Pyrrhon d'Élis
Rien n'est plus ceci que cela : , et l'âme se tient en paix.
Grec · 360 av. J.-C. – 270 av. J.-C.
Philosophe grec d'Élis, dans le Péloponnèse, tenu pour le père du antique. Il n'a rien écrit : sa doctrine ne nous est connue que par son disciple , puis par , , et , qui le réclame comme inspirateur. La tradition rapporte qu'il accompagna l'expédition d'Alexandre jusqu'en Inde, où il fréquenta les sages nus (les « gymnosophistes »), expérience souvent reliée à son idéal d'indifférence et d'imperturbabilité. Son scepticisme n'est pas d'abord une théorie de la connaissance mais une manière de vivre : un retrait existentiel devant des choses jugées indéterminées, où la ouvre sur la tranquillité (). Là où en fera plus tard une méthode argumentée, Pyrrhon en reste à la figure du sage que rien n'émeut.
Les choses ne sont pas plus ceci que cela : indéterminées et indiscernables, elles ne méritent ni nos sens ni nos opinions, alors .
Ne cherche pas la paix : à qui cesse de juger les choses suit d'elle-même , comme l'ombre suit le corps.
Rien n'étant bon ni mauvais par nature, rien ne vaut d'être poursuivi : sois à tout ce qui passe, et plus rien ne te trouble.
Le trouble vient de l'opinion qu'une chose est un mal : retire le jugement, et la passion qui en dépendait s'éteint.
Rien n'est juste ni injuste par nature : devant la diversité des coutumes, et suis l'usage de ton pays sans le croire vrai.
Justification
Le témoignage d'Aristoclès, recueilli de , ramène toute la sagesse à trois questions : comment les choses sont-elles par nature, quelle attitude prendre à leur égard, qu'en résulte-t-il pour nous. La réponse à la première fait l'originalité de Pyrrhon : les choses sont indéterminées, instables et indiscernables, si bien que ni nos sensations ni nos opinions ne disent le vrai ou le faux. De ce constat sur l'objet, et non d'un examen des facultés, il tire qu'il ne faut leur accorder aucune confiance et rester . Plus radical que le faillibilisme, qui révise ses croyances, il refuse d'affirmer même que rien n'est connaissable, et se contente de dire que les choses ne sont « pas plus ceci que cela ».
Les choses ne sont pas plus ceci que cela, ni les deux à la fois, ni ni l'un ni l'autre.Aristoclès, cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18
Aristoclès (d'après Timon), cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18 · Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-108
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Justification
Le geste premier de Pyrrhon est de retirer son adhésion à toute opinion : tant que les choses restent indéterminées, donner sa créance à l'une plutôt qu'à l'autre serait se précipiter. Cette retenue rejoint l'esprit évidentialiste, ne croire qu'à proportion de ce qui se montre, mais sous une forme extrême, car rien ne se montre assez pour mériter qu'on y croie. La nuance pyrrhonienne est qu'il ne fait pas de cette retenue un devoir moral : elle est l'effet vécu de l'indétermination des choses, l'impossibilité d'adhérer là où rien n'emporte la balance, plutôt qu'une règle qu'on s'imposerait.
Aristoclès (d'après Timon), cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18 · Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-62
Tenant les choses pour indéterminées, Pyrrhon ne peut adopter aucune théorie du vrai, par correspondance, cohérence ou autre, sans contredire sa propre suspension. Il s'en tient à ce qui apparaît et ne se prononce pas sur ce qui serait vrai « par nature ».
Justification
La troisième question du témoignage donne la fin visée : à qui tient les choses pour indéterminées et renonce à se prononcer, il advient d'abord (ne rien dire), puis , l'absence de trouble. Le bien suprême n'est donc ni le plaisir ni la vertu, mais une paix obtenue par soustraction : c'est en cessant de croire les choses bonnes ou mauvaises par nature qu'on cesse de les poursuivre ou de les fuir, et que le trouble tombe. aurait comparé cette imperturbabilité à la quiétude du sage que rien n'atteint. La part eudémoniste demeure, car la tranquillité est bien l'épanouissement recherché, mais sans la fonction propre ni l'excellence de la vie réussie aristotélicienne.
