Rapport à soi· Existernoyaudifficulté
La mort
Quelle attitude adopter face à la mort ?
Devant la mort, la première réaction n'est pas une philosophie : c'est la peur. Toute la question est de savoir ce qu'on en fait. Faut-il la guérir, en comprenant ce qui la rend vaine ? La convertir en lucidité, parce que des jours comptés pèsent davantage que des jours sans nombre ? L'apaiser en se préparant à un passage ? Ou lui donner raison, et refuser la mort comme le mal par excellence ? Qu'une part de nous survive ou non est une autre question, qui a son propre axe : se positionner ici, c'est choisir ce qu'on fait de sa propre finitude, et de la peur qui l'accompagne.
Se libérer de la crainte
25La peur de la mort est un mal plus sûr que la mort elle-même : elle empoisonne la vie entière. Il faut la guérir par la compréhension, en pensant la mort jusqu'au bout pour découvrir qu'elle n'est rien pour nous, ou qu'elle est le cours même de la nature ; l'esprit libéré de cette crainte peut enfin jouir de ce qui est.
Explorer cette position →Épicureexplicite
L'argument repose sur deux prémisses tirées de la physique : tout bien et tout mal résident dans la sensation, et la mort, dissolution des atomes de l'âme, est précisément privation totale de sensation. Il s'ensuit que la mort ne peut être un mal pour personne, car le sujet qui en pâtirait n'existe jamais en même temps qu'elle : tant que nous sommes, elle n'est pas là ; quand elle est là, nous ne sommes plus. La peur de mourir vise donc un néant, et craindre un état où l'on ne sera pas est aussi vain que de s'affliger du temps d'avant sa naissance. Ce raisonnement, deuxième volet du , retire son objet à l'angoisse qui, selon Épicure, empoisonne toute la vie.
Lettre à Ménécée, 124-125 · Maximes capitales, II
Lucrèceexplicite
Puisque l'âme est corporelle et naît, croît et vieillit avec le corps, elle se dissout avec lui : tout sentir cesse alors, et un sujet qui n'est plus ne peut éprouver aucun mal. La mort n'est donc rien pour nous, conclusion qu'Épicure tenait déjà ; mais Lucrèce y consacre tout le livre III et en fait une longue consolation, multipliant les preuves de la mortalité de l'âme et l'argument de la symétrie : nous ne nous affligeons pas du néant d'avant notre naissance, pourquoi craindre celui d'après notre mort, qui lui ressemble en tout ? Vouloir survivre est se contredire, car le mort n'aura plus de manque ni de regret. La consolation s'élargit à une réplique à la nature elle-même, qui reproche aux vivants leur ingratitude et leur soif de durer.
De la nature des choses, III, 417-829 (l'âme mortelle ; la mort n'est rien pour nous) · De la nature des choses, III, 830-1094 (l'argument de la symétrie ; la diatribe de la Nature)
Épicurismeexplicite
Tout bien et tout mal résident dans la sensation, et la mort est précisément privation de toute sensation : la physique le garantit, puisque l'âme, faite d'atomes subtils, se disperse quand le corps se défait. De là l'argument décisif : la mort n'est rien pour nous, car tant que nous sommes là, la mort n'y est pas, et quand la mort est là, nous n'y sommes plus ; le sujet qui pourrait pâtir et l'événement redouté ne coexistent jamais. La peur de la mort vise donc un néant et repose sur l'illusion d'assister encore à sa propre absence. Cela vise les terreurs de l'au-delà, châtiments et survie, que l'épicurisme tient pour des fictions sans objet : il n'y a pas de durée infinie à craindre, et une vie limitée mais sans angoisse vaut une éternité.
