Gottfried Wilhelm Leibniz
Chercher une raison à tout ce qui est : jusqu'à demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, et pourquoi ce monde-ci parmi tous les possibles.
Allemand · 1646 – 1716
Esprit universel du allemand, né à Leipzig au lendemain de la guerre de Trente Ans. Diplomate, juriste et bibliothécaire au service de la maison de Hanovre, il mena de front les mathématiques (il invente, en même temps que et indépendamment de lui, le calcul infinitésimal, d'où une âpre querelle de priorité), la logique, la physique et la métaphysique. Il ne publia presque aucun grand livre : sa pensée vit dans une immense correspondance européenne, dans le Discours de métaphysique, la Monadologie et les seuls Essais de théodicée parus de son vivant. Héritier critique de et adversaire du nécessitarisme de , il cherche à concilier la nouvelle science mécaniste avec la , la finalité et un Dieu créateur. Son optimisme fut tourné en dérision par dans Candide, mais sa logique et son projet d'une langue universelle des concepts en font un précurseur reconnu de la logique moderne.
Les véritables atomes de la nature ne sont pas matériels mais spirituels : le réel est fait de monades, substances simples sans fenêtres dont chacune exprime tout l'univers à sa façon.
Parmi l'infinité des mondes possibles, Dieu, sage et bon, a nécessairement choisi le meilleur : nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.
Nulle substance n'agit sur une autre : l'âme et le corps s'accordent par une harmonie préétablie réglée d'avance par Dieu, comme deux horloges parfaitement synchrones.
Rien n'est sans : tout vrai pouvant en droit se démontrer, on pourrait un jour trancher les querelles en calculant comme deux comptables.
L'acte libre n'échappe pas à la raison qui le détermine, mais cette raison incline sans nécessiter : son contraire reste possible, donc je reste libre.
Justification
Contre l'empirisme de , pour qui rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, Leibniz réplique : rien, sinon l'entendement lui-même. L'esprit n'est pas une mais porte en lui des en puissance, comme des veines dans le marbre ; les vérités nécessaires (logique, mathématiques, métaphysique) ne peuvent venir de l'expérience, qui ne donne que des cas particuliers. C'est un affirmé, tempéré par la reconnaissance du rôle des sens pour les vérités de fait.
Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, sinon l'entendement lui-même.Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 1
Nouveaux essais sur l'entendement humain, préface et livre II, ch. 1 · Nouveaux essais, II, 1, §2 (les veines dans le marbre)
Justification
Deux principes gouvernent toute la connaissance : celui de contradiction, qui règle les vérités nécessaires, et celui de , selon lequel rien n'est vrai sans une raison qui fasse qu'il en soit ainsi plutôt qu'autrement. Si toute vérité a sa raison, alors toute vérité est en droit analysable et démontrable : c'est le fondement du rationaliste de Leibniz, qui pousse l'idée à sa limite en rêvant d'une characteristica universalis, langue universelle des concepts, et d'un calculus ratiocinator où les désaccords se résoudraient par le calcul, comme entre deux comptables. La certitude n'est plus un idéal lointain mais le terme assignable d'une procédure réglée.
Quand surgira une controverse, il n'y aura pas plus besoin de discuter entre deux philosophes qu'entre deux comptables. Il leur suffira de prendre la plume, de s'asseoir et de se dire : calculons.De l'art combinatoire / Lettres
De la méthode de l'universalité ; lettres sur la characteristica universalis · Monadologie, §31-32 (principes de contradiction et de raison suffisante)
Justification
Leibniz distingue les vérités de raison, nécessaires, dont la négation est contradictoire, et les vérités de fait, contingentes, fondées sur le principe de raison suffisante. Dans toute proposition vraie, le prédicat est contenu dans le sujet (praedicatum inest subjecto) : la vérité est une cohérence analytique des notions, garantie par l'entendement divin. La part de correspondance demeure pour les vérités de fait, mais le cœur de la doctrine est la cohérence interne des concepts.
