Rapport au monde· Esprit et consciencedifficulté
Statut des émotions
Les émotions sont-elles un obstacle à la pensée ou une source de connaissance ?
Faut-il se défier de ce qu'on ressent, trouble qui brouille le jugement, y entendre une perception fine de ce qui compte, ou apprendre à l'éduquer ? Se positionner, c'est dire quel crédit accorder à nos émotions quand elles contredisent la raison froide, et si la sagesse est de les taire, de les suivre ou de les former.
Primauté de la raison
27Les émotions troublent le jugement : assentiments précipités ou mouvements confus, elles déforment plus souvent qu'elles ne révèlent ce qui compte. Seule la raison, en les examinant, peut démêler ce qu'elles disent de vrai.
Explorer cette position →Sénèqueexplicite
Si une passion comme la colère est un de la raison à l'idée qu'on a subi un tort et qu'il faut se venger, alors elle n'est pas une force étrangère qui assiège l'âme, mais l'âme elle-même qui se trompe. D'où la conséquence que Sénèque oppose aux : une passion ne se modère pas, car une fois l'assentiment donné la raison a déjà cédé tout entière ; il faut la prévenir au seuil, en refusant le premier mouvement, pour viser l' (absence de passions) plutôt qu'un juste milieu. Cet fait de la thérapie des affects une discipline du jugement.
De la colère, I, 8 et II, 1-4 (la colère, jugement et assentiment) · Lettres à Lucilius, CXVI (faut-il modérer les passions ou les retrancher ?)
Socrateexplicite
Si la vertu est un savoir, la mauvaise action ne peut venir que d'un défaut de savoir : nul ne se porte volontairement vers ce qu'il tient pour un mal. Socrate nie ainsi la possibilité de l', la faiblesse de la volonté : ce qu'on prend pour une passion l'emportant sur la raison n'est qu'une erreur de mesure entre les biens. Contre l'idée que le désir ou la colère nous gouvernent, il fait de la connaissance la cause suffisante de l'action droite.
Platon, Protagoras, 352b-358d (la négation de l'acrasie) · Platon, Ménon, 77b-78b (nul ne désire le mal en le sachant tel)
Marc Aurèleexplicite
Comme tout stoïcien, Marc Aurèle tient la passion pour un donné à un faux jugement, donc pour une erreur corrigible et non une fatalité ; mais il en fait surtout l'instrument d'une éthique de la douceur. Le raisonnement qu'il s'oppose à lui-même contre la colère est serré : celui qui me fait tort se trompe sur le bien et le mal, or nul ne se trompe volontairement ; il est mon parent, né de la même ; il ne peut me léser dans la seule chose qui soit mienne, mon ; lui en vouloir ajouterait à son tort le mien. Comprendre l'ignorance d'autrui dissout le ressentiment avant qu'il se forme.
Pensées pour moi-même, II, 1 · Pensées pour moi-même, XI, 18 · Pensées pour moi-même, IX, 42
Stoïcismeexplicite
Une passion n'est pas un trouble subi mais un donné à une fausse de ce qui est bien ou mal, suivi d'une impulsion excessive. Comme l'assentiment dépend de nous, la passion est une erreur corrigible : viser l', ce n'est donc pas étouffer un sentiment mais rectifier le jugement, position bien plus tranchée que la simple modération d'.
Sénèque, De la colère · Cicéron, Tusculanes, livres III-IV
Épictèteexplicite
Toute passion enveloppe un jugement de valeur sur une chose extérieure, du type « ceci est un mal » : c'est ce jugement, non l'événement, qui constitue le trouble. Le pas décisif est d'imputer la passion à l'opinion plutôt qu'à la chose : si une émotion repose sur un jugement, et qu'un jugement peut être révisé, alors aucune passion n'est subie comme une fatalité, toutes sont corrigibles par la raison. Épictète en tire une conséquence éthique inhabituelle : ne jamais accuser autrui ni les circonstances de notre malaise, mais l'usage que nous faisons de nos . La colère, l'affliction, la peur ne sont pas des forces étrangères à dompter mais des assentiments précipités à retirer.
Manuel, §5
Platonexplicite
L' et c'est la raison qui doit gouverner : l'image du char ailé du montre le cocher (l'intellect) maîtrisant le cheval docile (l'ardeur) et le cheval rétif (l'appétit). Les passions ne sont pas des guides mais des forces à discipliner et à ordonner sous le commandement du logos.
