Sextus Empiricus
À toute thèse, une thèse contraire de force égale : la sagesse .
Grec · 160 – 210
Médecin de l'école empirique et philosophe grec des IIe-IIIe siècles, dont on ne sait presque rien sinon les œuvres. Il est la principale source qui nous ait transmis le pyrrhonien, le courant inspiré de d'Élis et systématisé par puis . Ses et son conservent l'arsenal complet des , ces schémas d'opposition par lesquels le sceptique met en balance les arguments des , stoïciens comme épicuriens. Présentant le scepticisme non comme une doctrine mais comme une « voie » et un art de vivre, il a nourri, à sa redécouverte à la Renaissance, le doute de puis, par contrecoup, l'entreprise de certitude de .
À toute thèse répond une thèse contraire de force égale : faute de pouvoir trancher, , et n'affirme pas même qu'on ne peut rien savoir.
Ne cherche pas la tranquillité : suit d'elle-même la suspension du jugement, comme l'ombre suit le corps.
Rien ne se montre bon ni mauvais par nature : devant la diversité sans fin des coutumes, suspends ton jugement et vis selon la loi de ton pays sans la croire vraie.
On ne peut établir ni que les dieux existent ni qu'ils n'existent pas : honore-les par coutume, et suspends ton jugement sur leur nature.
N'accorde pas ton au non-évident : tant que les raisons s'équilibrent, croire serait se précipiter.
Justification
Le sceptique constate qu'à toute affirmation s'oppose une affirmation de force égale : c'est (isosthéneia) des raisons contraires. N'ayant aucun moyen de trancher, il (épochè), non par décision mais parce que le conflit non résolu l'y contraint. Sextus systématise ce mécanisme dans les hérités d' et d', qui poussent toute prétention au savoir vers la régression à l'infini, le cercle ou l'arrêt arbitraire. Là où fera du doute une étape vers le fondement, Sextus en fait une demeure : aucune certitude définitive n'est accessible, et le sceptique pousse la prudence jusqu'à ne pas même affirmer dogmatiquement qu'il n'y a pas de certitude.
À tout argument s'oppose un argument égal.Esquisses pyrrhoniennes, I, 12
Esquisses pyrrhoniennes, I, 8 et 12 · Esquisses pyrrhoniennes, I, 164-169 (les cinq tropes d'Agrippa)
5 de plus
Loin de choisir entre fondationnalisme, cohérentisme et fiabilisme, Sextus retourne précisément les d' contre les trois : toute justification s'arrête sur une hypothèse non prouvée, tourne en cercle, ou fuit à l'infini. Lui prêter une théorie de la justification trahirait le scepticisme, dont le ressort est de n'en valider aucune.
Sextus suspend son jugement sur la nature même de la vérité : il oppose les théories dogmatiques du vrai sans en adopter aucune, par correspondance, cohérence ou autre. Il distingue ce qui apparaît (le phénomène, qu'il ne conteste pas) de ce qui serait vrai « par nature », sur quoi il ne se prononce pas.
La question de savoir si une science atteint le réel ou le construit suppose un accès au réel « tel qu'il est » que le sceptique récuse comme indécidable. Sextus s'en tient aux apparences et suspend tout verdict sur ce que les théories rejoindraient ou non du monde.
