Rapport à soi· Corps et viedifficulté
Plaisirs corporels
Faut-il se méfier des plaisirs du corps ou les célébrer ?
Céder au plaisir du corps, est-ce s'accomplir, ou se laisser dominer par ce qu'on ne maîtrise pas ? Se positionner, c'est dire si le corps est un allié de la vie bonne ou une force à tenir en bride.
Ascétisme
16Les plaisirs du corps détournent l'âme de ce qui compte vraiment : la vérité, le bien, le salut. Il faut donc les discipliner, voire s'en détacher, car celui qui s'y abandonne devient esclave de ses désirs et passe à côté des biens supérieurs.
Explorer cette position →Plotinexplicite
Les plaisirs du corps attachent l'âme au plus bas degré de l'être et la détournent de sa remontée : la première vertu, dite « purificatrice », consiste précisément à s'en détacher pour rendre l'âme à elle-même. Sans condamner le corps comme un mal positif, Plotin prône une ascèse résolue, le sage tenant les besoins corporels pour de simples nécessités à satisfaire au minimum, jamais pour des fins.
Ennéades, I, 2 (Des vertus) · Ennéades, I, 4
Schopenhauerexplicite
L'idéal déclaré est l' : chasteté, pauvreté volontaire, jeûne, par lesquels le corps, objectivation la plus immédiate du vouloir, est méthodiquement affamé afin de briser le vouloir-vivre. Mais c'est là l'idéal du saint, que le philosophe décrit sans l'incarner : Schopenhauer vivait en rentier gourmet et assumait l'écart, pas plus qu'il n'est requis que le sculpteur soit lui-même beau, le philosophe n'a besoin d'être un saint pour en tracer le portrait.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Cynismeexplicite
Le cynisme est un ascétisme radical : par l' (entraînement), le sage se contente de l'eau, du pain et d'un manteau grossier, rejetant luxe et raffinements comme autant de servitudes. Voyant un enfant boire dans ses mains, Diogène jeta son écuelle, jugeant qu'un enfant l'avait surpassé en simplicité.
Diogène Laërce, Vies, VI, 37 · Diogène Laërce, Vies, VI, 22-23
Diogène de Sinopeexplicite
L'ascèse de Diogène est radicale : par l' (entraînement), il se contente d'eau, de pain et d'un manteau grossier, s'exerçant au froid et à la faim pour s'endurcir. Voyant un enfant boire dans ses mains, il jeta son écuelle, jugeant qu'un enfant l'avait surpassé en simplicité. La position n'est pourtant pas un pur ascétisme méprisant le corps, et c'est là sa nuance propre : ce qui est conforme à la nature ne fait jamais honte, et Diogène assume en public les fonctions corporelles les plus crues. Le luxe et le raffinement, eux, sont rejetés comme servitudes, non parce que le plaisir serait mauvais, mais parce que le besoin factice asservit. D'où un ascétisme du superflu plus qu'une condamnation du corps.
Diogène Laërce, Vies, VI, 37 et 22-23
Sénèqueexplicite
Le plaisir n'est pas le bien : confondre vie heureuse et vie de plaisir, c'est abaisser l'homme au rang des bêtes. Sénèque recommande une vie sobre, l'endurance volontaire de la faim et du froid, et tient le plaisir corporel pour un à ne pas rechercher pour lui-même, sans verser dans une mortification absolue.
De la vie heureuse, X-XV (contre l'assimilation du bonheur au plaisir) · Lettres à Lucilius, XVIII et CXXIII (s'exercer à la frugalité)
Le Bouddhaexplicite
Le critère n'est pas moral mais pragmatique : ce qui compte, c'est ce qui conduit effectivement à l'éveil. Or Gautama avait éprouvé dans sa propre chair les deux échecs, la vie de plaisir du palais et les six années de jeûne extrême qui l'avaient laissé exsangue sans l'éveiller ; il en tire que les deux extrêmes manquent leur but. Le premier sermon récuse donc à la fois la quête des plaisirs des sens, « basse et vulgaire », et la mortification, « douloureuse et vaine », pour la seule . Sans condamner le corps, il tient les plaisirs sensoriels pour des attachements qui nourrissent la : la pente reste ascétique, mais réglée et délibérément mesurée, à contre-courant de l'ascétisme radical des renonçants de son temps.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (les deux extrêmes et la Voie du Milieu)
Voir plus (10)
Épicureexplicite
Bien que le plaisir soit le bien, Épicure prône une sobriété mesurée : le plus haut plaisir n'est pas l'abondance des jouissances mais l'absence de douleur, qu'un peu de pain et d'eau suffit à procurer. Quand nous disons que le plaisir est la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés mais de l'absence de souffrance du corps et de trouble de l'âme. La valeur penche légèrement vers l'ascèse, par frugalité plus que par mépris du corps.