Phèdre, 246a-254e · République, IV, 439d-441c
Voir plus (21)
Descartesexplicite
Dans , les passions sont des mouvements de l'âme causés par les esprits du corps : elles ne sont ni à supprimer ni à suivre aveuglément, mais à régler par la raison et par une volonté ferme. La maîtrise tient à un usage éclairé du jugement, ce qui penche vers l'intellectualisme sans rejeter la valeur des passions bien ordonnées.
Les passions de l'âme, art. 27-50 et 211-212
Spinozaexplicite
Puisque les affects suivent de la nécessité naturelle au même titre que tout le reste, les blâmer est vain : Spinoza propose de les traiter comme s'il était question de lignes et de plans. Son argument thérapeutique est précis : une passion est une idée confuse, donc une passivité ; en former une la convertit en action, si bien que comprendre un affect, c'est déjà s'en affranchir, non le réprimer.
Éthique, III, préface (étudier les affects géométriquement) · Éthique, V, prop. 3 (un affect dont on forme une idée claire cesse d'être passion)
Platonismeexplicite
Le platonisme est intellectualiste (doctrine qui subordonne les passions à la raison et fait du savoir la condition du bien agir) : dans l'image du char ailé, figure de l', la raison est le cocher qui doit conduire et maîtriser les deux chevaux, l'ardeur et l'appétit. Les passions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles n'ont de valeur que disciplinées et soumises au gouvernement de la raison.
Platon, Phèdre, 246a-254e, l'attelage ailé · Platon, République, livre IV, 439d-441c
Leibnizinférable
Tout l'édifice leibnizien fait de la raison le principe de la connaissance vraie et de la conduite : les petites perceptions confuses et les passions doivent être éclairées par l'entendement, et l'amour même se définit comme le plaisir pris à la perfection d'autrui, jugement plutôt que pur sentiment. La pente est intellectualiste, le sentiment restant subordonné à la clarté des idées.
Nouveaux essais, préface et II, 1 (les petites perceptions) · Codex juris gentium, préface (l'amour, plaisir pris à la perfection d'autrui)
Plotininférable
Les passions appartiennent au composé de l'âme et du corps, non au moi supérieur, qui en reste indemne : l'âme vraiment elle-même n'est pas affectée, et c'est seulement sa part inférieure, tournée vers le corps, qui pâtit. Plotin tient donc les émotions pour des troubles à dominer par la conversion vers l'intelligible, dans la lignée intellectualiste, même si son intérêt se porte moins sur leur analyse psychologique que sur le moyen de leur échapper.
Ennéades, I, 1, 7-9 · Ennéades, III, 6 (De l'impassibilité des incorporels)
Rationalismeinférable
Les passions relèvent de l'idée confuse et doivent être maîtrisées par l'entendement : Descartes en propose une analyse mécanique et un art de les régler par la connaissance, et Spinoza tient qu'une passion cesse d'être passion dès que nous en formons une idée claire et distincte. La rectification de l'affect par la raison rapproche l'école d'un intellectualisme moral.
Descartes, Les passions de l'âme · Spinoza, Éthique, V, proposition 3
Nāgārjunainférable
Pour Nāgārjuna, les affects affligeants tiennent à une méprise intellectuelle : croire que les choses ont une et s'y attacher. C'est donc une compréhension juste, la vue de la , qui défait l'émotion perturbatrice à sa racine. La transformation passe par la connaissance, ce qui rapproche d'un intellectualisme thérapeutique, sans nier le rôle de la pratique méditative.
Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XXIII (l'examen des erreurs et des souillures mentales)
Pyrrhoninférable
Le trouble, pour Pyrrhon, naît de l'opinion qu'une chose est bonne ou mauvaise : ôtez le jugement, l'émotion qui en dépendait tombe. C'est un intellectualisme des passions, partagé avec les stoïciens, mais il le pousse plus loin qu'eux, car il retire non seulement les faux jugements mais l'acte même de juger les choses. Une nuance le retient de l'extrême : la tradition reconnaît que le sage souffre encore du corps, du froid ou de la douleur, affections que nulle suspension n'abolit. Diogène Laërce rapporte d'ailleurs que Pyrrhon, surpris un jour à fuir un chien, avoua qu'il est difficile de dépouiller entièrement l'homme.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 66-68
Śaṅkarainférable
La délivrance s'obtient par la connaissance (jñāna), non par l'émotion ni la seule dévotion : c'est l'ignorance, erreur de l'intellect, qui asservit, et c'est un savoir juste qui libère. La discipline préalable inclut la tranquillité (śama) et la maîtrise des passions, qui troublent le discernement entre le réel et l'apparent. L'affect n'est donc pas la voie d'accès à la vérité ni le ressort de la libération, ce qui penche du côté d'un intellectualisme, sans que les émotions soient pour autant niées au plan empirique.