Épicure, Lettre à Ménécée, 124-125 · Lucrèce, De la nature des choses, livre III
Sénèqueexplicite
La mort n'étant que le terme naturel d'un emprunt rendu à la nature, le mal n'est pas en elle mais dans la crainte qu'on en a, crainte qui asservit toute la vie à son ombre. Sénèque renverse alors la peur en instrument de liberté : qui s'exerce chaque jour à mourir, et tient pour ouverte la porte de la sortie volontaire, ne peut plus être contraint par rien ni par personne. La méditation de la mort n'est donc pas morbide mais émancipatrice, et elle vaut moins pour l'au-delà, qu'il n'attend pas, que pour rendre au présent tout son prix.
Lettres à Lucilius, XXVI et LXX (s'exercer à la mort) · Lettres à Lucilius, IV (méditer la mort, c'est méditer la liberté)
Zhuangziexplicite
À la mort de sa femme, Zhuangzi chante en battant la mesure sur une jarre : pleurer serait ignorer le cours des choses. La mort n'est pas un néant à craindre ni le passage vers une âme immortelle, mais un moment de la incessante (hua) : les souffles se nouent en vie comme les saisons se succèdent, puis se dénouent et se reforment ailleurs. Qui sait si le mort ne se félicite pas, comme un exilé enfin rentré ? Cette sérénité par insertion dans le grand passage des formes croise l'apaisement épicurien, mais il s'y mêle l'idée que la matière vivante se recompose sans fin, ce qui n'est ni vraiment une extinction ni une immortalité personnelle.
Zhuangzi, ch. 18 (Parfaite joie) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)
Michel de Montaigneexplicite
Le jeune Montaigne, suivant et , tient que « philosopher c'est apprendre à mourir » : préméditer sans cesse la mort pour la désarmer. Le Montaigne mûr renverse ce stoïcisme volontariste : à trop penser la mort, on s'empoisonne la vie. Mieux vaut s'en remettre à la nature, qui « vous apprendra suffisamment » à mourir le moment venu, comme les paysans le font sans philosophie. La mort cesse d'être une épreuve à préparer pour devenir un terme naturel à accueillir sans le craindre, dans une sérénité de coloration épicurienne plus que d'espérance d'au-delà.
Essais, I, 20, « Que philosopher c'est apprendre à mourir » et III, 12, « De la physionomie »
Voir plus (19)
Marc Aurèleexplicite
Si tout, dans le cosmos, naît du changement et y retourne, la mort n'est qu'une transformation parmi d'autres, la dissolution des éléments dans le tout d'où ils venaient : rien de ce qui est conforme à la ne saurait être un mal. Mais Marc Aurèle ne se contente pas d'en désamorcer la terreur ; il la tient chaque jour devant les yeux pour gouverner l'action présente, de sorte que la conscience aiguë de la mort, plus qu'une consolation, devient l'aiguillon d'une vie droite. Sa note propre est l'image du fruit mûr : quitter la vie comme l'olive tombe, en bénissant la terre qui l'a portée.
Pensées pour moi-même, II, 17 · Pensées pour moi-même, IV, 48 · Pensées pour moi-même, IX, 3
Meursaultexplicite
Partie II, chapitre 5
Benthaminférable
Matérialiste et ennemi des fictions, Bentham ne reconnaît aucun au-delà : la mort est la simple cessation de la sensibilité, donc ni à craindre ni à entourer de superstitions. Il pousse la conséquence jusqu'à léguer son corps à la science et le faire conserver en auto-icône, geste lucide contre la terreur religieuse de la mort.
Auto-Icon ; or, Farther Uses of the Dead to the Living
Diogène de Sinopeinférable
Diogène affiche une indifférence provocante envers la mort : il demande, dit-on, qu'on jette son cadavre par-dessus le mur pour les bêtes, et raille le soin des sépultures, puisqu'il ne sera plus là pour rien sentir. La crainte de mourir relève des conventions vaines qu'il s'agit précisément de défaire ; la mort n'est rien qui doive troubler le sage autosuffisant. La sérénité rejoint le ton épicurien, sans aucune promesse d'immortalité personnelle.
