul pénal, sans que Bentham thématise la question métaphysique du .
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. III et X (les mobiles et leur action)
Sénèqueinférable
Tout est régi par l'enchaînement du destin et la nécessité de la . La liberté n'est pas de s'y soustraire mais d'y consentir par la raison, ce qui relève d'un stoïcien : la nécessité cosmique laisse intacte la liberté intérieure de l'assentiment.
De la providence, V (Dieu lui-même est lié par la nécessité qu'il a une fois posée) · Questions naturelles, II, 35-38 (le destin et l'ordre des causes)
Utilitarismeinférable
La conduite humaine est gouvernée par deux ressorts, le plaisir et la peine, une psychologie largement déterministe qui permet de prévoir et de réformer les comportements par les sanctions. La responsabilité n'y est pas un libre arbitre incausé mais se réinterprète en termes compatibilistes : l'utilitarisme s'attache aux causes qui meuvent les volontés plus qu'à leur prétendue spontanéité.
Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation, I · Mill, Système de logique, VI
Marxismeinférable
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies » : l'action humaine est réelle, mais étroitement par les structures économiques héritées. La position penche du côté du conditionnement social sans nier toute initiative, ce qui la situe en deçà d'un déterminisme strict.
Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)
Empirismeinférable
L'empirisme tend au compatibilisme : la liberté n'est pas une volonté soustraite aux causes, mais le pouvoir d'agir selon ses propres désirs sans contrainte extérieure. Hume montre que cette liberté d'action est non seulement compatible avec la nécessité causale mais la requiert, car sans liens réguliers entre motifs et actes il n'y aurait ni caractère ni imputation. La querelle du libre arbitre tient alors à une confusion de mots plus qu'à un vrai mystère.
Hume, Enquête sur l'entendement humain, VIII · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21
Taoïsmeinférable
Le sage taoïste n'affirme pas un vouloir autonome : il agit par wu-wei, le non-agir, en s'effaçant pour épouser le cours spontané des choses (ziran). Vouloir, forcer, imposer un moi, c'est contrarier le Tao et s'épuiser ; la liberté véritable est cet accord sans effort avec la nécessité naturelle, plus proche d'une adhésion au déterminé que d'un libre arbitre conquérant.
Laozi, Dao De Jing, ch. 37 et 63 · Zhuangzi
Vedānta (Advaita)inférable
Au plan empirique, le moi incarné (jiva) est lié par le karma et enveloppé dans la maya : ses actes portent leurs fruits et le maintiennent dans le cycle des renaissances, un ordre largement déterminé. La vraie liberté n'est donc pas l'autodétermination d'un vouloir, mais la libération (moksha), reconnaissance que le Soi (atman) est identique au Brahman, par-delà l'ordre causal des actes.
Shankara, Commentaire des Brahma-sutra · Upanishads (Katha, Mundaka)
Le Bouddhainférable
Rien ne surgit d'une volonté incausée : tout phénomène est coproduit conditionné (paticca-samuppada), et le moi qui se croit auteur libre est lui-même un agrégat sans substance. Mais le Bouddha n'enseigne pas le fatalisme, qu'il reproche à Makkhali Gosala : l'intention (cetana) est l'acte même, karmiquement décisif, et elle peut être transformée par l'entraînement. La voie suppose donc un effort réel, entre le déterminisme du conditionnement et l'illusion du libre arbitre.
Samyutta Nikaya, XII (la coproduction conditionnée) · Anguttara Nikaya (réfutation du fatalisme)
Bouddhismeinférable
Le bouddhisme tient tout phénomène pour coproduit conditionné : il n'est pas de volonté incausée d'un soi substantiel, et le sentiment d'être un libre auteur procède de l'ignorance. Mais loin du fatalisme, l'intention (cetana) est l'acte karmique par excellence, et elle s'éduque : la voie est un effort réel pour transformer son propre conditionnement, entre déterminisme et libre arbitre.
Samyutta Nikaya, XII · Dhammapada, I
Arguments et objections (4)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- Descriptif Mise en situationAurais-je pu agir autrement ?
On reproche à cet homme un délit qu'il reconnaît, mais son histoire et son cerveau l'y ont poussé : pouvait-il vraiment agir autrement, et si non, en est-il responsable ?
un choix - Descriptif Mise en situationUne cause qui disculpe
Quand une cause précise, ici une tumeur au cerveau, est à l'origine d'un acte, on hésite à tenir l'auteur pour responsable : mais cette cause diffère-t-elle vraiment des mille autres, hérédité, histoire, chimie, qui pèsent sur chacun de nos choix ?
un acte
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifLibre sans pouvoir faire autrement ?
Même si je ne pouvais pas faire autrement, suis-je libre quand mon acte vient de mes propres désirs et de mes raisons, sans rien qui me force contre moi-même ?
un acte - DescriptifUn sujet qui s'initie lui-même
Y a-t-il en nous un pouvoir capable d'amorcer une action sans être lui-même entièrement causé, ou tout pouvoir d'agir n'est-il qu'un maillon dans la chaîne des causes ?
la volonté - DescriptifQui décide en moi ?
Suis-je transparent à moi-même quand je choisis, ou des forces que j'ignore décident-elles à ma place sous l'apparence d'un choix libre ?
le moi - DescriptifLe choix dans l'ordre des causes
Un choix est un événement du monde physique : s'inscrit-il dans la même chaîne de causes que tout le reste, au point d'être en principe prévisible ?
un choix - DescriptifUne raison est-elle une cause ?