Commentaire sur les Brahma Sūtra, I, 1, 1 · Upadeśasāhasrī
Vedānta (Advaita)inférable
Comme la servitude tient à une erreur cognitive, la avidyā (ignorance), c'est le savoir, et non la culture des sentiments, qui transforme le sujet. Les émotions et l'attachement sont des effets de la fausse identification au corps et au mental, que la discrimination (viveka) entre le réel et l'apparent vient corriger. Le ressort de la libération est intellectuel, ce qui incline vers l'intellectualisme.
Śaṅkara (attribué), Vivekacūḍāmaṇi · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)
Bouddhismeinférable
La racine ultime de la souffrance et des émotions affligeantes est l'ignorance (avidyā), la méprise sur la nature impermanente et sans-soi du réel. Avidité, haine et illusion se dissolvent par la vue juste et la compréhension pénétrante : c'est par la connaissance que se transforme l'affect, ce qui rapproche le bouddhisme d'un intellectualisme thérapeutique, tempéré par le rôle central de la pratique méditative.
Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
Benthaminférable
Bentham se défie des sentiments moraux érigés en règles : le principe de sympathie et d'antipathie approuve ou condamne au gré du sentiment, sans en rendre raison, et masque souvent des préjugés. À la spontanéité affective il oppose le calcul félicifique, procédure réflexive et quasi arithmétique de pesée des plaisirs et des peines. La morale relève ainsi d'un raisonnement méthodique plutôt que de l'émotion.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. II (le principe de sympathie et d'antipathie)
Le Bouddhainférable
La racine ultime de la souffrance et des émotions affligeantes est l'ignorance (avidyā), la méprise sur la nature impermanente et sans-soi du réel. Les trois poisons, avidité, haine et illusion, se dissolvent par la vue juste et la compréhension pénétrante : c'est par la connaissance que l'affect se transforme, ce qui imprime à l'enseignement une pente intellectualiste, tempérée par le rôle central de la pratique méditative et de la culture du cœur (mettā).
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (l'ignorance et la vue juste) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
Lucrèceinférable
Les passions qui rongent l'âme, terreurs des enfers, soif d'honneurs, fureur de l'amour, naissent d'opinions fausses sur la nature des choses : c'est donc la connaissance, non l'exhortation, qui les apaise. Cette terreur de l'âme, ces ténèbres, ce n'est ni le soleil ni le jour qui peuvent les dissiper, mais l'aspect et la loi de la nature. La thérapie passe par la lumière du savoir physique, ce qui marque une nette pente intellectualiste, dont témoigne aussi la fameuse analyse démystifiante de la passion amoureuse au livre IV.
De la nature des choses, II, 55-61 et III, 87-93 (la terreur dissipée par la loi de la nature) · De la nature des choses, IV, 1058-1287 (l'analyse de la passion amoureuse)
Sextus Empiricusinférable
Sextus partage avec les stoïciens l'idée que le trouble naît d'un jugement, l'opinion qu'une chose est bonne ou mauvaise par nature, et que retirer ce jugement apaise. C'est un intellectualisme des passions : la thérapeutique passe par la suspension de l'opinion. Mais il s'en écarte sur un point décisif : il ne supprime pas toute affection, reconnaissant que le sceptique souffre encore du froid ou de la soif, affections « forcées » qu'aucune suspension n'abolit. D'où une position nettement intellectualiste mais retenue de l'extrême par cette part d'affect irréductible.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238
Épicureinférable
Les troubles de l'âme, surtout les peurs des dieux et de la mort, naissent d'opinions fausses sur la nature : c'est donc la connaissance exacte de la physique qui guérit l'angoisse. Vaine est la parole du philosophe qui ne soigne aucune souffrance humaine : la thérapie des passions passe par le raisonnement et la compréhension des limites du désir, ce qui marque une pente intellectualiste.
