Les questions

Rapport aux autres· Liensnoyaudifficulté

Nature de l'amour

Qu'est-ce qui est au fond de l'amour : un manque, un don, ou autre chose ?

Aimer, est-ce vouloir s'emparer de ce qui nous manque, se donner sans rien attendre, être joué par des forces qui nous dépassent, ou bâtir un lien choisi qui se cultive ? Selon la réponse, l'amour peut durer ou s'éteindre une fois comblé, et il n'attend pas de nous la même chose. Se positionner, c'est dire ce qu'on cherche vraiment quand on dit aimer.

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Les pôles, et qui les tient

Éros-manque

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Aimer, c'est désirer ce qui nous manque : la beauté, le bien, la complétude que nous n'avons pas. L'amour est élan vers ce qui pourrait nous accomplir, et ce manque même est le moteur qui élève l'âme.

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Figures associées: Platon
Qui se tient ici
Platonexplicite

Dans le , Diotime définit l'éros comme désir né du manque : enfant de Pénia (la Pauvreté) et de Poros (l'Expédient), l'amour désire ce qu'il n'a pas et tend à le posséder. Cet élan ascensionnel s'élève des beaux corps jusqu'à la Beauté en soi, ce qui donne un poids résiduel au don.

Banquet, 199c-204c · Phèdre, 244a-257b

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Plotinexplicite

Plotin prolonge l' du de : l'amour est cet élan né du manque qui porte l'âme du beau sensible vers le Beau intelligible, et de là vers l', source de toute beauté. C'est un amour ascensionnel, désir de s'unir à ce dont on procède. Une note de don affleure pourtant, car l'Un, lui, ne manque de rien et déborde par pure surabondance, ce qui inverse le manque au sommet.

Ennéades, III, 5 (De l'amour) · Ennéades, VI, 7, 31-34

Platonismeexplicite

L'éros platonicien est désir né d'un manque : enfant de Poros et de Penia, il cherche à posséder ce qui lui fait défaut, le beau et le bien. De la beauté des corps, l'amant s'élève par degrés jusqu'à la , selon l'échelle du Banquet.

Platon, Banquet, 201d-212c, discours de Diotime · Platon, Phèdre, 244a-257b

Le romantismeinférable

L'amour romantique est tout entier aspiration et manque : il désire dans l'aimé l'infini lui-même, et c'est de cette distance jamais comblée qu'il tire son intensité. Loin de la possession tranquille, il est élan vers un absolu entrevu, nostalgie d'une union qui se dérobe, et c'est pourquoi il confine si volontiers à la nuit et à l'inaccessible.

Novalis, Hymnes à la nuit · Hölderlin, Hypérion

Descartesinférable

Dans , l'amour est une passion, une émotion de l'âme causée par les esprits du corps, qui incline la volonté à se joindre aux objets qui paraissent lui convenir. Descartes y distingue deux amours : l'amour de concupiscence, qui désire pour soi ce dont on manque, et l'amour de bienveillance, qui veut le bien de l'aimé. À la passion reçue s'ajoute la , disposition ferme à bien user de son libre arbitre, à estimer autrui et à s'unir à lui, qui règle et ennoblit l'amour au lieu de le subir.

Les passions de l'âme, art. 79-83 (l'amour) ; art. 153-156 (la générosité)

Agapè-don

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L'amour véritable ne cherche pas à combler un manque : il se donne sans condition ni calcul. Il s'adresse à l'autre pour lui-même, indépendamment de ses qualités ou de ce qu'il peut nous apporter.

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Figures associées: le christianisme · Lévinas
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Thomas d'Aquinexplicite

L'amour suprême est pour Thomas la charité (caritas), traduction latine de l' : amour de bienveillance qui veut le bien de l'autre et qui descend de Dieu vers la créature plutôt que de monter du manque vers le bien, comme l' platonicien. Mais Thomas en donne une définition précise et décisive : la charité est une (amicitia) de l'homme avec Dieu, la catégorie même d' reprise et transposée : fondée sur la communication de la béatitude, elle suppose, comme toute amitié, une bienveillance mutuelle et un partage. Le don reste premier, puisque c'est Dieu qui aime le premier et rend cette amitié possible par grâce, mais il prend la forme réciproque de la philia, non celle d'un don à sens unique ; l'ancien élan du désir vers le bien n'en subsiste pas moins comme une part résiduelle.

Somme théologique, IIa-IIae, q. 23 (la charité comme amitié)

Ruse de l'espèce

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L'amour est une illusion par laquelle la nature nous manipule : sous le sentiment le plus exalté agit l'instinct de reproduction de l'espèce. L'individu croit choisir librement, alors qu'il sert des fins qui le dépassent.

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Figures associées: Schopenhauer
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Schopenhauerexplicite

La Métaphysique de l'amour sexuel, dont il revendique fièrement la nouveauté, démasque dans la passion la ruse du : l'illusion par laquelle le génie de l'espèce fait servir l'individu, croyant poursuivre son bonheur, à la composition de la génération suivante. L'amour-charité relève, lui, de la compassion, et l'éros comme manque est reconduit à la souffrance.

Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 44, « Métaphysique de l'amour »

Philia (amitié)

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Le cœur de l'amour n'est ni un manque à combler ni un don à sens unique : c'est le lien réciproque et choisi de l'amitié, où chacun veut le bien de l'autre pour lui-même. Nourri de temps, d'égalité et de vertu partagée, il est la forme la plus accomplie de l'amour : une vie bonne menée ensemble.