Lettre à Ménécée, 130-132 (l'éloge de la frugalité) · Maximes capitales, XV (la richesse selon la nature est facile à obtenir)
Śaṅkaraexplicite
Le renoncement (saṃnyāsa) au monde et à ses jouissances est tenu pour la condition la plus favorable à la connaissance libératrice : le sage idéal de Śaṅkara est l'ascète errant, détaché des plaisirs du corps comme de tout bien mondain. Les plaisirs sensibles attachent au composé corps-mental que la voie invite précisément à dépasser. C'est un ascétisme prononcé, qui ne tient pas le corps pour mauvais en soi mais le subordonne entièrement à la quête de la délivrance.
Upadeśasāhasrī · Commentaire sur la Bhagavad Gītā
Platonismeexplicite
L'ascétisme platonicien repose sur l'image du corps comme tombeau de l'âme (sôma/sêma) et sur la défiance envers les plaisirs sensibles, qui enchaînent l'âme au devenir et entravent son ascension vers l'intelligible. La purification consiste à se détacher du corps autant que possible.
Platon, Phédon, 64c-67b, la purification · Platon, Gorgias, 493a, le corps comme tombeau
Platoninférable
Le dualisme âme-corps invite à se détacher des plaisirs du corps, qui « clouent » l'âme au sensible et l'empêchent de connaître : le philosophe les réduit autant que possible. La position reste mesurée, car le accorde une place aux plaisirs purs et vrais dans une vie mêlée bien ordonnée.
Phédon, 64c-67b, 82e-83d · Philèbe, 63e-64a
Épictèteexplicite
Le corps et le plaisir sont des : il faut user des biens extérieurs avec mesure, ne s'y attacher que comme on use d'auberges de passage, et différer le plaisir pour s'assurer qu'on en reste maître. Une ascèse modérée, sans condamnation absolue du plaisir.
Manuel, §11 et §34 · Manuel, §33
Marc Aurèleexplicite
Décomposer les objets du désir en dénoue le prestige : ce mets n'est qu'un cadavre d'animal, ce vin du jus de raisin, l'union des corps un simple frottement. Le plaisir étant un , il faut en user avec sobriété et sans s'y asservir, ascèse mesurée plutôt que mortification.
Pensées pour moi-même, VI, 13 · Pensées pour moi-même, III, 2
Stoïcismeinférable
Le plaisir corporel n'est qu'un : ni bien ni mal, il ne mérite ni recherche ni culte. Sans condamner le corps, les stoïciens prônent une sobriété maîtrisée et l'entraînement à se passer du superflu, afin que rien d'extérieur ne tienne l'âme en son pouvoir. La tendance est ascétique, mais modérée.
Sénèque, Lettres à Lucilius, 18 · Épictète, Manuel, §33
Laoziinférable
« Les cinq saveurs émoussent le palais, la course et la chasse affolent le cœur » : la surabondance sensorielle use et égare, et le sage préfère la sobriété, « le ventre plutôt que l'œil ». Ce n'est pas un ascétisme de mortification mais une frugalité accordée au , qui retranche l'excès sans condamner le plaisir simple.
Dao De Jing, ch. 12 · Dao De Jing, ch. 9 et 67
Bouddhismeexplicite
Le sermon de Bénarès écarte deux extrêmes, la recherche des plaisirs sensuels et la mortification, au profit de la . Sans condamner le corps, le bouddhisme tient les plaisirs sensoriels pour des attachements qui entretiennent la soif, et prône une sobriété mesurée : la tendance est ascétique, mais modérée et sans excès de rigueur.
Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès)
Épicurismeexplicite
Contre la caricature de la débauche, Épicure prône une vie sobre : le plaisir visé est surtout catastématique, le plaisir stable du besoin satisfait, plutôt que le plaisir en mouvement (cinétique) de la jouissance. La position penche donc légèrement vers la frugalité, sans condamner le corps.
Épicure, Lettre à Ménécée, 130-131 · Épicure, Sentences vaticanes, 33
Tempérance
milieu nommé5Ni renoncement ni débordement : jouir des plaisirs du corps, mais avec mesure. La tempérance n'est pas l'ennemie du plaisir, elle en est la juste conduite : goûter ce qui est bon au bon moment, sans s'y asservir. Le plaisir est un bien tant que la raison en garde le gouvernement.
Explorer cette position →Voir les positions implicites (5)
Socrateinférable
Indifférent au luxe, allant pieds nus et vêtu du même manteau en toute saison, Socrate ne condamne pas pour autant le plaisir : il festoie au et peut boire toute la nuit sans ivresse. Sa sobriété n'est pas l'ascétisme qui tient le corps pour un ennemi, mais une tempérance qui use de tout sans en être l'esclave.
Platon, Banquet, 220a et 223c-d · Xénophon, Mémorables, I, 3, 5-15
Aristoteexplicite
Le plaisir n'est ni le bien ni un mal : il parachève l'activité comme la fleur de l'âge couronne la jeunesse. La vertu de tempérance est le entre l'intempérance et l'insensibilité, ce dernier défaut étant lui aussi un vice, d'où une position à peine au-delà de l'équilibre, du côté d'une célébration mesurée.
Éthique à Nicomaque, X, 4 (1174b) ; III, 11
Aristotélismeexplicite
L'aristotélisme refuse aussi bien l'ascétisme que l'intempérance : le plaisir n'est pas le bien, mais il parachève l'activité comme la beauté parachève la jeunesse. Les plaisirs corporels sont légitimes lorsqu'ils restent dans le que fixe la tempérance, d'où une position très modérée, à peine du côté de l'acceptation.
Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 4-5 · Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 10-11
Thomas d'Aquininférable
Contre le mépris du corps de certaines traditions, Thomas tient les plaisirs corporels pour bons en eux-mêmes, voulus par Dieu et nécessaires à la vie : le plaisir parachève l'opération naturelle. Mais la vertu de tempérance les soumet à la raison et à la fin dernière, sans les condamner ni les exalter. D'où une position d'équilibre, à égale distance de l'ascétisme et de la célébration, fidèle au .
Somme théologique, Ia-IIae, q. 34 (la bonté des plaisirs)
Zhuangziinférable
Zhuangzi ne mortifie pas le corps comme une prison de l'âme, ni n'érige le plaisir en fin : il le tient pour un moment du flux à accueillir avec aisance, sans avidité ni dégoût. « Nourrir le principe vital » n'est ni l'ascèse ni la débauche mais le soin de ne pas user sa vie en l'épuisant de désirs ou de craintes. La position est proprement médiane, une tempérance enjouée qui suit le naturel du corps sans en faire ni un ennemi ni une idole.
Zhuangzi, ch. 3 (Principe vital)
Célébration
8Le corps et ses plaisirs ne sont pas des obstacles mais une part essentielle d'une vie pleinement humaine. Manger, aimer, sentir, jouir : savoir goûter ces joies avec gratitude et intensité est une forme de sagesse, et leur mépris cache souvent un ressentiment contre la vie.
Explorer cette position →Camusexplicite
Loin de tout ascétisme, Camus célèbre le bonheur sensuel du corps, proche d'un de l'instant : la chaleur du soleil, le sel de la mer, l'étreinte de la terre algérienne y sont vécus comme une noce avec le monde. Le plaisir charnel n'est pas une faiblesse à corriger mais une vérité tangible, la seule offerte à l'homme privé de tout au-delà.
Noces (1939) · L'Été (1954)
Calliclèsexplicite
Prolongeant son éloge du désir, il tient les plaisirs du corps pour la matière même du bonheur : l'homme fort a le droit de se les procurer largement ; l'ascétisme n'est qu'une morale de l'impuissance déguisée en sagesse.