Lettre à Hérodote, 81-82 (la physique délivre des frayeurs) · Sentences vaticanes, 54 (la philosophie comme médecine de l'âme)
Zhuangziinférable
Le sage n'est pas insensible mais il ne se laisse pas « blesser au-dedans » par ses affects : les émotions le traversent comme les saisons, sans qu'il s'y attache ni ne les nourrisse. Le trouble naît du jugement qui pose un événement comme une perte, et il se dissout quand on cesse de trier le réel en gains et en pertes, comme Zhuangzi cessant de pleurer sa femme. La pente va vers la maîtrise des passions, mais par dissolution des distinctions plutôt que par un gouvernement rationnel à la manière stoïcienne, ce qui la maintient en deçà d'un intellectualisme tranché.
Zhuangzi, ch. 5 (ne pas se blesser au-dedans) · Zhuangzi, ch. 18 (Parfaite joie)
Épicurismeinférable
Les troubles de l'âme tiennent à de fausses opinions, notamment la crainte des dieux et de la mort : c'est en rectifiant le jugement, par l'étude de la nature, que l'on atteint l'. L'épicurisme penche donc vers l'intellectualisme, mais sans aller jusqu'à l'éradication stoïcienne des passions, puisqu'il accorde une place positive aux affects naturels, telle l'amitié (philia).
Épicure, Lettre à Ménécée, 128-132 · Épicure, Maximes capitales, XXVII
Taoïsmeinférable
Zhuangzi cultive une équanimité qui n'est pas refus des affects mais refus de s'y laisser enchaîner : comprendre que tout est transformation incessante apaise le trouble. Le sage ne laisse ni le gain ni la perte, ni la joie ni la peine altérer la paix intérieure ; il accueille les événements comme le cours naturel des choses, sans s'y attacher.
Zhuangzi, ch. 5 (Le signe de la vertu accomplie) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître vénérable)
Laoziinférable
Le sage cultive le calme et le vide du cœur, et l'on retrouve « le ciel et la terre ne sont pas bienveillants », image d'une sérénité sans attendrissement. Le trouble émotionnel naît de l'attachement et du désir, c'est-à-dire d'un mauvais rapport au cours des choses, et se dissout dans la quiétude. La pente est à la maîtrise des affects, mais sans l'intellectualisme stoïcien d'une raison qui juge : c'est plutôt un apaisement par le retour au naturel.
Dao De Jing, ch. 5 et 16
Aristotélismeinférable
Contre l'intellectualisme socratique, l'aristotélisme accorde aux passions un rôle proprement éthique : éprouver la crainte, la colère ou la pitié quand il faut, envers qui il faut et comme il faut, c'est cela la vertu. Les émotions bien éduquées ont une dimension cognitive et accompagnent le jugement droit, sans pour autant le fonder à elles seules : la position est modérée, légèrement du côté du jugement.
Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 5-6 · Aristote, Rhétorique, II, 1-11
Éduquer ses émotions
milieu nommé1Les émotions ne sont ni un pur trouble ni un oracle : ce sont des dispositions éducables. Mal réglées, elles égarent ; formées par l'habitude et la raison, elles deviennent une perception juste, qui sent le danger, l'injustice ou la peine au bon moment et dans la juste mesure. La sagesse n'est pas de les extirper ni de les suivre aveuglément, mais de les accorder : c'est la voie d'Aristote, pour qui l'homme bien élevé éprouve la bonne émotion envers la bonne personne, au bon degré.
Explorer cette position →Voir les positions implicites (1)
Millinférable
Formé par son père dans le culte de l'analyse et du raisonnement, Mill mesure après sa crise que le seul intellect dessèche : il faut aussi cultiver les sentiments et la sensibilité, que la poésie et l'art nourrissent. Sans renier la primauté de la raison dans la connaissance, il fait droit aux émotions comme part irréductible d'une vie bonne, d'où une position quasi centrale.
Autobiographie, ch. 5 (la culture des sentiments et la dette envers Wordsworth)
Le primat du sentiment
14Les émotions ne sont pas l'ennemi de la pensée : elles nous orientent, nous motivent et nous renseignent sur ce qui compte. La raison seule est impuissante à juger et à agir sans le concours du sentiment.