Diogène Laërce, Vies, VI, 79
Humeexplicite
Hume réfute l'immortalité de l'âme sur tous les plans, métaphysique, moral et physique : rien n'autorise à croire que la conscience survive à la dissolution du corps. Il affronte d'ailleurs sa propre fin avec une sérénité enjouée, sans crainte ni espérance d'au-delà. La mort est le terme naturel, et la redouter n'a pas plus de sens que de regretter de n'avoir pas existé avant de naître.
De l'immortalité de l'âme
Cynismeinférable
Les cyniques affichent une indifférence provocante envers la mort : Diogène, dit-on, demande qu'on jette son cadavre par-dessus le mur pour les bêtes, raillant le soin des sépultures, puisqu'il ne sera plus là pour rien sentir. La mort n'est rien qui doive troubler le sage autosuffisant, et la crainte qu'on en a relève des conventions vaines qu'il s'agit justement de défaire.
Diogène Laërce, Vies, VI
Utilitarismeinférable
L'utilitarisme, naturaliste et séculier, ne s'appuie sur aucune doctrine ferme de l'au-delà : Bentham tient la mort pour la simple cessation de la sensibilité, Mill laisse l'immortalité indécidable. La mort est donc avant tout la fin de la capacité de plaisir et de peine, ce qui justifie qu'on cherche à la retarder et à en réduire les souffrances, plus qu'à l'investir de sens.
Bentham, Auto-Icon ; Mill, Trois essais sur la religion
Sartreexplicite
Sartre récuse explicitement l'être-pour-la-mort de Heidegger : loin d'être ma possibilité la plus propre, qui donnerait sens à ma vie, la mort est un fait absurde et extérieur, la pure suppression de mes possibles. Elle ne s'attend ni ne s'assume comme mienne, elle me livre au regard d'autrui. Le sens vient de la liberté en cours, jamais de la mort, qu'il s'agit moins d'apprivoiser que de ne pas laisser commander la vie.
L'Être et le Néant, IV (Ma mort)
Épictèteexplicite
La mort « n'est rien de terrible », mais une opinion qui la rend telle : c'est un événement naturel, le retour des éléments au tout, qu'il faut tenir devant les yeux chaque jour sans le craindre. Le ton rejoint la sérénité épicurienne face à la mort, avec une coloration cosmique stoïcienne plutôt qu'une véritable immortalité personnelle.
Manuel, §5 et §21 · Entretiens, III, 24
Millinférable
Mill juge l'immortalité de l'âme ni prouvable ni réfutable par la raison : l'expérience plaide plutôt pour la fin de la conscience avec le corps, mais la question reste ouverte. Il concède que l'espérance d'une vie future, sans fondement assuré, peut avoir une valeur pour la conduite, sans qu'on puisse s'y appuyer comme sur un savoir.
Trois essais sur la religion (Théisme)
Spinozainférable
Pour l'homme libre, la crainte de mourir est une passion née d', à dissoudre par la connaissance : l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort. L'éternité de l'esprit qu'il évoque n'est pas une survie personnelle dans la durée, d'où une part résiduelle d'immortalisme. Et si tout être s'efforce de persévérer dans l'être (conatus), ce refus métaphysique de sa propre destruction reste second devant la sérénité du sage.
Éthique, IV, prop. 67 · Éthique, V, prop. 38-39
Stoïcismeexplicite
La mort est un processus naturel, conforme à l'ordre du cosmos, et donc un qu'il ne faut pas craindre. La méditation de la mort (la prémeditation des maux et le memento mori) sert à libérer la vie présente de l'angoisse plutôt qu'à promettre une survie. Marc Aurèle y voit la simple dissolution des éléments dans le tout.
Sénèque, Lettres à Lucilius, 26 · Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 17
Taoïsmeexplicite
Les trois pôles de cet axe cernent mal la vision taoïste : la mort n'y est ni néant à apprivoiser ni promesse d'immortalité de l'âme, mais un simple moment de la transformation universelle, comparable au passage des saisons. À la mort de sa femme, Zhuangzi cesse de pleurer et chante en battant la mesure sur une jarre, comprenant qu'elle dort désormais dans la grande chambre du cosmos. La crainte de la mort s'y dissout dans le consentement au changement.