Dans toute proposition affirmative véritable, le prédicat est contenu dans le sujet : praedicatum inest subjecto.Discours de métaphysique, §8 ; Generales inquisitiones
Monadologie, §31-36 (vérités de raison et vérités de fait) · Discours de métaphysique, §8 (le prédicat est dans le sujet)
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Justification
Mathématicien, physicien et logicien de premier plan, Leibniz tient la science mécaniste pour pleinement valide dans son ordre, celui des causes efficientes. Mais elle ne saurait suffire : la physique requiert un fondement métaphysique (la force, les substances), et l'ordre des fins échappe à la seule explication mécanique. Il refuse donc le scientisme réducteur au profit d'une pluralité de niveaux d'explication accordés entre eux.
Discours de métaphysique, §17-18 (la force, au-delà de l'étendue cartésienne) · Monadologie, §79 (les deux règnes des causes efficientes et finales)
Justification
Rien n'arrive sans , pas même la création : si Dieu a fait exister ce monde plutôt qu'un autre parmi l'infinité des mondes possibles qu'il conçoit, c'est que sa sagesse et sa bonté lui ont fait choisir celui qui réalise le maximum de perfection avec le minimum de moyens, le meilleur des mondes possibles. Le mal n'y est donc pas un démenti mais une part calculée : Dieu le permet là où il conditionne un plus grand bien d'ensemble. Cet optimisme répond au scandale du mal en transformant une objection contre la providence en conséquence de la perfection divine, raisonnement que raillera dans Candide à travers Pangloss.
Il s'ensuit de la suprême perfection de Dieu qu'en produisant l'univers il a choisi le meilleur plan possible.Monadologie, §55 ; Théodicée
Essais de théodicée, §8-10 et §225 (le meilleur des mondes possibles) · Discours de métaphysique, §3 (Dieu fait tout de la manière la plus parfaite)
Justification
Si rien n'arrive sans , comment l'acte peut-il rester libre ? Leibniz dénoue la difficulté en distinguant deux nécessités : est absolument nécessaire ce dont le contraire est contradictoire (les vérités de raison) ; n'est qu'hypothétiquement nécessaire ce qui suppose le libre choix divin du meilleur. L'acte humain relève du second cas : il est certain, parce qu'inscrit dans la notion complète de la personne, mais non nécessaire, car son contraire reste logiquement possible. Les motifs inclinent donc sans contraindre, et c'est précisément ce qui sépare Leibniz du nécessitarisme de , où tout découle de Dieu avec une nécessité géométrique. Ce raffiné concilie détermination par les raisons et contingence, d'où une valeur à peine du côté du déterminisme.
Les raisons inclinent sans nécessiter.Essais de théodicée
Essais de théodicée, §43-53 et §288 (incliner sans nécessiter) · Discours de métaphysique, §13 (la notion individuelle enveloppe tout, sans nécessité absolue)
Justification
Le moi est une monade, substance simple et indivisible dont la notion individuelle enveloppe une fois pour toutes tout ce qui lui arrivera. L'identité personnelle est ainsi garantie par la permanence de cette substance, un substantialisme marqué. Leibniz accorde toutefois une place à la mémoire et à la continuité de la conscience (l'aperception), ce qui ajoute une nuance de continuité psychologique.
Monadologie, §1-3 et §14 (la monade, substance simple ; perception et aperception) · Discours de métaphysique, §8-9 (la notion individuelle de chaque substance)
7 de plus
Justification
Pour Leibniz, ce monde est le meilleur des mondes possibles, choisi par Dieu parmi l'infinité des possibles selon le principe du meilleur. Rien n'y arrive sans raison suffisante, et chaque substance, par l'harmonie préétablie, concourt à l'ordre et à la perfection de l'ensemble. La vie tient son sens de cette finalité providentielle qui l'enveloppe, à reconnaître plutôt qu'à inventer.
Essais de Théodicée · Monadologie, §§ 53-60
Justification
Chez Leibniz, aucune substance ne périt vraiment : la monade est indestructible, et ce qu'on nomme mort n'est qu'une enveloppe et une diminution, non un anéantissement. L'âme rationnelle conserve de surcroît son individualité, sa mémoire et son identité morale, gage d'une immortalité personnelle requise par la justice divine.