Explorer cette position →Humeexplicite
La raison n'a que deux emplois : établir des relations d'idées (le démonstratif) ou inférer des faits (le causal) ; or aucun de ces actes ne meut à lui seul la volonté. Hume en conclut que la raison ne saurait produire ni empêcher une action, donc jamais s'opposer à une passion : seule une passion contraire le peut. La raison fixe les moyens, mais les fins viennent du sentiment ; on ne déclare contraire à la raison ni de préférer sa ruine au moindre désagrément d'autrui, car un désir n'est ni vrai ni faux. Renversant l'intellectualisme socratique et stoïcien qui faisait des passions des erreurs de jugement, Hume soutient un sentimentalisme où la raison est subordonnée à l'affect dans tout ce qui touche à l'action et au jugement moral.
Traité de la nature humaine, II, partie III, sect. 3 (des motifs qui influent sur la volonté)
Le romantismeexplicite
Au primat des Lumières pour la raison froide, le romantisme oppose la vérité du sentiment : c'est par le cœur, l'enthousiasme et la passion, non par le calcul, que l'homme accède au plus profond de lui-même et du monde. en avait donné le mot d'ordre en réhabilitant la sensibilité contre les raisonneurs ; le Sturm und Drang puis les romantiques en font le ressort de l'art et de la connaissance. L'émotion n'est plus une faiblesse à maîtriser mais une faculté qui révèle.
Rousseau, La Nouvelle Héloïse · Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme
Schopenhauerexplicite
Contre , dont il démonte l'impératif catégorique comme une théologie morale déguisée, il soutient qu'une action n'a de valeur morale que si son mobile est la , participation immédiate et désintéressée à la souffrance d'autrui, « phénomène originaire et mystérieux de l'éthique ». La raison n'est qu'un instrument au service du vouloir : elle calcule les moyens, elle ne rend pas bon, et l'égoïste habile n'en est que plus dangereux.
Le Fondement de la morale, §16
Rousseauexplicite
Contre l'intellectualisme qui fait de la raison le juge du bien, Rousseau loge la moralité dans un sentiment : la conscience, « instinct divin », nous fait aimer le bien avant de le comprendre, et la , répugnance naturelle à voir souffrir, fonde la sociabilité avant tout calcul. Le cœur précède et déborde la raison. Cette réhabilitation du sentiment, déployée dans La Nouvelle Héloïse, ouvre la voie au .
Rousseau, Émile, Profession de foi du vicaire savoyard · Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse
Voir plus (10)
Nietzscheinférable
Sa psychologie des pulsions fait des affects la source réelle des pensées et des valeurs : la raison consciente n'est qu'une surface tardive du jeu des instincts. La position est déduite de ce principe répété plutôt que d'une thèse frontale sur le statut des émotions.
Par-delà bien et mal, §3 et §187 · Le Gai Savoir, §333
Empirismeexplicite
Le sentimentalisme moral est ici surtout l'œuvre de Hume : ce sont les passions, non l'entendement, qui meuvent à l'action et fondent les distinctions morales, lesquelles tiennent à un sentiment d'approbation ou de blâme. Cette inclination, qu'annonce déjà la philosophie britannique du sens moral, reste typique de l'école sans être partagée à l'identique par Locke.
Hume, Traité de la nature humaine, II, 3, 3 et III, 1
Existentialismeinférable
Les affects ne sont pas de simples troubles à maîtriser par la raison : l'angoisse, la nausée ou le désespoir sont des tonalités révélatrices qui dévoilent la condition humaine, sa liberté et sa contingence. L'angoisse kierkegaardienne devant le possible et l'angoisse sartrienne devant la liberté donnent accès à une vérité que l'analyse intellectuelle seule manquerait.
Kierkegaard, Le Concept d'angoisse · L'Être et le Néant
Aristoteinférable
Contre l'intellectualisme socratique, Aristote accorde aux passions un rôle éthique propre : éduquées au , la crainte, la colère ou la pitié ressenties quand il faut et envers qui il faut font partie de la vertu, et le caractère se forme par habituation autant que par raison. L'orientation vers le sentimentalisme reste modérée, la raison gardant la direction.
Éthique à Nicomaque, II, 6 (1106b) ; II, 3
Phénoménologieinférable
Contre la réduction des affects à de simples états subjectifs irrationnels, la tradition phénoménologique leur reconnaît une portée cognitive : les tonalités affectives ouvrent un accès propre au monde. Heidegger fait de la disposition affective (Stimmung) un mode fondamental par lequel le Dasein se trouve d'emblée ouvert à son monde, l'angoisse révélant son être même ; Sartre analyse l'émotion comme une manière signifiante d'appréhender le monde, non une simple perturbation. L'affect est ainsi tenu pour révélant, sans pour autant ériger le sentiment en fondement de la morale.