Zhuangzi, ch. 18 (La joie parfaite) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître vénérable)
Confuciusexplicite
Interrogé sur la mort et les esprits, Confucius détourne vers la vie : tu ne sais pas encore servir les vivants, comment saurais-tu servir les morts ?. Il écarte la spéculation sur l'au-delà sans la nier, et reporte le soin sur la conduite présente. Mais le culte des ancêtres maintient une continuité : les morts demeurent présents par la mémoire et les rites, une forme de survie dans la lignée.
Entretiens (Lunyu), XI.12
Schopenhauerexplicite
Triple consolation contre la peur de la mort : l'argument de symétrie, l'état d'après notre mort n'est autre que celui d'avant notre naissance, donc indifférent ; la mort comme « muse de la philosophie », sans laquelle on ne philosopherait guère ; l'indestructibilité de notre être en soi, le vouloir, qui ne connaît ni temps ni fin, sans pour autant qu'aucune personne survive.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 41, « Sur la mort »
Socrateinférable
Craindre la mort, dit Socrate, c'est se croire savant sans l'être, car nul ne sait si elle est un mal. De deux choses l'une : ou bien elle est un sommeil sans rêve, et c'est un gain, ou bien elle est un voyage de l'âme vers les morts, et c'est un bonheur ; dans les deux cas l'homme de bien n'a rien à redouter. La démonstration de l'immortalité viendra de Platon ; chez Socrate, la position reste suspendue entre ces deux espérances.
Platon, Apologie, 40c-41c (les deux hypothèses sur la mort)
Confucianismeexplicite
Le confucianisme détourne de la spéculation sur l'au-delà pour reporter le soin sur la vie et les devoirs présents, mais entoure la mort de rites et perpétue le culte des ancêtres. Les défunts demeurent ainsi présents dans la mémoire et la piété de la lignée : non un anéantissement à craindre, ni vraiment une survie de l'âme, mais une continuité par la piété filiale et la transmission.
Entretiens (Lunyu) ; Classique de la piété filiale
Aristoteinférable
Aristote tient la mort pour la plus redoutable des choses, car elle est la fin et prive de tous les biens : c'est un mal réel, non un rien, devant lequel le courage trouve son sens en l'affrontant sans le fuir. L'âme, forme du corps, périt avec lui pour l'essentiel, seul l'intellect (nous) pouvant être tenu pour éternel, mais de façon impersonnelle. D'où une finitude assumée, teintée de la gravité d'une perte.
Éthique à Nicomaque, III, 6 et 9 · De l'âme, III, 5
Aristotélismeinférable
L'aristotélisme tient la mort pour la fin naturelle du composé d'âme et de corps : un mal réel, qui prive de tous les biens, mais à affronter avec courage plutôt qu'à fuir ou à nier. Sauf l'intellect, dont l'éternité reste impersonnelle, rien de la personne ne survit : une finitude lucide, qui reconnaît à la mort sa gravité sans en faire ni un rien ni un passage.
Aristote, Éthique à Nicomaque, III
Arguments et objections (3)
Vivre en vue de sa mort
3Ne pas fuir sa mortalité mais la tenir devant soi : savoir ses possibilités comptées est ce qui les rend miennes et donne son poids à chaque choix. Cette lucidité n'est pas morbide ; elle est le prix d'une existence authentique, arrachée à la dispersion et au « on meurt » anonyme qui ne concerne jamais personne.
Explorer cette position →Voir les positions implicites (3)
Phénoménologieexplicite
Avec Heidegger, la phénoménologie fait de la mort une structure de l'existence : le Dasein est être-pour-la-mort, et c'est en anticipant résolument sa fin la plus propre, indépassable et non partageable, qu'il s'arrache au bavardage du « on » et se ressaisit authentiquement. La mort n'est pas un événement lointain mais ce qui, dès maintenant, individualise et donne son poids à l'exister.
