Rapport à soi· Bonheur et désir
Affirmation
Axe: Rapport au désir — Que faire de nos désirs : les affirmer, les trier ou s'en détacher ?
Le désir n'est pas un manque à combler mais une puissance créatrice qu'il faut affirmer et intensifier. Brider ses désirs, c'est s'amoindrir : la vie réussie est celle qui dit oui à ce qui la traverse et la porte au-delà d'elle-même.
Courants 3
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Le romantismeinférable
Loin de tempérer ou d'éteindre le désir comme le voulaient stoïciens et épicuriens, le romantisme l'exalte comme la vie même de l'âme : c'est l'aspiration infinie, la , ce désir sans objet assignable qui porte vers le lointain, l'absent, l'inaccessible. L'insatisfaction n'est pas un mal à guérir mais le signe de notre vocation à l'infini.
Novalis, Henri d'Ofterdingen · Schiller, Nostalgie (Sehnsucht)
Existentialismeinférable
L'existentialisme assume le désir et la passion comme part de l'engagement libre dans le monde, contre toute morale de la résignation ou de l'ascèse. Le désir n'est ni à éteindre ni seulement à discipliner : il exprime la façon dont l'existant se projette et se choisit, à reprendre lucidement plutôt qu'à fuir.
Sartre, L'Être et le Néant · Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté
Marxismeinférable
Le marxisme rejette aussi bien l'ascèse que la simple consommation : il dénonce la mutilation des besoins sous le capitalisme et fait de l'émancipation le libre développement des besoins et des puissances humaines. Le désir, loin d'être un mal, est une richesse à déployer collectivement, une fois abolies les conditions qui le rabattent sur la survie ou l'avoir.
Marx, Manuscrits de 1844 · Marx, Grundrisse
Philosophes 10
Nietzscheexplicite
Contre l'idée que le vivant cherche d'abord à se conserver, Nietzsche pose que toute force veut s'accroître : c'est la . Les pulsions ne sont donc pas à extirper, cette castration que prêche l'idéal ascétique, mais à mettre en forme : donner du style à ses passions, les sublimer au service d'une vie plus intense, plutôt que les éteindre ou s'y abandonner.
Crépuscule des idoles, « La morale comme contre-nature » · Le Gai Savoir, §290
Spinozaexplicite
Chaque chose, comme mode fini de la puissance de Dieu, tend à persévérer dans son être : ce est son essence actuelle. Le désir n'est donc pas un manque à combler, contre toute une tradition platonicienne, mais l'affirmation même de notre être ; la sagesse ne l'éteint pas, elle sélectionne par la raison ce qui accroît la .
Éthique, III, prop. 9, scolie et définitions des affects (le désir, essence de l'homme) · Éthique, III, prop. 6-7 (conatus)
Rousseauexplicite
Loin de l'extinction stoïcienne ou bouddhiste, Rousseau tient le désir et l'imagination pour la source même du sentiment d'exister : on jouit moins de ce qu'on possède que de ce qu'on espère, et le bonheur est dans l'élan, non dans la pleine satisfaction. Mais cette affirmation n'est pas sans tri : il faut suivre les désirs simples nés de l'amour de soi et de la , et se garder de ceux, insatiables, que l' enfle par la comparaison.
Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI · Rousseau, Émile, livre II
Humeexplicite
Hume renverse le primat classique de la raison sur le désir : les passions sont les ressorts légitimes de toute action, que la raison sert sans pouvoir s'y opposer, seules les passions calmes tempérant les violentes. Nulle ascèse, donc, mais l'acceptation des désirs comme données premières de la vie, ordonnées du dedans plutôt que réprimées.
Traité de la nature humaine, II, 3, 3
Benthamexplicite
Bentham récuse expressément le principe d'ascétisme, qui tiendrait la privation pour un bien : le plaisir est le seul bien, la peine le seul mal, et la fin est de maximiser le premier. Les désirs n'ont donc pas à être éteints mais satisfaits ; le seul tri légitime est le calcul des quantités de plaisir et de peine qu'ils produisent.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, I-IV
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Camusinférable
L'homme absurde ne réprime pas ses désirs mais cherche à épuiser le possible, à multiplier et intensifier les expériences faute d'un sens qui les hiérarchiserait. Cette affirmation du désir, proche d'un de l'intensité illustré par , l'éloigne nettement du détachement, même si la lucidité tempère la quête pure de quantité.