Aristoclès (d'après Timon), cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18 · Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 107-108
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Justification
Si rien n'est bon ou mauvais par nature, alors aucun objet ne mérite qu'on le poursuive ou qu'on le craigne : Pyrrhon en tire une (adiaphoria) à l'égard des choses, ressort vécu de son détachement. Là où trie les désirs entre nécessaires et vains, Pyrrhon ne trie pas : c'est le jugement de valeur lui-même qu'il retire, ce qui désamorce le désir à sa racine plutôt que de l'ordonner. La tradition prête au sage une telle égalité d'âme qu'il ne s'émeut de rien, sans pour autant prôner une extinction ascétique : il vit selon ce qui paraît, faim, soif, coutumes, sans s'y attacher comme à des biens.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-66 · Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, II, 35 et IV, 43
Justification
Pyrrhon ne prête à la souffrance ni une fécondité qui forgerait l'âme, ni le statut d'un mal absolu à abolir : ce serait deux fois la juger par nature. La plus grande part du tourment, tient-il, vient de l'opinion surajoutée que ce qui nous arrive est un mal ; retirer ce jugement allège d'autant, et il ne reste que la douleur forcée du corps. La position est donc proche de l'indifférence médiane, une souffrance désamorcée par la suspension du jugement de valeur plutôt que magnifiée ou combattue par principe.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 66-68 · Cicéron, Tusculanes, V (sur l'imperturbabilité du sage)
Justification
Espérer comme craindre, c'est juger qu'un avenir non manifeste sera bon ou mauvais : or c'est précisément ce jugement sur l'indéterminé que Pyrrhon suspend. Sans opinion sur ce que demain doit apporter, il ne suspend pas sa paix à une attente et accueille ce qui se présente. La tonalité est celle d'une tranquillité lucide plutôt que d'un principe d'espérance, mais sans le désespoir tragique, étranger à qui a renoncé à juger le futur.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 107-108
Justification
Le scepticisme de Pyrrhon est d'abord une attitude tournée vers l'épreuve des apparences plutôt que vers l'action transformatrice du monde, ce qui le penche du côté de la vie examinée. Mais à la différence de l'examen socratique de soi, il ne s'accompagne d'aucune doctrine de l'âme à approfondir : nul moi intérieur à déchiffrer, seulement la discipline d'un regard qui se déprend des opinions. D'où une intériorité réelle mais mince, et retenue de l'extrême.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61-70
Toute théorie du moi, substance, continuité ou faisceau, est une thèse sur ce que l'âme serait par nature ; or Pyrrhon laisse cette nature indéterminée. Il parle de l'homme et de ses affections au plan de l'apparence, sans doctrine de l'identité personnelle.
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Justification
Le verdict d'indétermination s'applique aussi aux valeurs : rien n'est juste ni injuste, beau ni laid « par nature », mais seulement par convention et coutume. assure que pour Pyrrhon « rien n'est beau ni laid, juste ni injuste » en soi. Faute de critère permettant de trancher, le sage sur l'existence de normes universelles et se règle, par défaut, sur les usages reçus, sans les tenir pour vrais. De là un universalisme nul et une mince part constructiviste, car suivre la coutume n'est pas la fonder : c'est s'y conformer en l'absence de toute vérité morale établie.
Aristoclès (d'après Timon), cité par Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 18 · Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 61 et 101
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Justification
Le trouble, pour Pyrrhon, naît de l'opinion qu'une chose est bonne ou mauvaise : ôtez le jugement, l'émotion qui en dépendait tombe. C'est un intellectualisme des passions, partagé avec les stoïciens, mais il le pousse plus loin qu'eux, car il retire non seulement les faux jugements mais l'acte même de juger les choses. Une nuance le retient de l'extrême : la tradition reconnaît que le sage souffre encore du corps, du froid ou de la douleur, affections que nulle suspension n'abolit. Diogène Laërce rapporte d'ailleurs que Pyrrhon, surpris un jour à fuir un chien, avoua qu'il est difficile de dépouiller entièrement l'homme.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 66-68
Justification
L'indétermination de toutes choses s'étend au divin : ni l'existence ni l'inexistence des dieux n'étant établissable, le sage ne tranche pas. Cette suspension est plus radicale que l'agnosticisme, qui affirme l'indécidabilité comme une thèse, puisque Pyrrhon ne pose même pas que le divin est inconnaissable. En pratique, suivant la coutume de sa cité, il honore les dieux comme les autres, sans y attacher de croyance dogmatique. C'est cette suspension vécue, et non une position d'équilibre entre foi et athéisme, que marque ici la valeur médiane.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 64 et 108 · Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, III, 2 (sur les dieux)
Matérialisme, idéalisme et dualisme sont des thèses sur le réel « par nature », précisément ce que Pyrrhon déclare indéterminé et indiscernable. Trancher serait adopter le dogmatisme dont son scepticisme se déprend.
Décider entre mécanisme, finalisme et vitalisme suppose de connaître les causes cachées derrière les apparences, ce que l'indétermination pyrrhonienne interdit. Pyrrhon n'accorde que le phénomène, jamais une explication du fond des choses.
Question anachronique : rien dans ce qui nous est transmis de Pyrrhon ne permet de le positionner sur la pensée des machines sans extrapolation hasardeuse.
Pas plus ceci que cela : le « ou mallon »AttitudeRapport à la certitude · Rapport au désir
Pas plus ceci que cela : je n'affirme rien de plus qu'il ne m'apparaît.
résumait sa disposition d'une formule, « ou mallon », pas plus ceci que cela : ne rien affirmer au-delà de ce qui apparaît. Ce n'est pas une règle à appliquer mais une tenue intérieure à porter : on agit selon les apparences et la coutume, on rend ses jugements de valeur révocables, et l'on garde l'esprit dégagé, sans s'attacher à avoir raison. Aujourd'hui, cette légèreté allège la dispute et le ressentiment : on peut prendre position pour agir sans en faire une cause à défendre coûte que coûte.
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Suspendre son jugement : l'épochèRègleRapport à la certitude
Opposer à toute certitude sa contraire ; faute de trancher, suspendre.
Les opposaient à chaque thèse une thèse contraire de force égale (l') ; faute de pouvoir trancher, ils suspendaient leur jugement, l', et trouvaient dans ce suspens une tranquillité inattendue, l'. Cette règle reprend leur geste : devant une certitude qui vous emporte, bâtir vous-même la position adverse, peser, et accepter de ne pas conclure. Elle désamorce aujourd'hui les emballements et les disputes où l'on défend une opinion plus qu'on ne l'examine.
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