Platon, Gorgias, 491e-492c
Michel de Montaigneexplicite
Contre l'ascétisme chrétien qui oppose l'âme au corps, Montaigne réhabilite les plaisirs naturels et refuse de « se désassocier du corps qu'on a reçu. Il n'y a pas deux sagesses, l'une pour l'esprit, l'autre méprisant la chair : « c'est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être ». Manger, dormir, faire l'amour ne sont pas des concessions à la nature mais des occasions de présence, à condition d'y être tout entier. La mesure tempère cette célébration, car l'excès gâte la jouissance même ; mais le ton, joyeux et terrestre, le range franchement du côté de la nature, là où saluera un esprit libre.
Essais, III, 13, « De l'expérience »
Voir plus (5)
Nietzscheexplicite
La troisième dissertation de la démonte l'idéal ascétique comme symptôme d'une vie déclinante, et Zarathoustra réhabilite le corps, la « grande raison », contre les contempteurs du corps. La célébration nietzschéenne vise toutefois la santé et la force plus que la jouissance.
Généalogie de la morale, III · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »
Benthaminférable
Aucun plaisir n'est mauvais en lui-même : les plaisirs des sens figurent au même titre que les autres dans la liste que dresse Bentham, et seul leur effet quantitatif sur la balance générale importe. Loin de tout ascétisme, qu'il range parmi les principes erronés, il célèbre par principe tout plaisir, corporel compris, dès lors qu'il n'engendre pas plus de douleur qu'il ne procure de jouissance.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. V (l'énumération des plaisirs et des peines) · Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. II (contre le principe d'ascétisme)
Beauvoirinférable
Loin de tout ascétisme, Beauvoir revendique le corps et la sexualité comme dimensions pleines de l'existence, à vivre librement et non sous le poids de la honte ou des tabous imposés aux femmes. La libération inclut la réappropriation du désir et du plaisir comme part assumée de la liberté incarnée.
Le Deuxième Sexe (1949), t. I, "L'initiation sexuelle" et la sexualité féminine
Spinozainférable
La est par elle-même bonne, car elle marque le passage à une plus grande perfection et accroît la puissance d'agir ; user des plaisirs avec mesure relève de l'homme sage. Spinoza raille la superstition triste et farouche qui interdit le plaisir : rien n'autorise à penser qu'un dieu se réjouisse de notre privation. La modération vient seulement de ce que la raison doit régler ces plaisirs.
Éthique, IV, prop. 45, scolie (contre la superstition triste qui interdit le plaisir) · Éthique, III, déf. des affects (la joie, passage à une plus grande perfection)
Ulysseinférable
Ulysse n'a rien d'un : il goûte le bon repas, le vin, le sommeil, le lit d'une déesse comme celui de son épouse ; les plaisirs du corps ont chez lui leur place pleine et sans culpabilité. Il tend à ne pas s'y abandonner au point d'oublier sa fin, en homme qui veut rester maître de son cap ; encore l'Odyssée le montre-t-elle aussi s'attarder, une année entière chez Circé, oublieux un temps du retour, preuve que cette maîtrise n'a rien d'infaillible.
Odyssée, VIII-X (les festins chez Alcinoos et Circé) · Odyssée, V, X (Calypso et Circé)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifEsthétiqueBeauté des sens ou de l'esprit
La vie esthétique tient-elle d'abord aux plaisirs des sens, et tombe alors sous la même suspicion qu'eux, ou d'une forme qui les dépasse ?
les plaisirs esthétiquesLe beau dans la vie - PrescriptifVitaleQuantité ou qualité des plaisirs
Une vie bonne se mesure-t-elle à la somme des plaisirs, ou certains plaisirs valent-ils plus que d'autres, indépendamment de leur intensité ?
une vieSouverain bien
Ces deux extrêmes, moines, ne doivent pas être suivis par celui qui a quitté la vie de famille : la poursuite des plaisirs des sens, et la poursuite de la mortification.Le Bouddha · Dhammacakkappavattana Sutta (Saṃyutta Nikāya 56.11)
Il n'est pas plus nécessaire que le saint soit un philosophe qu'il n'est nécessaire que le philosophe soit un saint ; de même qu'il n'est pas nécessaire qu'un homme parfaitement beau soit un grand sculpteur, ni qu'un grand sculpteur soit lui-même un bel homme.Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Le pain et l'eau procurent le plaisir le plus élevé quand on les porte à des lèvres qui en ont besoin.Épicure · Lettre à Ménécée, 130-131