Monadologie, §§ 73-77 · Discours de métaphysique, § 34
Justification
Contre Locke, Leibniz fait de l'inquiétude (uneasiness), cette sourde poussée des petites appétitions, le ressort permanent de l'action et le moteur de notre marche vers plus de perfection. Le désir n'est pas un mal à réprimer mais une force positive, pourvu qu'il soit éclairé et ordonné au vrai bien par l'entendement : affirmation et tri raisonné s'y équilibrent.
Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 20-21
Justification
La notion complète de chaque substance individuelle contient a priori tous ses prédicats passés, présents et futurs : être César, c'est avoir de toute éternité l'essence d'où découle tout ce qu'il fera. L'individu est ainsi entièrement déterminé par son essence intelligible, conçue par Dieu avant la création, ce qui est un essentialisme radical.
Discours de métaphysique, §8-13 (la notion complète, le cas de César)
Justification
Dans les Essais de théodicée, le mal et la souffrance ne sont pas des scandales gratuits : Dieu les permet parce qu'ils sont des conditions nécessaires d'un bien plus grand dans l'économie du meilleur des mondes. La souffrance s'insère ainsi dans une finalité d'ensemble qui la rachète, position nettement fécondante plutôt qu'abolitionniste.
Essais de théodicée, §10-25 (mal métaphysique, physique, moral) · Essais de théodicée, §118-119 (le mal partiel concourt au bien du tout)
Justification
Le bonheur consiste dans un progrès continuel vers de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections : la félicité n'est pas un état mais un chemin () où l'esprit s'accroît en connaissance et en puissance (perfectionnisme). Le plaisir y est intégré, mais comme sentiment d'une perfection, non comme fin sensible, d'où un poids hédoniste mineur.
Principes de la nature et de la grâce, §18 (le bonheur, progrès perpétuel vers de nouveaux plaisirs) · Nouveaux essais, II, 21 (la félicité, route plutôt que demeure)
Le débat transhumanisme / bioconservatisme sur la modification technique de la nature humaine est anachronique pour un penseur du XVIIe-XVIIIe siècle.
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Justification
L'éthique de Leibniz tient dans la caritas sapientis, la charité du sage : la justice est l'amour réglé par la sagesse, qui veut le bien d'autrui dans l'ordre de la perfection universelle. Ce souci d'autrui guidé par la connaissance unit une éthique de la vertu (la perfection de l'âme) à une part de care (la bienveillance) et de devoir (l'ordre rationnel du juste).
Méditation sur la notion commune de la justice · Codex iuris gentium, Préface
Justification
Ce qui est composé suppose du simple, car un agrégat n'emprunte sa réalité qu'à ses éléments : il doit donc exister des substances simples, sans parties, les monades. Or la matière, indéfiniment divisible et étendue, n'est jamais simple : les vrais atomes de la nature ne peuvent être matériels mais d'ordre spirituel, des unités dont l'essence est perception et appétition. La matière étendue n'a plus dès lors qu'une réalité dérivée, celle d'un phénomène bien fondé résultant de l'agrégation des monades. Cet répond au problème de l'unité du réel que l'étendue cartésienne, toujours sécable, ne pouvait fonder ; il garde une teinte dualiste, l'ordre des corps et celui des âmes restant distincts mais accordés.
Les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir.Monadologie, §7
Monadologie, §1-7 (les monades, substances simples sans fenêtres) · Lettres à De Volder et à Des Bosses (phénomènes bien fondés)
Justification
Dieu est la substance suprême, nécessaire et personnelle, cause de l'harmonie préétablie et auteur du choix du meilleur monde. Leibniz le prouve par plusieurs voies : la raison suffisante de l'univers contingent doit être hors de lui ; les vérités éternelles supposent un entendement divin ; il reprend et corrige l'argument ontologique. C'est un théisme au sens plein, providentiel et créateur, et non le Dieu impersonnel de , qu'il combat.
