Baruch Spinoza
Comprendre les passions par leurs causes plutôt que les juger : subir moins, agir davantage, et faire de cette lucidité une joie.
Néerlandais · 1632 – 1677
Penseur du Siècle d'or hollandais, héritier de et de la tradition juive d'Amsterdam, dont sa communauté l'exclut à vingt-trois ans pour ses idées. Polisseur de lentilles refusant les honneurs académiques, il expose dans , écrite more geometrico et publiée après sa mort, un système qui part de Dieu pour repenser la liberté, les passions et le bonheur. Longtemps maudit comme athée, il est redécouvert au XIXe siècle et demeure une référence majeure de la philosophie de l'immanence.
Il n'existe qu'une seule substance, : rien n'existe hors d'elle, et aucun arrière-monde ne double le réel.
Le est une illusion : tout, y compris nos volontés, découle par de causes antérieures.
L'essence de l'homme est le désir lui-même, le par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être.
Les passions ne sont pas des fautes à réprimer mais des phénomènes naturels : nous nous en libérons en les comprenant, non en les combattant.
La n'est pas la récompense de la vertu : elle est la vertu même, la joie de connaître les choses par leur nécessité.
Justification
La connaissance vraie procède des par enchaînement déductif, non de l'expérience sensible, source d'idées confuses (premier genre de connaissance). Le sommet est le troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui saisit les choses dans leur nécessité à partir de l'essence de Dieu : c'est un assumé.
Ce genre de connaissance procède de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses.Éthique, II, prop. 40, scolie 2
Éthique, II, prop. 40, scolie 2 (les trois genres de connaissance) · Traité de la réforme de l'entendement
Justification
L' est démontrée more geometrico, à la manière des géomètres : définitions, axiomes, propositions et démonstrations. Cette architecture déductive témoigne d'un rationaliste, la conviction qu'une connaissance vraie et certaine de la totalité du réel est possible.
Éthique (titre complet : Éthique démontrée selon l'ordre géométrique) · Traité de la réforme de l'entendement, sur la certitude de l'idée vraie
Justification
Comprendre est l'unique salut : chaque idée adéquate accroît la puissance d'agir, et la béatitude n'est rien d'autre que l'amour intellectuel qui naît de la connaissance du troisième genre. L'illusion n'est pas d'abord une faute mais une impuissance, une idée mutilée qui nous fait subir ; il ne s'agit ni de railler ni de maudire, mais de comprendre, parce que comprendre est déjà être libre.
Éthique, IV-V · Traité politique, I
Justification
Les notions universelles comme « homme » ou « cheval » ne sont pas des réalités : elles naissent de la confusion d'images trop nombreuses que l'esprit ne peut distinguer. Ce sont des êtres de raison, non des choses ; Spinoza est nominaliste.
Éthique, II, prop. 40, scolie 1
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Justification
L'Éthique est démontrée « à la manière des géomètres » : tout le savoir se déduit de définitions et d'axiomes premiers, et l'idée adéquate porte en elle-même sa certitude, l'idée vraie étant son propre critère. C'est un fondationnalisme rationaliste.
Éthique, I ; Traité de la réforme de l'entendement
Justification
Si tout découle de la nature de Dieu avec la même que les propriétés du triangle découlent de son essence, aucune volonté ne saurait s'en excepter. L'argument explique du même coup l'illusion du : telle une pierre lancée qui se croirait libre, nous avons conscience de nos désirs mais ignorons les causes qui les déterminent.
Une pierre reçoit d'une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement... Concevez maintenant que cette pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle n'a conscience que de son effort, croira être tout à fait libre.Lettre 58 à Schuller
Éthique, I, prop. 29 et appendice · Lettre 58 à Schuller (la pierre qui se croit libre)
Justification
Chaque chose, comme mode fini de la puissance de Dieu, tend à persévérer dans son être : ce est son essence actuelle. Le désir n'est donc pas un manque à combler, contre toute une tradition platonicienne, mais l'affirmation même de notre être ; la sagesse ne l'éteint pas, elle sélectionne par la raison ce qui accroît la .