Heidegger, Être et Temps, §§ 46-53
Existentialismeexplicite
Dans la tradition existentielle, la finitude n'est pas un accident extérieur mais ce qui individualise l'existence : pour , le Dasein (l'être-là) est être-pour-la-mort, et l'anticipation résolue de sa mort propre arrache à l'inauthenticité, contraire de l'. nuance cette thèse, mais le courant refuse unanimement l'immortalité consolatrice.
Heidegger, Être et Temps
Nietzscheinférable
Nietzsche congédie l'au-delà chrétien comme une calomnie de la vie, et refuse aussi de faire de la mort un mal absolu : il prêche une mort libre, choisie à la bonne heure, qui couronne l'existence au lieu de la subir. Mourir sa propre mort, au sommet, c'est faire de sa fin un acte et un accomplissement, dans l'amor fati qui dit oui jusqu'à l'éternel retour.
Ainsi parlait Zarathoustra, De la mort libre · Crépuscule des idoles
Arguments et objections (3)
Se préparer au passage
14La mort n'est pas un mur mais un seuil : l'attitude juste est de s'y préparer par la manière dont on vit, et de l'aborder dans la confiance. C'est l'ars moriendi des traditions : apprendre à bien mourir est une part d'apprendre à bien vivre, et la sérénité du dernier passage se cultive dès maintenant.
Explorer cette position →Platonexplicite
Le ne pose pas la survie, il l'argumente, par quatre preuves enchaînées : la génération des contraires, l' qui suppose une connaissance antérieure à la naissance, l'affinité de l'âme avec l'intelligible simple et indestructible, enfin l'argument de l'essence, l'âme portant en elle la vie ne pouvant admettre son contraire. Le raisonnement s'appuie sur le de l'âme et du corps : ce qui est simple ne se décompose pas, donc ne périt pas. La mort cesse alors d'être un anéantissement pour devenir le passage de l'âme vers l'intelligible, et la philosophie elle-même, comme détachement du corps, en est l'apprentissage anticipé.
Phédon, 64a, 102a-107b · République, X, 614a-621d (mythe d'Er)
Plotinexplicite
L'âme étant une substance simple, immatérielle et apparentée à l'intelligible, elle ne se décompose pas et survit à la dissolution du corps : Plotin reprend et développe l' du de . La mort n'est qu'un dépouillement, la libération de l'âme hors de son enveloppe corporelle, et donc rien de redoutable pour qui a déjà appris à vivre tourné vers le haut. Le sage s'y exerce dès cette vie, en détachant son moi véritable du corps.
Ennéades, IV, 7 (De l'immortalité de l'âme) · Ennéades, I, 9 (Du suicide raisonnable)
Antigoneexplicite
Prologue · Deuxième épisode (v. 460-464)
Voir plus (11)
Thomas d'Aquinexplicite
La mort sépare l'âme du corps, mais l'âme intellective, parce qu'elle subsiste par elle-même, ne périt pas : elle survit dans l'attente de la résurrection des corps, où l'homme sera de nouveau complet. La mort n'est donc ni un pur néant ni l'horizon ultime, mais un passage vers la vie éternelle et, pour le juste, vers la vision de Dieu. C'est un immortalisme proprement chrétien, qui conjugue l'immortalité de l'âme et la résurrection de la chair.
Somme théologique, Ia, q. 75, a. 6 ; Suppl., q. 75
Platonismeexplicite
Le platonisme affirme l'immortalité de l'âme, démontrée dans le par sa parenté avec les Idées et son caractère simple et indissoluble. La mort n'est que la séparation de l'âme et du corps, et le philosophe s'y exerce sa vie durant.
