Cynisme
Faire de sa vie une provocation contre les faux besoins : la pauvreté volontaire et le mettent les conventions à l'épreuve.
400 av. J.-C. – 200 av. J.-C.
Né à Athènes au IVe siècle avant notre ère, le cynisme se rattache à Socrate par , mais c'est , exilé qui vécut dit-on dans un tonneau, qui en fit une provocation érigée en philosophie : le scandale public, l'anecdote mordante et le geste valent ici l'argument. Le mot « cynique » vient du grec kynikos (« comme un chien »), un sobriquet que l'école retourna en fierté, et n'a rien de son sens péjoratif moderne. L'essentiel de la doctrine ne nous est connu qu'indirectement, par les chries (anecdotes) que compila Diogène Laërce, car les cyniques écrivirent peu et tinrent la philosophie pour affaire de vie plus que de traités. de Thèbes en adoucit la figure et transmit l'enseignement à : par lui, le cynisme devient l'une des racines du , qui héritera de son cosmopolitisme et de l'idée que la vertu suffit, en lui adjoignant la physique et la logique que les cyniques dédaignaient.
Presque tout ce que les hommes croient devoir à la nature n'est que nomos, convention sans fondement : vivre selon la nature, c'est dépouiller cet artifice jusqu'au seul besoin réel.
Qui ne désire rien d'extérieur ne dépend de personne : l' rend le plus dénué des hommes plus libre que le plus puissant des rois.
La vertu seule est un bien, car seule on ne peut nous l'ôter ; et c'est une force qui s'acquiert par l' et se prouve par les actes, non un savoir.
Dire le vrai sans détour, fût-ce aux puissants, et transgresser sans rougir les pudeurs convenues : la prouve par l'acte que la honte sociale n'a pas de fondement naturel.
Aucune cité n'a de droit naturel sur moi : je ne suis citoyen d'aucune patrie particulière mais kosmopolitēs, citoyen du monde entier.
2 de plus
Justification
Antisthène, tête de file des cyniques, oppose au platonisme un nominalisme radical : je vois bien un cheval, mais non la chevalité. Seuls existent les individus sensibles, saisis par la perception ; les Idées générales sont de vains mots. Le savoir qui vaut se prend dans l'expérience et l'exercice concret, non dans la contemplation d'essences intelligibles.
Diogène Laërce, Vies, VI · Simplicius, Commentaire des Catégories
Justification
Falsifier la monnaie des conventions : le programme cynique est une démonétisation des illusions sociales, honneurs, richesses, pudeurs, dont la vie de est la démonstration vivante. Le franc-parler () dit le vrai à la face du pouvoir, et la vie selon la nature est une vérité vécue plutôt que démontrée.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
On n'est libre qu'à proportion de ce dont on peut se passer : tout besoin est une prise que le monde, la fortune ou les puissants ont sur nous. Le cynique en tire l' (autosuffisance) comme but, vivre de telle sorte que rien d'extérieur ne soit nécessaire et que nul ne détienne donc rien dont nous dépendions. Quand Alexandre, maître du monde connu, lui offrit d'exaucer n'importe quel souhait, Diogène ne demanda que de s'écarter de son soleil : c'est montrer que l'homme le plus dénué, s'il ne désire rien, est plus invulnérable que le plus puissant des rois, lequel reste à la merci de ce qu'il possède.
« Demande-moi ce que tu voudras. » « Ôte-toi de mon soleil. »Diogène Laërce, Vies, VI, 38
Diogène Laërce, Vies, VI, 38
Justification
Tout ce qui peut être mal employé, ou perdu par un coup du sort, ne saurait être un vrai bien : ni la santé, ni la richesse, ni le plaisir ne passent l'épreuve. Antisthène, élève de Socrate, en conclut que seule la vertu mérite ce nom, parce qu'elle seule profite toujours et ne peut être ôtée ; une fois acquise elle ne se perd pas, et elle suffit dès lors au bonheur. Mais les cyniques durcissent l'héritage socratique sur un point décisif : la vertu n'est pas un savoir mais une force, qui s'acquiert par l' et se prouve par les actes, non par la définition, contre l'intellectualisme qui ferait du bien une science enseignable en paroles.