Justification
Médecin de l'école empirique, surnommé « l'Empirique », Sextus prend pour seul guide de la vie ce qui se montre : les (phainomena), les affections, l'observation répétée des arts. Mais cet empirisme est sans dogme : il n'affirme pas que les sens livrent le réel, seulement qu'ils livrent ce qui apparaît, le seul terrain où le sceptique consent à se mouvoir. Contre le qui prétend déduire le caché à partir de signes, il refuse tout passage de l'apparent au non-apparent. Sa pente est donc empiriste, mais retenue en deçà de l'extrême car il ne fonde aucune théorie de la connaissance.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 21-24 (le critère du phénomène) · Contre les savants, VIII (Contre les logiciens)
Justification
Le geste premier du sceptique est de refuser à tout ce qui n'est pas évident par soi : tant que les raisons s'équilibrent, donner sa créance serait précipité. Cette retenue rejoint l'esprit évidentialiste, croire à proportion des raisons. La nuance pyrrhonienne est qu'il suspend même là où le dogmatique croit avoir des preuves, et qu'il ne fait pas de cette retenue une obligation morale mais l'effet vécu de l'équilibre des arguments : non un devoir de ne croire que le prouvé, mais l'impossibilité d'adhérer quand rien n'emporte la balance.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 13 (l'assentiment) · Esquisses pyrrhoniennes, I, 19-20
Justification
La fin que vise le sceptique est , l'absence de trouble dans les opinions, accompagnée de la , la modération des affections inévitables. Mais le trait remarquable est qu'elle n'est pas poursuivie comme un bien par nature, ce qui serait déjà une thèse dogmatique : Sextus rapporte que la tranquillité survient à qui suspend son jugement, comme l'ombre suit le corps, par une chance que le sceptique constate après coup. Ce n'est ni l'hédonisme du plaisir ni le perfectionnisme de la vertu, mais une forme de vie heureuse obtenue par soustraction, en cessant de tenir les choses pour bonnes ou mauvaises en elles-mêmes.
La tranquillité suivit la suspension du jugement comme l'ombre suit le corps.Esquisses pyrrhoniennes, I, 29
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 (le but du scepticisme)
5 de plus
Justification
Le tourment du désir vient, selon Sextus, de tenir certains objets pour bons ou mauvais par nature : on les poursuit ou les fuit avec violence, et l'on se trouble. En suspendant ce jugement de valeur, on se déprend de la poursuite anxieuse sans pour autant viser l'extinction stoïcienne complète des affections. Le sceptique conserve les inclinations naturelles, la faim, la soif, et y répond avec mesure : un détachement à l'égard des biens supposés, tempéré par l'acceptation des affections inévitables, qui le tient un peu en deçà de l'ascèse stricte.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238
Justification
Le sceptique tient que la plus grande part de la souffrance vient non des affections elles-mêmes mais de l'opinion surajoutée qu'elles sont des maux par nature : c'est cette croyance qui redouble la douleur d'une détresse morale. Retirer le jugement allège d'autant : on garde la douleur forcée, mais on en ôte le surcroît d'angoisse. La position rejoint la « médiane » d'une indifférence à l'égard du sens de la souffrance, ni féconde ni à abolir par principe, mais désamorcée par la suspension du jugement de valeur.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238
Justification
L'espoir comme la crainte porte sur un avenir tenu pour bon ou mauvais par anticipation : or c'est précisément ce jugement sur l'à-venir non manifeste que le sceptique suspend. Sans dogme sur ce que demain doit apporter, il ne suspend pas son repos à une attente, et accueille ce qui se présente. La tonalité est donc celle d'une lucidité tranquille plutôt que d'un principe d'espérance, sans pour autant le désespoir tragique, étranger à qui a renoncé à juger le futur.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30
Justification
Le scepticisme est d'abord une activité d'examen : la « skepsis » est recherche, mise en balance attentive des raisons opposées avant toute suspension. Cette discipline réflexive, tournée vers l'épreuve des opinions plutôt que vers l'action transformatrice du monde, penche du côté de la vie examinée. Mais elle s'arrête au seuil de l'intériorité morale au sens socratique, car le sceptique n'a pas de doctrine du moi à approfondir : un examen sans introspection métaphysique.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 1-4 (les trois philosophies)
Toute théorie du moi, substance, continuité, faisceau, est une thèse sur ce que l'âme serait par nature ; le sceptique l'oppose à ses rivales et suspend. Sextus parle de l'homme et de ses affections au plan du phénomène, sans doctrine de l'identité personnelle.
2 de plus
Justification
Aux livres éthiques, Sextus oppose la diversité inépuisable des lois, des coutumes et des croyances des peuples pour montrer que rien n'est bon ni mauvais « par nature » : si quelque chose l'était, tous le tiendraient pour tel. Faute de critère, il sur l'existence de normes universelles, et règle sa conduite sur la « loi et la coutume » de son pays, sans les tenir pour vraies. De ce relativisme par suspension on tire un universalisme nul et un constructivisme mince, car suivre la convention n'est pas la fonder : c'est s'y conformer en l'absence de toute vérité morale établie.