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Figures associées: Aristote · Montaigne
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Michel de Montaigneexplicite

Reprenant la d' mais la portant à l'incandescence, Montaigne réserve, dans le chapitre « De l'amitié » de ses , le nom d'amitié à un lien unique, librement choisi, qui passe avant l'amour-passion : l'ardeur amoureuse n'est qu'un feu volage et changeant, tandis que l'amitié parfaite est une chaleur constante où deux âmes se mêlent et se confondent l'une en l'autre. Il la dit sans autre fondement qu'elle-même, irréductible à l'utilité, au plaisir ou au devoir de parenté ; chacun s'y donne sans réserve, part de don qui excède le simple échange de bons offices. De sa communion avec La Boétie, il ne sait donner d'autre raison que l'évidence réciproque des deux êtres.

Essais, I, 28 (« De l'amitié »)

Aristoteexplicite

Contre l' platonicien qui fait de l'amour un désir du beau qu'on n'a pas, Aristote place au sommet non le manque mais le lien : la . Dans les livres VIII et IX de l', il distingue trois amitiés selon leur ressort, l'utile, le plaisant et le bien ; les deux premières sont fragiles, car elles aiment l'autre pour ce qu'il procure. L'amitié parfaite, celle des gens de bien qui se veulent mutuellement du bien pour l'autre lui-même, est stable, rare et réciproque, au point que l'ami compte comme un prolongement de soi ; vouloir son bien pour lui seul, sans rien attendre en retour, y garde une part de don au cœur même de la réciprocité. Loin d'être un supplément à la vie bonne, elle en est une part constitutive : nul, fût-il comblé de tous les autres biens, ne choisirait de vivre sans amis.

Éthique à Nicomaque, VIII-IX (les trois amitiés ; l'ami comme autre soi-même) · Éthique à Nicomaque, IX, 9 (le bonheur et le besoin d'amis)

Épicureexplicite

Le sage épicurien ne cherche ni la passion ni l'extase de l'union, mais l' : de tous les biens que la sagesse procure pour le bonheur de la vie entière, il en fait le plus grand (, ). Née d'abord du besoin de sécurité, elle affranchit de la crainte d'autrui et soutient l' ; mais Épicure passe du calcul au lien, car le sage finit par chérir l'ami pour lui-même et risquerait au besoin sa vie pour lui. C'est une amitié sans ciel ni instinct d'espèce, réciproque et cultivée dans le Jardin ; seule la trace de son origine utilitaire lui laisse une faible part de manque comblé.

Maximes capitales, XXVII · Sentences vaticanes, 23, 34 et 52

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Beauvoirinférable

Beauvoir critique l'amour où la femme s'aliène et se fait l'objet de l'autre : l'amoureuse qui se perd dans l'aimé, faute de projet propre, est une figure de la mauvaise foi. À cet amour-manque qui veut se compléter dans un autre, elle oppose l'amour authentique, lien réciproque de deux libertés qui se reconnaissent et se choisissent sans que l'une se dissolve dans l'autre. C'est une existentielle, faite de reconnaissance mutuelle, où la part de don tient à ce que chacun veut la liberté de l'autre comme la sienne.

Le Deuxième Sexe (1949), t. II, « L'amoureuse »

Spinozainférable

Au fond de l'amour, Spinoza ne voit ni manque ni don mais une joie : aimer, c'est passer à une plus grande perfection, joie rapportée à l'idée de sa cause (, III). L'amour n'est donc pas l'élan d'un vide vers ce qui le comblerait, mais l'effort (conatus) de la puissance vers ce qui l'accroît, ce qui garde un air de parenté avec l' sans en avoir le pathos du manque. Entre les hommes, cet effort culmine dans l'amitié des êtres guidés par la raison, qui s'accordent en nature, se sont mutuellement utiles et ne veulent rien pour eux qu'ils ne veuillent aussi pour autrui : une rationnelle, réciproque et choisie. Au sommet, l' excède tout lien interpersonnel : amour sans retour où le sage n'exige pas d'être aimé en retour, il tient du don désintéressé plus que de la possession.

Éthique, III (définition de l'amour) ; IV, prop. 35-37 et 70-71 (l'amitié des hommes raisonnables) ; V, prop. 19 et 32-37 (l'amour intellectuel de Dieu)

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Problèmes

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  • Descriptif Question
    Aimer se décide-t-il ?

    L'amour est-il une promesse que la volonté peut tenir dans la durée, comme l'engagement voulu par Kierkegaard, ou une passion qui nous saisit et nous quitte sans nous consulter, comme chez Proust et Schopenhauer ?

    aimer
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  • Descriptif
    Manque ou puissance

    Désirer, est-ce manquer de ce qu'on n'a pas, donc souffrir d'un vide à combler, ou est-ce l'expression d'une puissance qui déborde et crée ? Selon la réponse, le désir est à apaiser ou à intensifier.

    le désirRapport au désir

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Citations
De tout ce que la sagesse procure pour le bonheur de la vie entière, de bien loin le plus grand est l'acquisition de l'amitié.
Épicure · Maximes capitales, XXVII

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La charité est une certaine amitié de l'homme avec Dieu.
Thomas d'Aquin · Somme théologique, IIa-IIae, q. 23, a. 1

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Parce que c'était lui, parce que c'était moi.
Michel de Montaigne · Essais, I, 28 (« De l'amitié »)

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Qui aime Dieu ne peut faire effort pour que Dieu l'aime en retour.
Spinoza · Éthique, V, prop. 19

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Toute inclination amoureuse, si éthérée qu'elle veuille paraître, plonge ses racines dans l'instinct sexuel seul.
Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 44

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