Monadologie, §38-45 (Dieu, raison suffisante, source des vérités éternelles) · Essais de théodicée, §7-8 (Dieu, cause du meilleur monde)
Justification
Puisque les monades sont sans fenêtres, aucune substance n'agit réellement sur une autre : la coordination de l'âme et du corps, comme de toutes les substances entre elles, ne peut venir ni d'une influence directe ni des secours répétés de Dieu (l'occasionnalisme), mais d'une harmonie préétablie réglée dès la création, telle deux horloges accordées d'avance. D'où la réhabilitation des écartées par la science mécaniste : le règne des causes efficientes (les corps) et celui des causes finales (les âmes, les fins) coïncident sans se mêler. Tout s'explique mécaniquement dans le détail des phénomènes, mais la raison dernière de leur agencement est finale, inscrite dans le choix divin du meilleur. Le finalisme prime donc métaphysiquement sans abolir le mécanisme.
Discours de métaphysique, §19-22 (l'utilité des causes finales en physique) · Monadologie, §79 (les âmes agissent selon les lois des causes finales, les corps selon celles des causes efficientes)
Justification
Le sous-titre des Essais de théodicée annonce le programme : montrer la conformité de la foi avec la raison. Pour Leibniz, foi et raison ne peuvent jamais se contredire, puisqu'elles ont le même auteur ; la raison peut éclairer les mystères sans les épuiser, et défendre la religion contre ses détracteurs. C'est l' au sens propre, contre tout fidéisme comme contre tout conflit.
Essais de théodicée, Discours préliminaire de la conformité de la foi avec la raison
Justification
Le mal n'est pas une réalité positive que Dieu aurait produite, mais une privation, une limitation inhérente à toute créature finie (mal métaphysique), dont découlent la souffrance (mal physique) et la faute (mal moral). Dieu ne veut pas le mal, il le permet seulement lorsqu'il est la condition d'un bien plus grand dans l'économie du tout. C'est la théodicée, mot que Leibniz forge pour justifier Dieu face à l'argument du mal : il transforme l'objection en montrant qu'un monde sans aucun mal serait moins parfait que le nôtre, et donc indigne d'un créateur sage. La position est résolument justificatrice plutôt que tragique ou révoltée.
Essais de théodicée
Justification
Contre l' de , qui identifie Dieu et la Nature, Leibniz maintient un Dieu créateur distinct de sa création, ordonnateur transcendant qui a choisi ce monde parmi les possibles et règne sur la Cité de Dieu. Le monde dépend de lui sans se confondre avec lui.
Monadologie, §85-90 (la Cité de Dieu, monarque parfait) · Essais de théodicée (réfutation du nécessitarisme spinoziste)
3 de plus
Justification
Pour Leibniz, on ne peut expliquer la perception par la mécanique : si l'on entrait dans une machine pensante agrandie comme un moulin, on n'y trouverait que des pièces qui se poussent, jamais de quoi rendre compte d'une perception. La vie de l'âme n'est donc pas réductible aux mouvements des corps ; elle relève d'un ordre propre (les causes finales) accordé au mécanique, ce qui penche du côté émergentiste.
Supposant qu'il y eût une machine dont la structure fît penser... on n'y trouverait que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception.Monadologie, §17
Monadologie, §17 (l'argument du moulin)
Justification
Tout l'édifice leibnizien fait de la raison le principe de la connaissance vraie et de la conduite : les petites perceptions confuses et les passions doivent être éclairées par l'entendement, et l'amour même se définit comme le plaisir pris à la perfection d'autrui, jugement plutôt que pur sentiment. La pente est intellectualiste, le sentiment restant subordonné à la clarté des idées.
Nouveaux essais, préface et II, 1 (les petites perceptions) · Codex juris gentium, préface (l'amour, plaisir pris à la perfection d'autrui)
Le débat contemporain sur l'intelligence artificielle et la possibilité d'un esprit computationnel est anachronique. L'argument du moulin (Monadologie, §17) montre toutefois que Leibniz jugeait la perception inexplicable par la seule mécanique, intuition souvent rapprochée des critiques modernes du fonctionnalisme.