Platon, Phédon, 64a, 78b-80b, la mort comme exercice · Platon, République, 608d-611a, l'immortalité de l'âme
Descartesexplicite
Le dualisme cartésien sépare réellement l'âme, substance pensante, du corps, substance étendue : rien dans la nature de l'esprit ne dépend du corps, dont la mort ne saurait donc l'atteindre. Descartes présente comme un but explicite des Méditations de démontrer, contre les libertins, l'immortalité de l'âme. La mort n'est que la défaillance d'une machine, l'âme lui survivant.
Méditations métaphysiques, Épître dédicatoire et VI
Leibnizinférable
Chez Leibniz, aucune substance ne périt vraiment : la monade est indestructible, et ce qu'on nomme mort n'est qu'une enveloppe et une diminution, non un anéantissement. L'âme rationnelle conserve de surcroît son individualité, sa mémoire et son identité morale, gage d'une immortalité personnelle requise par la justice divine.
Monadologie, §§ 73-77 · Discours de métaphysique, § 34
Śaṅkaraexplicite
Le soi () n'est jamais né et ne meurt jamais : la mort n'affecte que le composé corps-mental, non la conscience qui en est le témoin. À cet égard, Śaṅkara relève de l'immortalisme, la vie présente étant un passage en vue de la délivrance. Mais l'encodage demande une nuance : ce qui est immortel n'est pas l'âme individuelle, qui se défait avec ses renaissances, mais le soi impersonnel identique en tous. Pour qui a réalisé cette identité, la mort n'est même plus un événement à craindre, ce qui ajoute une coloration proche du « la mort n'est rien » : elle ne peut rien retrancher à ce qui, par essence, n'a jamais été dans le temps.
Commentaire sur la Bhagavad Gītā, II, 11-30 · Commentaire sur la Kaṭha Upaniṣad
Kantexplicite
La raison théorique ne peut prouver que l'âme survit au corps, mais la raison pratique le postule : la loi morale commande une perfection que nulle vie finie n'achève, ce qui exige un progrès indéfini, donc l'immortalité de l'âme. Immortalité non démontrée mais postulée, croyance rationnelle adossée à la moralité.
Critique de la raison pratique, Dialectique, II
Lockeinférable
Chrétien, Locke attend une vie future, mais la fonde sur la résurrection promise plutôt que sur une immortalité naturelle de l'âme, dont il doute (il envisage même une matière capable de penser). C'est Dieu qui ressuscite et récompense, l'au-delà étant un don, non une propriété intrinsèque de l'esprit.
Le Christianisme raisonnable · Essai sur l'entendement humain, IV, 3
Vedānta (Advaita)inférable
Pour le védânta, le Soi (atman) est éternel et ne meurt pas : la mort n'atteint que le corps et la personne empirique, tandis que l'atman transmigre de vie en vie selon le karma. C'est donc d'abord un immortalisme (le Soi survit, indestructible), doublé d'un passage (la mort n'est qu'une étape) et d'une préparation (bien mourir oriente la suite), jusqu'à la libération (moksha) qui dissout la transmigration elle-même.
Bhagavad-Gita, II · Katha Upanishad
Le Bouddhainférable
Pour le Bouddha, la mort n'est ni l'anéantissement d'un soi (il n'y a pas de soi permanent, ) ni la survie d'une âme, mais un passage dans le cycle des renaissances commandé par le karma : une simple étape, à préparer pourtant avec soin, car l'état d'esprit du mourant oriente sa renaissance, et quelque chose se continue sans qu'aucune âme ne demeure. Une position d'équilibre, jusqu'à la libération qui seule arrête le cycle.
Suttas sur le karma et la renaissance · Bardo Thödol (tradition tibétaine)
Nāgārjunainférable
Nagarjuna reprend la vue bouddhiste de la mort comme passage dans le cycle des renaissances, mais la lit à la lumière de la vacuité : naissance et mort sont elles-mêmes vides de nature propre. La mort n'est donc ni un terme absolu ni la survie d'une âme, mais une transition conditionnée, une étape parmi d'autres, jusqu'à ce que la sagesse défasse le cycle. Position d'équilibre, sans le pôle du refus.