Le désir est l'essence même de l'homme, en tant qu'on la conçoit comme déterminée à faire quelque chose par une affection donnée d'elle-même.Éthique, III, définitions des affects, déf. 1
Éthique, III, prop. 9, scolie et définitions des affects (le désir, essence de l'homme) · Éthique, III, prop. 6-7 (conatus)
Justification
Le sommet de la connaissance, le troisième genre, saisit les choses en Dieu ; cette engendre nécessairement une joie rapportée à sa cause, l'. D'où le renversement propre à Spinoza : la béatitude n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu même, car connaître adéquatement, c'est déjà être puissant et libre.
La béatitude n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu même.Éthique, V, proposition 42, scolie
Éthique, V, prop. 32-36 (amour intellectuel de Dieu, béatitude) · Éthique, V, prop. 42 (la béatitude n'est pas le prix de la vertu mais la vertu même)
Justification
Spinoza rejette toute dans la Nature : les causes finales sont une fiction humaine, une projection de nos désirs sur un monde qui n'agit qu'en vertu de la nécessité de sa nature. Le sens n'est pas donné par une téléologie cosmique mais construit par l'effort de l'esprit vers la connaissance et la joie.
Éthique, I, appendice (la critique des causes finales) · Éthique, IV, préface (le bien et le mal sont des notions relatives à nous)
Justification
L'esprit est l'idée du corps : il n'y a ni âme logée dans une machine ni pur corps, mais une seule réalité exprimée sous deux attributs. Spinoza incarne l'unité psychophysique, à égale distance du corps-instrument et du corps-sujet.
Éthique, II, prop. 13
Justification
Chez Spinoza, l'essence actuelle d'une chose n'est rien d'autre que son conatus, l'effort par lequel elle persévère dans son être : tout, l'homme compris, agit et existe en suivant la nécessité de sa nature. Loin d'être indéterminé, chaque être enveloppe une essence éternelle qui se déduit de la substance ; ce qu'il peut, ce qu'il devient, découle de ce qu'il est.
Éthique, III, prop. 6-7 · Éthique, II, déf. 2
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Justification
Comprendre que tout arrive par diminue le pouvoir des passions tristes sur l'esprit : nous nous affligeons moins de ce que nous savons inévitable. Cette acceptation sereine de la nécessité préfigure , sans révolte contre ce qui doit être.
J'ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer, de ne pas les détester, mais de les comprendre.Traité politique, I, 4
Éthique, V, prop. 6 (l'esprit pâtit moins des affects qu'il rapporte à la nécessité)
Justification
La est par elle-même bonne, car elle marque le passage à une plus grande perfection et accroît la puissance d'agir ; user des plaisirs avec mesure relève de l'homme sage. Spinoza raille la superstition triste et farouche qui interdit le plaisir : rien n'autorise à penser qu'un dieu se réjouisse de notre privation. La modération vient seulement de ce que la raison doit régler ces plaisirs.
Éthique, IV, prop. 45, scolie (contre la superstition triste qui interdit le plaisir) · Éthique, III, déf. des affects (la joie, passage à une plus grande perfection)
Justification
La tristesse est toujours le passage à une moindre perfection, une diminution de la puissance d'agir : elle n'a par elle-même aucune valeur rédemptrice. La sagesse consiste à la réduire en comprenant ses causes, jamais à la rechercher ou à la sacraliser, d'où une nette pente abolitionniste.
Éthique, III, prop. 11, scolie et déf. des affects (la tristesse, passage à une moindre perfection) · Éthique, IV, prop. 41 (la joie n'est jamais directement mauvaise, la tristesse jamais directement bonne)
Justification
Pour l'homme libre, la crainte de mourir est une passion née d', à dissoudre par la connaissance : l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort. L'éternité de l'esprit qu'il évoque n'est pas une survie personnelle dans la durée, d'où une part résiduelle d'immortalisme. Et si tout être s'efforce de persévérer dans l'être (conatus), ce refus métaphysique de sa propre destruction reste second devant la sérénité du sage.