Quand j'agis pour une raison, cette raison explique-t-elle mon acte comme le ferait une cause, ou y a-t-il deux manières irréductibles de rendre compte d'une action ?
un motif - DescriptifNécessité ou hasard
Si nos choix ne sont pas déterminés, en sont-ils plus libres, ou seulement livrés au hasard ? La liberté se réduit-elle à l'absence de cause ?
un choix - DescriptifDéterminisme ou fatalisme ?
Si tout a une cause, mes efforts sont-ils vains, puisque l'issue serait de toute façon écrite, ou comptent-ils au contraire, étant eux-mêmes des causes parmi les autres ?
mes efforts - DescriptifÉchapper aux causes, ou les comprendre ?
Être libre, est-ce ne dépendre d'aucune cause, ou comprendre ce qui nous détermine, au point d'agir en accord avec cette nécessité plutôt que de la subir ?
l'ordre des causes - DescriptifTout décidé, et pourtant libre ?
Certaines religions affirment à la fois que tout est entre les mains de Dieu, prédestination ou destin, et que nous restons libres et responsables : ces deux croyances peuvent-elles tenir ensemble, ou l'une ruine-t-elle l'autre ?
la providence - DescriptifFaire ce qu'on veut, ou se gouverner soi-même ?
Être libre, est-ce faire ce dont on a envie sur le moment, ou se gouverner soi-même, au risque que celui qui suit tous ses désirs en devienne l'esclave ?
la loi qu'on se donne
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifPolitique et droitLiberté intérieure ou liberté extérieure ?
Qu'est-ce qui décide le plus de notre liberté : nos dispositions intérieures, ou les contraintes extérieures du pouvoir et de la société ? Et l'une rend-elle l'autre possible : peut-on être libre en esprit sous l'oppression, ou libre au-dehors sans l'être au-dedans ?
l'ordre social - PratiqueVitale Mise en situationLe désir qui nous détruit
Un désir qu'on sait nuisible revient malgré toutes nos décisions : faut-il l'affirmer comme une part de soi, le congédier comme un égarement, ou reconnaître qu'on ne gouverne pas vraiment ses désirs ?
un désir nuisibleRapport au désir - PrescriptifVitaleLa hiérarchie des désirs
Y a-t-il des désirs supérieurs et d'autres inférieurs, qu'une part de nous devrait gouverner, ou ce classement n'est-il qu'une morale qu'on plaque sur une vie qui n'en demande pas ?
l'ordre des désirsRapport au désir - PrescriptifMoraleMérite ou loterie naturelle ?
Méritons-nous les fruits de talents et d'efforts dont nous ne sommes pas les auteurs ultimes ? Si nos dons tiennent à une loterie naturelle, la méritocratie est-elle juste ?
le mériteJustice distributive - Descriptif QuestionLa loterie du mérite
Deux chauffards identiques, un enfant traverse devant un seul : le hasard fait l'un meurtrier et l'autre chanceux. Et ce que nous louons, talents, caractère, n'a pas été choisi davantage : si la chance imprègne tout, que reste-t-il du mérite propre ?
la part de chance dans le mériteLa responsabilité morale - DescriptifTout comprendre, est-ce tout excuser ?
Si chaque acte a ses causes, l'excuse valable pour l'un, la tumeur, la contrainte, devrait valoir pour tous, et plus personne ne serait blâmable. À moins que l'excuse ne distingue précisément entre des causes, et que comprendre ne soit pas excuser.
l'excuse universelleLa responsabilité morale - PrescriptifPolitique et droitLibre dans les fers ?
Si la liberté se conquiert au-dedans, un esprit lucide peut être libre même sous un tyran. Ce refuge intérieur est-il ce qu'aucun pouvoir ne peut confisquer, ou une consolation qui apprend aux opprimés à supporter leurs chaînes ?
la liberté intérieureLiberté politique - PrescriptifMoraleMérite-t-on sa peine ?
Punir comme mérité suppose que le coupable aurait pu agir autrement ; si son acte découle de ses causes, de sa nature et de ses circonstances, l'idée même de mérite tient-elle encore ?
le coupableSens de la peine
D'où vient cette volonté arrachée aux destins, par quoi nous allons où chacun se porte ? La déclinaison rompt les lois du destin.Lucrèce · De la nature des choses, II, 251-260
Il n'y a de liberté qu'engagée, et qui se veut en voulant le dévoilement de l'être à travers un monde.Beauvoir · Pour une morale de l'ambiguïté
L'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait.Sartre · L'existentialisme est un humanisme
La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de montrer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons.Bentham · Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I, §1
Le créateur et maître de toutes choses a lui-même écrit les destins, mais il les suit : il a commandé une fois, il obéit toujours.Sénèque · De la providence, V
Le vouloir-humain est-il donc loin ? Dès que je le veux, le voici.Confucius · Entretiens, VII.29
Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé.Marx · Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte
Les raisons inclinent sans nécessiter.Leibniz · Essais de théodicée
Tu peux faire ce que tu veux ; mais, à tel moment donné de ta vie, tu ne peux vouloir qu'une chose déterminée, et absolument rien d'autre que cette chose.Schopenhauer · Essai sur le libre arbitre, chap. III
Une pierre reçoit d'une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement... Concevez maintenant que cette pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle n'a conscience que de son effort, croira être tout à fait libre.Spinoza · Lettre 58 à Schuller