Le Mythe de Sisyphe (1942), « Le don juanisme »
Beauvoirinférable
Beauvoir refuse de mutiler le désir au nom d'un ordre supérieur : assumer son existence, c'est aussi reprendre ses passions et ses désirs dans un projet libre, contre la démission de l'esprit de sérieux qui les soumet à des valeurs figées. Le désir n'est ni à éteindre ni seulement à trier, mais à assumer lucidement comme élan vers le monde et vers autrui.
Pour une morale de l'ambiguïté
Marxinférable
Marx ne prêche ni ascèse ni simple consommation : il dénonce l'appauvrissement des besoins sous le capitalisme, qui rabat l'ouvrier sur la survie et fait de l'avoir le seul désir. L'émancipation vise au contraire le libre développement des besoins et des puissances humaines, l'individu riche de désirs multiples et cultivés, une affirmation du désir comme richesse à conquérir collectivement.
Manuscrits de 1844 · Grundrisse
Sartreinférable
Pour Sartre, le désir n'est pas un accident à corriger mais la façon dont le pour-soi, manque d'être, se jette vers le monde et vers autrui : la liberté s'éprouve dans l'engagement désirant, à assumer plutôt qu'à fuir. L'analyse de L'Être et le Néant le marque pourtant d'un tragique, le désir de coïncider enfin avec soi étant une passion inutile.
L'Être et le Néant, IV
Leibnizinférable
Contre Locke, Leibniz fait de l'inquiétude (uneasiness), cette sourde poussée des petites appétitions, le ressort permanent de l'action et le moteur de notre marche vers plus de perfection. Le désir n'est pas un mal à réprimer mais une force positive, pourvu qu'il soit éclairé et ordonné au vrai bien par l'entendement : affirmation et tri raisonné s'y équilibrent.
Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 20-21
Personnages 1
Calliclèsexplicite
Contre la tempérance, il soutient que bien vivre, c'est laisser ses désirs devenir aussi grands que possible au lieu de les rogner, puis avoir le courage de les combler ; la déployée sans frein est la vertu même. Socrate lui oppose le tonneau percé, l'âme insatiable qu'aucun flux ne remplit ; Calliclès l'assume, préférant la vie qui coule sans cesse à celle de la pierre, immobile et comblée.
Platon, Gorgias, 491e-492c (l'éloge de l'intempérance) · Platon, Gorgias, 493a-494c (le tonneau percé)
Argument
- Toute une tradition, de au , définit le désir comme manque : on ne désire que ce qu'on n'a pas, donc désirer, c'est souffrir, et la sagesse consisterait à désirer moins.
- Mais cette définition prend l'effet pour la cause. L'artiste, l'amoureux, le créateur ne désirent pas par défaut de quelque chose : ils débordent d'une force qui cherche à s'exprimer et à produire du nouveau. Le désir est d'abord cette qui veut s'accroître.
- Brider cette force au nom de la tranquillité, c'est préférer une vie plus petite à une vie plus grande. Affirmer ses désirs, jusque dans leur risque, c'est dire oui à ce que l'on est et vouloir que la vie aille au-delà d'elle-même.
Donc Donc une vie bonne n'est pas la plus paisible, mais la plus intense : celle qui affirme ses désirs au lieu de s'en défendre.
Voir la pageObjection
- L'affirmation tient sa force de ne rien refuser : elle dit oui à ce qui traverse la vie, sans le juger au nom d'une morale extérieure.
- Mais tous les désirs n'élèvent pas : il en est qui consument, l'emprise, la jalousie, la soif jamais étanchée d'avoir ou de dominer. Affirmer sans trier, c'est leur dire oui aussi, et leur laisser la vie qu'ils ravagent.
- Pour distinguer le désir qui augmente la vie de celui qui la défait, il faut bien un critère, donc un examen, donc ce tri même que l'affirmation prétendait congédier.
Donc Donc l'affirmation, pour ne pas devenir l'esclave de ses pires penchants, doit emprunter à la sagesse qu'elle refusait : apprendre à choisir parmi ses désirs.
Voir la pageObjection
- Affirmer le désir suppose qu'on puisse, en le suivant, atteindre une forme de plénitude : on veut, on obtient, on jouit.
- Mais le désir comblé ne s'éteint pas, il se déplace : à peine atteint ce qu'on voulait, un nouveau manque se lève, et le plaisir d'avoir cède au désir d'autre chose. comparait l'âme insatiable à un tonneau percé, qu'on remplit sans jamais le remplir.