Éthique, IV, prop. 67 · Éthique, V, prop. 38-39
Justification
L'espoir et la crainte sont des affects corrélés, des joies et des tristesses inconstantes nées d' sur un avenir incertain : qui espère redoute. On peut en inférer que l'homme conduit par la raison vivrait moins d'espérance que de lucidité, agissant par la connaissance de la nécessité plutôt qu'en attendant un sort meilleur, sans que Spinoza fasse de cette lucidité un idéal thématisé.
Éthique, III, déf. des affects 12-13 (l'espoir et la crainte) · Éthique, IV, prop. 47 (les affects d'espoir et de crainte ne peuvent être bons par eux-mêmes)
Justification
Le s'ouvre sur un refus de railler, déplorer ou maudire les actions humaines : il faut les comprendre comme on étudie des phénomènes naturels, et prendre les hommes tels qu'ils sont. Spinoza conçoit ainsi des institutions adaptées à la nature réelle des passions, non à un idéal chimérique, ce qui est un réalisme politique assumé.
Traité politique, ch. 1, §1 et §4 (comprendre les actions humaines, non les déplorer)
Justification
Chercher son propre utile est le fondement même de la vertu, mais l'utile bien compris, guidé par la raison, conduit l'homme à rechercher ce qui lui est commun avec les autres : rien n'est plus utile à l'homme que l'homme. Le éclairé converge ainsi vers la concorde, sans devenir altruisme désintéressé.
Éthique, IV, prop. 18, scolie (chercher son utile, fondement de la vertu) · Éthique, IV, prop. 35, corollaire (rien de plus utile à l'homme que l'homme)
Justification
Dans le , Spinoza soutient que la fin de l'État est la liberté et défend la liberté de penser et de s'exprimer comme condition de la paix civile et du progrès du savoir. Sans être anarchiste, il borne fortement l'autorité, surtout religieuse, au nom de cette liberté.
Traité théologico-politique, ch. 20 (la liberté de philosopher)
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Justification
Au fond de l'amour, Spinoza ne voit ni manque ni don mais une joie : aimer, c'est passer à une plus grande perfection, joie rapportée à l'idée de sa cause (, III). L'amour n'est donc pas l'élan d'un vide vers ce qui le comblerait, mais l'effort (conatus) de la puissance vers ce qui l'accroît, ce qui garde un air de parenté avec l' sans en avoir le pathos du manque. Entre les hommes, cet effort culmine dans l'amitié des êtres guidés par la raison, qui s'accordent en nature, se sont mutuellement utiles et ne veulent rien pour eux qu'ils ne veuillent aussi pour autrui : une rationnelle, réciproque et choisie. Au sommet, l' excède tout lien interpersonnel : amour sans retour où le sage n'exige pas d'être aimé en retour, il tient du don désintéressé plus que de la possession.
Qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime en retour.Éthique, V, prop. 19
Éthique, III (définition de l'amour) ; IV, prop. 35-37 et 70-71 (l'amitié des hommes raisonnables) ; V, prop. 19 et 32-37 (l'amour intellectuel de Dieu)
Justification
Dans le , l'État naît d'un transfert du droit naturel : pour vivre en sûreté, les individus conviennent de remettre à la collectivité leur pouvoir d'agir à leur guise. Cette dérivation de la cité à partir d'un pacte relève du contractualisme, même si Spinoza l'ancre dans la puissance plutôt que dans une obligation morale.
Traité théologico-politique, ch. 16 (le fondement de l'État, transfert du droit)
Justification
La vertu se confond avec la puissance, l'aptitude à agir sous la conduite de la raison et selon les lois de sa propre nature : agir par vertu, c'est persévérer dans son être en cherchant ce qui l'augmente. Cette naturaliste, centrée sur le et l'épanouissement de la puissance d'agir, ne se règle ni sur le devoir ni sur le seul calcul des conséquences.