Stances du milieu (Mūlamadhyamakakārikā), XXV
Bouddhismeinférable
Pour le bouddhisme, la mort n'est ni anéantissement d'un soi ni survie d'une âme, mais un passage dans le cycle des renaissances réglé par le karma : une simple étape, à préparer pourtant avec soin, car l'état d'esprit du mourant oriente la renaissance, et quelque chose se continue sans qu'aucune âme permanente ne demeure. Une position d'équilibre, jusqu'à la libération qui seule arrête le cycle.
Bardo Thödol (Livre des morts tibétain) · Suttas sur la renaissance
Refuser la mort
Opinion commune3La mort est un mal réel, le scandale absolu : rien ne la justifie ni ne la rachète. La juste attitude n'est pas de l'apprivoiser mais de la refuser, de la révolte métaphysique qui ne bénit jamais l'inacceptable jusqu'au combat concret pour la reculer ou la vaincre. Consentir serait trahir ce que la vie a d'irremplaçable.
Explorer cette position →Transhumanismeexplicite
Le transhumanisme rompt avec les sagesses de l'acceptation : la mort n'est ni un néant indifférent, comme chez , ni l'horizon qui donnerait son prix à la vie, comme chez , mais le plus grand des dommages et un problème technique. Le vieillissement y est requalifié en maladie guérissable. C'est la révolte portée à son terme : refuser la finitude comme une injustice à combattre, non comme un destin à apprivoiser.
Bostrom, « The Fable of the Dragon-Tyrant » · de Grey, Ending Aging
Voir plus (2)
Beauvoirinférable
Pour Beauvoir, la mort n'est jamais naturelle : c'est une violence, un scandale injustifiable qui brise les projets et fait outrage à la vie, fût-elle longue et consentie. À l'accueillir avec sérénité, elle préfère la révolte et l'indignation, refusant de parer d'un sens ce qui n'est qu'une défaite. La mort des siens, vécue de près, lui apparaît comme une rupture inacceptable, non comme un accomplissement.
Une mort très douce · La Vieillesse
Camusinférable
La mort est le scandale par excellence : l'horizon qui révèle et ruine tout espoir, mais que Camus refuse d'accueillir avec sérénité. À la résignation comme à l'espérance d'un au-delà, il oppose la révolte : mourir irréconcilié, lucide et insurgé, sans appel ni consolation. C'est dans ce refus obstiné, non dans l'acceptation, que l'homme absurde affirme sa grandeur.
Le Mythe de Sisyphe · L'Homme révolté
Arguments et objections (3)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- PrescriptifExistentielle Expérience de penséeLa finitude, un bien ?
Une vie sans terme finirait-elle par se vider de sa saveur, passions émoussées, tout déjà vécu ? Si oui, ce n'est pas malgré la mort mais grâce à elle que nos jours comptent.
une vie entière - PratiqueExistentielle QuestionApprivoiser la peur
Les sages ont proposé des exercices pour vivre sans en être hanté, y songer chaque jour ou n'y plus penser : la philosophie peut-elle vraiment nous guérir de cette peur, ou nous tient-elle trop fort pour céder ?
la pensée de la mort
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- PrescriptifExistentielleAvant la naissance, après la mort
Nous ne pleurons pas le néant qui précédait notre naissance : pourquoi redouter celui qui suivra notre mort ? Et comment la mort serait-elle un mal, s'il n'y a plus personne pour en pâtir ?
celui qui meurt - PrescriptifExistentielleMa mort, ou la mort ?