Diogène Laërce, Vies, VI, 11 · Diogène Laërce, Vies, VI, 104-105
Justification
Le cynisme est un ascétisme radical : par l' (entraînement), le sage se contente de l'eau, du pain et d'un manteau grossier, rejetant luxe et raffinements comme autant de servitudes. Voyant un enfant boire dans ses mains, Diogène jeta son écuelle, jugeant qu'un enfant l'avait surpassé en simplicité.
Diogène Laërce, Vies, VI, 37 · Diogène Laërce, Vies, VI, 22-23
Justification
Puisque la philosophie a pour seul objet de bien vivre, et que bien vivre est une affaire de conduite, la physique, la logique et la dispute savante sont du temps perdu : on ne devient pas tempérant en définissant la tempérance. De là le rejet cynique de la théorie, qui n'est pas inculture mais cohérence avec le primat de l'. Une thèse se réfute par un acte autant que par un argument : entendant nier le mouvement, Diogène, pour toute réplique, se leva et marcha. Le geste vaut démonstration, et la vie du sage, exposée au public, tient lieu de traité.
Diogène Laërce, Vies, VI, 39 · Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
Justification
Le cynisme fait de l'effort pénible (ponos) le moyen même de la vertu : Diogène s'entraîne au froid, à la faim, au dénuement pour s'endurcir et se rendre libre. La souffrance volontairement embrassée n'est pas un mal mais une askēsis, une gymnastique de l'âme qui forge l'autosuffisance et affranchit des coups de la fortune.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Le cynique réduit le désir au strict naturel et se détache de tout le reste : moins on désire, plus on est libre. L' consiste précisément à s'entraîner à ne plus rien vouloir des choses extérieures, de sorte que rien ne puisse manquer ni asservir.
Diogène Laërce, Vies, VI, 105
4 de plus
Justification
Les cyniques mesurent la vie à la nature contre les conventions, mais ne la rapportent à aucune providence : le sens tient à la vie vertueuse, libre et autosuffisante qu'on se forge par l'exercice (askēsis). Plus que découvrir une fin donnée, il s'agit de conquérir une manière d'exister inconditionnée, ce qui fait pencher le sens du côté de l'œuvre humaine.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Les cyniques affichent une indifférence provocante envers la mort : Diogène, dit-on, demande qu'on jette son cadavre par-dessus le mur pour les bêtes, raillant le soin des sépultures, puisqu'il ne sera plus là pour rien sentir. La mort n'est rien qui doive troubler le sage autosuffisant, et la crainte qu'on en a relève des conventions vaines qu'il s'agit justement de défaire.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Le cynisme mesure la vie à la nature (physis) contre la convention (nomos) : il existe une condition humaine naturelle, autosuffisante et sans honte comme celle des animaux, que la civilisation a recouverte et qu'il faut retrouver. La nature est la norme, non une identité à inventer.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Le cynique fait de la liberté (eleutheria) et de l'autosuffisance (autarkeia) le bien suprême : par l'exercice et le dépouillement, il se rend indépendant des désirs, de l'opinion et des coups de la fortune. Diogène se veut l'homme libre par excellence, maître de lui parce qu'il n'a besoin de rien. Liberté plus pratique que métaphysique : non une thèse sur le vouloir, mais la conquête d'une vie inconditionnée.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Si les frontières des cités ne sont que nomos, convention sans fondement dans la nature, alors aucune ne saurait commander l'appartenance d'un être raisonnable : la cité n'a pas plus de droit naturel sur moi que le hasard de ma naissance. De là le mot kosmopolitēs que forge Diogène, le premier à se dire citoyen du monde : non l'amour d'une patrie élargie, mais le refus d'en reconnaître aucune, l'humanité entière prise comme seul horizon. La provocation vise l'orgueil civique grec, qui faisait de l'exilé un déchu : le cynique en fait sa condition revendiquée.