Éthique, IV, déf. 8 et prop. 20 (la vertu, puissance d'agir selon sa nature) · Éthique, IV, prop. 24 (agir par vertu, c'est agir sous la conduite de la raison)
Justification
Spinoza déduit l'immanence de sa définition de la substance : étant cause de soi et infinie, il ne peut y en avoir qu'une, hors de laquelle rien ne se conçoit. Dieu ne saurait donc être un créateur transcendant séparé du monde, comme chez ou la théologie : il en est la , et le réel tout entier n'est que la déduction de sa nature.
Éthique, I, prop. 18 (Dieu, cause immanente) · Éthique, IV, préface (Deus sive Natura)
Justification
Dieu existe nécessairement, mais ce n'est pas le Dieu personnel et transcendant du théisme classique : c'est la substance unique, infinie, identique à la Nature (panthéisme). Sans providence ni volonté anthropomorphe, ce Dieu est si éloigné du théisme courant que Spinoza fut accusé d'athéisme ; d'où une valeur intermédiaire du côté du théisme, qui marque l'affirmation d'un Dieu tout en signalant sa nature impersonnelle.
Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut sans Dieu être ni être conçu.Éthique, I, prop. 15
Éthique, I, prop. 11 (Dieu existe nécessairement) · Éthique, I, prop. 15 et 14 (substance unique)
Justification
Puisque les affects suivent de la nécessité naturelle au même titre que tout le reste, les blâmer est vain : Spinoza propose de les traiter comme s'il était question de lignes et de plans. Son argument thérapeutique est précis : une passion est une idée confuse, donc une passivité ; en former une la convertit en action, si bien que comprendre un affect, c'est déjà s'en affranchir, non le réprimer.
Je traiterai des actions et des appétits humains comme s'il était question de lignes, de plans et de corps.Éthique, III, préface
Éthique, III, préface (étudier les affects géométriquement) · Éthique, V, prop. 3 (un affect dont on forme une idée claire cesse d'être passion)
Justification
Spinoza rejette explicitement les comme une illusion humaine : la Nature n'agit en vue d'aucune fin, tout en découle par la seule nécessité de causes efficientes. C'est un mécanisme intégral, où l'idée d'un dessein providentiel n'est qu'un préjugé.
Éthique, I, appendice (la critique des causes finales) · Éthique, I, prop. 16 et 29 (tout suit nécessairement de la nature divine)
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Justification
Spinoza est moniste : une seule substance, Dieu ou la Nature, dont la pensée et l'étendue sont deux attributs exprimant la même réalité sous deux aspects (l'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses). Sa position ne se range donc dans aucune des trois cases : elle se tient au centre, ni matérialiste (l'étendue n'est pas première) ni idéaliste (la pensée non plus), et son dualisme des attributs n'est pas le dualisme de deux substances. D'où des poids quasi égaux.
Éthique, II, prop. 7 (parallélisme des idées et des choses) · Éthique, I, déf. 4 et prop. 14 (les attributs de la substance unique)
Justification
La pensée et l'étendue sont deux attributs d'une seule substance : l'esprit est l'idée du corps, ni réductible à lui ni séparable de lui. « Tous les individus sont animés à des degrés divers » : une position proche du monisme à double aspect et du panpsychisme.
Éthique, II, prop. 7 et 13 (scolie)
Comprendre plutôt que blâmerAttitudeLiberté de la volonté
Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre.
tenait que rien n'arrive sans cause, et que comprendre les causes d'un acte desserre l'emprise de la colère ou de la rancune qu'il inspire. Tenir cette posture, c'est, devant un tort, remplacer le « à qui la faute ? » par le « qu'est-ce qui a rendu cela possible ? » : l'indignation et la culpabilité, qui supposent qu'on aurait pu faire autrement, perdent de leur force, et l'on décide de la suite à tête reposée.
⚠ Comprendre n'est ni excuser ni se résigner : on peut saisir la cause d'un tort et s'y opposer fermement. Gardez-vous aussi du fatalisme, « tout est déterminé, donc je ne fais rien » : votre réflexion et vos efforts comptent eux-mêmes parmi les causes de ce qui suivra.