Esquisses pyrrhoniennes, III, 168-238 (les choses bonnes et mauvaises) · Esquisses pyrrhoniennes, I, 145-163 (le dixième trope, des coutumes)
Justification
N'ayant aucune vérité au nom de laquelle réformer l'ordre établi, le sceptique se règle par défaut sur les lois, les coutumes et les institutions reçues de son pays, qu'il observe sans y croire dogmatiquement. Ce conformisme est conservateur par abstention plutôt que par conviction : non l'amour de la tradition, mais l'absence de tout critère qui justifierait de la renverser. La position penche donc vers le conservatisme, mais sans le fondement axiologique qu'un Burke lui donnerait.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 17 et 23-24 (suivre la loi et la coutume)
Justification
Sextus aligne les arguments des dogmatiques pour et contre l'existence des dieux, montre qu'ils s'équilibrent, et conclut à la suspension : on ne peut établir ni que les dieux existent ni qu'ils n'existent pas. Plus radical que l'agnosticisme ordinaire, qui affirme l'indécidabilité comme une thèse, il ne tranche même pas pour l'inconnaissable. En pratique pourtant, suivant la coutume, il dit des dieux qu'ils existent, les honore et les tient pour prévoyants, sans dogme. C'est cette suspension vécue, et non un agnosticisme doctrinal, que vise ici la position médiane.
Esquisses pyrrhoniennes, III, 2-12 (sur les dieux) · Contre les savants, IX, 13-194
5 de plus
Justification
Sextus partage avec les stoïciens l'idée que le trouble naît d'un jugement, l'opinion qu'une chose est bonne ou mauvaise par nature, et que retirer ce jugement apaise. C'est un intellectualisme des passions : la thérapeutique passe par la suspension de l'opinion. Mais il s'en écarte sur un point décisif : il ne supprime pas toute affection, reconnaissant que le sceptique souffre encore du froid ou de la soif, affections « forcées » qu'aucune suspension n'abolit. D'où une position nettement intellectualiste mais retenue de l'extrême par cette part d'affect irréductible.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238
Localiser le sacré dans l'immanence ou la transcendance suppose une thèse sur la nature du divin, que Sextus suspend précisément (voir GOD_EXISTENCE). Il suit le culte par coutume sans rien décider de la nature de ce qu'il honore.
Matérialisme, idéalisme et dualisme sont autant de thèses sur le réel « par nature », que le sceptique oppose les unes aux autres pour suspendre son jugement. Il accorde le phénomène, jamais une métaphysique du fond du réel.
Sextus consacre une critique serrée à la notion de cause et au passage du signe à la chose signifiée, concluant qu'on ne peut établir aucune explication causale du caché. Trancher entre mécanisme, finalisme et vitalisme serait donc adopter le dogmatisme qu'il réfute.
Question anachronique : rien dans le corpus de Sextus ne permet de le positionner sur la pensée des machines sans extrapolation hasardeuse.
Suspendre son jugement : l'épochèRègleRapport à la certitude
Opposer à toute certitude sa contraire ; faute de trancher, suspendre.
Les opposaient à chaque thèse une thèse contraire de force égale (l') ; faute de pouvoir trancher, ils suspendaient leur jugement, l', et trouvaient dans ce suspens une tranquillité inattendue, l'. Cette règle reprend leur geste : devant une certitude qui vous emporte, bâtir vous-même la position adverse, peser, et accepter de ne pas conclure. Elle désamorce aujourd'hui les emballements et les disputes où l'on défend une opinion plus qu'on ne l'examine.
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Peser le cas contraire : l'équipollenceExerciceRapport à la certitude
a consigné la méthode des sceptiques anciens : à toute affirmation, opposer un argument contraire de force égale, jusqu'à ce que les deux se fassent équilibre, l'. Cet exercice reprend ce geste comme une discipline : non pour conclure, mais pour construire de vos propres mains le meilleur cas adverse à une opinion qui vous tient trop fort. La balance s'égalisant, la prise de l'opinion forcée se desserre, et l' devient possible. Aujourd'hui, il assouplit les certitudes où l'on s'est enfermé sans les avoir vraiment examinées.
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