- Qui dit oui à tous ses désirs n'est donc pas le maître de sa vie, mais le serviteur du prochain manque : il court, et ce qu'il poursuit recule d'autant.
Donc Donc l'affirmation sans réserve ne mène pas à la plénitude promise, mais à une inquiétude qui ne se referme jamais.
Voir la pageAmor fati : aimer son destinAttitudeAttestée · Nietzsche
Ne pas seulement supporter le nécessaire, mais l'aimer.
appelait amor fati l'amour du destin : non pas subir ce qui arrive en serrant les dents, mais vouloir que rien n'ait été autrement, jusqu'au moindre revers. Ce n'est pas une routine à exécuter mais une disposition à cultiver : devant ce qui est déjà là et qu'on ne peut défaire, on cesse de le regretter pour l'intégrer à sa vie comme une part de soi. La rumination du « si seulement » s'éteint, et l'énergie qu'elle consommait revient à l'action présente.
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L'épreuve de l'éternel retourExerciceAttestée · Nietzsche
propose une pensée pour éprouver sa vie et ses désirs : s'il fallait revivre ceci, à l'identique, éternellement, le voudriez-vous ? L' n'est pas une résignation, mais un filtre d'affirmation. Il ne trie pas les désirs par prudence, comme le calcul d', mais selon ce à quoi l'on peut dire un oui entier. Pratiqué régulièrement, il transforme le désir : d'un manque que l'on poursuit, il fait une puissance que l'on assume.
- Choisissez un désir ou une poursuite qui vous anime en ce moment : un projet, une ambition, un attachement.
- Posez-vous lentement la question : si je devais revivre ce désir et tout ce qu'il entraîne, encore et encore, sans fin, est-ce que je le voudrais ?
- Observez la réponse dans votre corps autant que dans vos raisons : un élan, ou un recul.
- Si c'est oui, engagez-vous pleinement : cessez de traiter ce désir comme un moyen vers un repos futur, et vivez-le comme digne de revenir.
- Si c'est un recul, demandez-vous ce qu'il faudrait changer pour pouvoir, un jour, le vouloir sans réserve.
- Avec le temps, vous affirmez moins de choses, mais plus entièrement : c'est l', aimer ce que l'on veut au point d'en vouloir le retour.
Ce n'est pas un appel à tout accepter passivement : l'affirmation transforme ce qu'elle peut faire sien, elle n'est pas un consentement au mal ni à la stagnation. Si l'épreuve nourrit l'angoisse plutôt que la clarté, reposez-la.
Se tenir devant plus grand que soi : l'épreuve du sublimeHabitudeInspirée de Le romantisme
Devant l'immense, le souci rapetisse et l'âme respire.
Les romantiques cherchaient la haute montagne, la mer, l'orage ou le ciel nocturne pour éprouver le : ce mélange de vertige et d'exaltation devant ce qui nous dépasse. S'exposer volontairement à plus vaste que soi déloge un instant le moi de ses soucis et rouvre le sens de l'infini, que la vie affairée recouvre. Un contrepoint salutaire à un monde où tout est à notre échelle et sous contrôle.
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- PratiqueVitale Mise en situationLe désir qui nous détruit
Un désir qu'on sait nuisible revient malgré toutes nos décisions : faut-il l'affirmer comme une part de soi, le congédier comme un égarement, ou reconnaître qu'on ne gouverne pas vraiment ses désirs ?
un désir nuisible - DescriptifManque ou puissance
Désirer, est-ce manquer de ce qu'on n'a pas, donc souffrir d'un vide à combler, ou est-ce l'expression d'une puissance qui déborde et crée ? Selon la réponse, le désir est à apaiser ou à intensifier.
le désir - PrescriptifVitaleLa nature insatiable des désirs
Chaque désir comblé renaît ou cède la place à un autre, et le plaisir retombe aussitôt : assouvir ses désirs peut-il jamais nous combler, ou le désir n'a-t-il pas de terme, et faut-il alors en sortir ?
assouvir un désir - DescriptifMes désirs sont-ils les miens ?
Mes désirs naissent-ils de moi, ou est-ce que je désire ce que désirent les autres, ce que la société fabrique pour moi ? S'ils ne sont pas les miens, les affirmer ou les trier change de sens.
l'origine du désir - PrescriptifVitaleLa hiérarchie des désirs
Y a-t-il des désirs supérieurs et d'autres inférieurs, qu'une part de nous devrait gouverner, ou ce classement n'est-il qu'une morale qu'on plaque sur une vie qui n'en demande pas ?
l'ordre des désirs