Heidegger, Être et Temps (1927), §29-30 · Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions (1939)
Meursaultinférable
Sa conduite n'est jamais gouvernée par la délibération rationnelle mais par les états du corps : la fatigue à l'enterrement, le soleil et la chaleur qui accablent sa conduite sur la plage. Il rapporte ses affects sans les maîtriser ni les juger, mais il ne leur prête pas non plus de vérité morale : c'est un sentimentalisme de fait, sensoriel, non revendiqué.
Partie I, chapitre 6 : la scène de la plage, sous l'emprise du soleil · Partie I, chapitre 1 : la veillée et l'enterrement, dominés par la fatigue et la chaleur
Thomas d'Aquininférable
Contre l'idéal stoïcien d'extinction des passions, Thomas leur accorde une valeur morale propre : intégrées à la vertu et réglées par la raison, la compassion, la crainte ou la juste colère parfont l'acte bon au lieu de le troubler. L'homme vertueux n'est pas l'impassible mais celui dont les affects suivent le jugement droit, ce qui penche modérément vers une réhabilitation des émotions sans abdiquer le primat de la raison.
Somme théologique, Ia-IIae, q. 24 (la bonté des passions)
Confuciusinférable
La moralité confucéenne ne réprime pas les sentiments mais les cultive et les ordonne : le deuil sincère importe plus que la stricte observance, et c'est l'affection vécue, l'amour des parents, qui fonde la xiao (piété filiale). Les li 禮 (les rites) donnent une forme juste aux émotions plutôt qu'ils ne les effacent, d'où une pente sentimentaliste modérée, tempérée par l'exigence de discernement.
Entretiens, III, 4 (dans le deuil, mieux vaut la douleur sincère que la stricte observance) · Entretiens, XVII, 21 (le deuil de trois ans et l'affection due aux parents)
Michel de Montaigneinférable
Montaigne admire la constance stoïcienne sans s'y croire tenu : prétendre extirper les passions est, chez l'homme ordinaire, une comédie qui sied mal à notre nature. Mieux vaut connaître ses émotions, les accompagner et les modérer que les nier, et il se peint volontiers colère, craintif ou troublé, sans honte. Une régulation souple plutôt qu'une maîtrise, qui fait place aux affects comme à des compagnes de la condition humaine.
Essais, II, 11, « De la cruauté » et III, 10, « De ménager sa volonté »
Sartreexplicite
Dans son Esquisse d'une théorie des émotions, Sartre tient l'émotion pour une conduite signifiante, non pour un simple trouble subi : c'est une transformation magique du monde par laquelle la conscience, ne pouvant agir réellement sur une situation, la métamorphose pour la rendre supportable. L'émotion relève donc d'une intentionnalité et d'un sens, davantage que d'un pur mécanisme intellectualisable ; mais comme elle reste une conduite seconde, dégradée par rapport à l'action lucide, la pente sentimentaliste demeure mesurée.
Esquisse d'une théorie des émotions (1939)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifL'émotion est-elle un jugement ?
La peur qui me saisit est-elle une pensée qui évalue un danger, comme le soutiennent les stoïciens puis le cognitivisme contemporain, ou le sentiment d'un changement du corps déclenché par la perception, comme le veut William James ? Ce qui juge peut être discuté et corrigé ; ce qui secoue ne peut être qu'apprivoisé.
une émotion
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifLes émotions, une source de savoir ?
Au-delà des sens et de la raison, nos émotions nous font-elles connaître quelque chose du monde et de nous-mêmes, ou ne font-elles qu'obscurcir le jugement ?
une émotionSource de la connaissance
Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu'ils portent sur les choses.Épictète · Manuel, §5
Cette compassion seule est le fondement effectif de toute justice libre et de toute charité véritable.Schopenhauer · Le Fondement de la morale, §16
Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix.Rousseau · Émile, Profession de foi du vicaire savoyard
Dès le matin, dis-toi par avance : je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un insolent ; mais aucun ne peut m'enchaîner au mal, ni m'irriter contre un parent.Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, II, 1
Il est plus aisé d'écarter les passions dangereuses que de les régler.Sénèque · De la colère, I, 7
Je traiterai des actions et des appétits humains comme s'il était question de lignes, de plans et de corps.Spinoza · Éthique, III, préface
La raison est, et ne doit être, que l'esclave des passions.Hume · Traité de la nature humaine, II, 3, 3