Ma mort est-elle ma possibilité la plus propre, celle qui m'individualise et me rend à moi-même, ou une limite absurde venue du dehors, qui met fin à mes possibles sans rien me révéler ?
ma propre mort - PrescriptifExistentielleLa mort des autres
La mort nous atteint d'abord dans celle de ceux que nous aimons : ce deuil n'est-il « rien », ou nous apprend-il, mieux que toute théorie, ce que mourir veut dire ?
la mort d'un proche - PrescriptifMoraleChoisir sa mort
Devant une vie devenue insupportable, mettre fin à ses jours est-il l'ultime liberté, la « porte ouverte » des stoïciens, ou une faute envers soi et envers les autres ?
mettre fin à sa vie - PrescriptifExistentielleSurvivre dans ses œuvres
À défaut d'une survie de l'âme, se prolonger dans ce qu'on laisse, des enfants, une œuvre, une trace dans les mémoires : vraie victoire sur la mort, ou consolation qui ne nous concerne plus une fois disparus ?
ce qui nous survit - PrescriptifExistentielleVaincre la mort ?
Et si la mort n'était plus une fatalité mais une maladie à guérir : devons-nous repousser sans fin nos limites par la technique, ou y a-t-il une sagesse à consentir à notre condition mortelle ?
la condition mortelle
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifQuelque chose survit-il ?
L'âme, ou quelque chose de nous, échappe-t-il à la dissolution du corps, ou la conscience s'éteint-elle avec lui : et si une part survivait, serait-ce encore vraiment nous ?
l'âme - DescriptifTout finit : est-ce vain ?
Puisque la mort efface tout, ce que nous faisons a-t-il encore un sens, ou une chose peut-elle valoir pleinement sans durer toujours ?
le cours d'une vie - DescriptifSurvivre dans ses œuvres ?
Les œuvres, les enfants, la mémoire prolongent un nom, non une conscience : cette immortalité par procuration mérite-t-elle le mot de survie, ou n'est-elle qu'une consolation qui en détourne le sens ?
les traces laisséesAprès la mort - DescriptifFaut-il que ça dure ?
Si tout finit, par la mort puis l'effacement de toute trace, ce que nous faisons est-il vain, ou une chose peut-elle avoir pleinement un sens sans durer toujours ?
le temps d'une vieLe sens de la vie - PrescriptifExistentiellePour qui bâtir après soi ?
Planter un arbre dont on ne verra pas l'ombre : devons-nous quelque chose à ceux qui viendront, qui n'ont rien fait pour nous ? La transmission tourne le présent vers un avenir qui nous dépasse.
ceux qui viendrontOrientation temporelle
Celui qui a appris à mourir a désappris à servir.Sénèque · Lettres à Lucilius, XXVI
Ceux qui s'attachent droitement à la philosophie s'exercent à mourir.Platon · Phédon, 67e
Craindre la mort n'est rien d'autre que se croire savant sans l'être, c'est croire savoir ce qu'on ne sait pas.Socrate · Platon, Apologie, 29a
Il n'est jamais né et jamais ne meurt ; non engendré, permanent, éternel, il n'est pas tué quand le corps est tué.Śaṅkara · Bhagavad Gītā, II, 20, commentée par Śaṅkara
Il n'y a pas de mort naturelle.Beauvoir · Une mort très douce
Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré.Camus · Le Mythe de Sisyphe, « La liberté absurde »
La mort n'est donc rien pour nous et ne nous touche en rien, puisque la nature de l'âme est tenue pour mortelle.Lucrèce · De la nature des choses, III, 830-831
La mort n'est rien pour nous ; car lorsque nous sommes, la mort n'est pas là, et lorsque la mort est là, nous ne sommes plus.Épicure · Lettre à Ménécée, 125
La vie et la mort se suivent comme le jour et la nuit. Pourquoi m'en affliger ?Zhuangzi · ch. 18 (Parfaite joie)
Nous ne tolérerons plus la tyrannie du vieillissement et de la mort.Max More · « Lettre à Dame Nature » (1999)
Quitte la vie comme l'olive mûre qui tombe, bénissant la nature qui l'a produite et reconnaissante envers l'arbre qui l'a portée.Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, IV, 48