On lui demandait d'où il était : « Citoyen du monde », répondit-il.Diogène Laërce, Vies, VI, 63
Diogène Laërce, Vies des philosophes illustres, VI, 63
Justification
Si la honte sociale n'est que nomos, alors la taire ou la ménager, c'est se rendre complice du mensonge collectif sur lequel reposent les conventions. De là deux exigences solidaires. La (franc-parler) commande de dire le vrai sans détour ni flatterie, fût-ce au visage des puissants, pour qui la complaisance est devenue un dû : c'est, répondait Diogène, ce que les hommes ont de plus beau. L'anaideia (impudeur assumée) en est la preuve par l'acte : accomplir en public, sans rougir, ce que la pudeur convenue interdit, c'est démontrer expérimentalement que cette pudeur n'avait aucun fondement naturel. La franchise cynique n'est donc pas grossièreté gratuite mais une méthode de réfutation, qui prend le corps et le scandale pour arguments.
Diogène Laërce, Vies, VI, 69
Justification
Pour le cynisme, la vertu est le seul bien et suffit au bonheur : elle ne s'enseigne pas en théorie mais s'acquiert par l'exercice (askesis), comme un art de vivre conforme à la nature. Toute l'éthique tient dans la formation d'un caractère libre et autosuffisant, indifférent aux conventions, sans règle ni calcul des conséquences.
Diogène Laërce, Vies, VI
2 de plus
Justification
Le cynique méprise les institutions, les magistratures et les conventions civiques, qu'il tient pour des constructions arbitraires sans valeur naturelle. Cette défiance envers tout ordre établi, sans projet politique de remplacement, tend vers une forme d'anarchisme de l'individu autosuffisant : Diogène cherchait en plein jour, lanterne en main, un homme véritable parmi les figures du pouvoir.
Diogène Laërce, Vies, VI, 41
Justification
En opposant la nature au nomos, le cynisme suppose un critère du bien indépendant des conventions et valable pour tous : ce qui est conforme à la nature est bon partout, ce qui n'est que coutume locale n'oblige pas. Le sage juge les moeurs au nom d'une norme naturelle universelle plutôt qu'au gré des cités.
Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
Justification
Le cynisme repose tout entier sur une coupure : d'un côté la physis (la nature), qui fixe à l'homme des besoins simples et un même lot à tous ; de l'autre le nomos (la convention) des cités, qui surajoute richesses, rangs, pudeurs et honneurs sans aucun fondement dans les choses. Or l'homme se rend misérable précisément là où il prend la convention pour la nature, peinant pour des biens factices et rougissant d'actes que nul animal ne juge honteux. Vivre selon la nature, c'est donc défaire ce vernis : non un retour idéalisé à une bonté première, mais un dépouillement, ramener la conduite à ce que le besoin réel exige et tenir le reste pour fumée. La nature, ici, n'est pas norme finaliste mais critère négatif, ce qui reste quand on a ôté l'artifice.
Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
2 de plus
Justification
Les cyniques ne professent pas un athéisme théorique, mais une irréligion pratique : Diogène raille les rites, les mystères et les oracles, et tient pour vaines les croyances et les peurs religieuses de la cité. Indifférents aux dieux du culte, ils ramènent le divin à la vertu et à la nature, ce qui les éloigne nettement du théisme sans en faire des athées militants.
Diogène Laërce, Vies, VI
Justification
Le cynique tourne en dérision le raffinement, les arts de luxe et la culture distinguée comme autant de vanités sociales : ce qui passe pour bon goût n'est que nomos, marqueur de statut détaché du besoin naturel. La position est égalitaire, débusquant la prétention derrière les hiérarchies du goût.
Diogène Laërce, Vies, VI, 24
L'indifférence à l'opinionAttitudeRapport au désir
Régler sa conduite sur ce qui est, non sur ce qu'on en dira.
faisaient profession de ne rien devoir au regard des autres : ni la honte ni l'éloge ne dictaient leur conduite, seulement ce qu'ils jugeaient conforme à la nature. Tenir cette posture, c'est cesser de mesurer ses actes à l'approbation qu'ils récoltent, et reprendre à la foule le pouvoir qu'on lui avait laissé sur soi. La réputation devient un bien extérieur parmi d'autres, qu'on ne refuse pas mais dont on ne dépend plus.
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