Phénoménologie
Revenir « aux choses mêmes » : décrire l'expérience vécue telle qu'elle se donne à la conscience.
1900 – …
Inaugurée par au tournant du XXe siècle, la phénoménologie naît d'un combat précis : contre le psychologisme, qui réduisait les lois logiques à de simples faits de notre esprit, et contre le naturalisme, qui traite la conscience comme un objet du monde parmi d'autres. Husserl forge une méthode de description rigoureuse, prolongée puis infléchie par ses héritiers, dont la divergence fait l'histoire de l'école : , son assistant, la convertit en analytique de l'existence ( Être et Temps, 1927) ; la déplace vers la perception et le corps ( Phénoménologie de la perception, 1945) ; en tire une ontologie de la liberté. De cette filiation sort l', et son influence irrigue ensuite une grande part de la pensée française, de l'herméneutique à la déconstruction. Ce que l'école partage tient moins à une doctrine qu'à une exigence : revenir « aux choses mêmes » telles qu'elles se donnent.
La philosophie doit d'abord décrire fidèlement l'expérience telle qu'elle se donne en première personne, et non l'expliquer du dehors comme un fait parmi les faits.
Toute conscience est conscience de quelque chose : le sens du monde ne gît pas tout fait dans la nature, il se constitue dans le rapport intentionnel du sujet à ce qui lui apparaît.
Je ne possède pas un corps comme un objet, je suis un corps vivant : c'est par lui, et non par-dessus lui, que le monde m'apparaît.
Justification
La phénoménologie husserlienne se veut science rigoureuse, capable de fonder le savoir contre le psychologisme et le relativisme sceptique. Son geste est l' : suspendre la thèse naïve du monde pour revenir aux choses mêmes, telles qu'elles se donnent à la conscience. Là se trouvent des données apodictiques, indubitables parce que saisies sans intermédiaire dans l'évidence intuitive, socle d'une connaissance certaine. Cette quête d'un fondement absolu rapproche Husserl d'un fondationnalisme d'inspiration cartésienne, même si ses héritiers, Heidegger et Merleau-Ponty, abandonneront cet idéal d'apodicticité.
Husserl, La philosophie comme science rigoureuse · Husserl, Méditations cartésiennes
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Justification
La phénoménologie refuse l'alternative empirisme/rationalisme : contre le sensualisme qui réduit l'esprit à des impressions, et contre le rationalisme déductif, elle revient à l'intuition de ce qui se donne. L' dégage les structures essentielles de l'expérience, saisies dans une intuition des essences (Wesensschau) à la fois a priori et fondée sur le vécu. D'où une position de troisième voie, proche du criticisme.
Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, I · Husserl, Recherches logiques
Justification
Le point d'appui est l'intentionnalité reprise de : toute conscience est conscience de quelque chose, jamais un contenu clos sur lui-même. Il s'ensuit qu'on ne peut séparer l'objet de l'acte qui le vise : le sens et l'objectivité ne sont pas des faits bruts déposés dans la nature, ils se constituent dans ce rapport. La cible est le naturalisme objectiviste, qui prend le monde pour un en-soi indépendant de toute conscience et oublie qu'il l'a lui-même posé. Husserl montre ainsi que les idéalités scientifiques s'enracinent dans le monde de la vie (Lebenswelt), oublié comme leur sol ; Merleau-Ponty rappelle que la science est une expression seconde du monde perçu. La position penche vers le constructivisme, sans verser dans le relativisme.
Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1936) · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945), avant-propos
Justification
Toute explication causale présuppose déjà un monde qui apparaît à quelqu'un : la science elle-même opère sur des phénomènes donnés à une conscience qu'elle oublie. De ce constat les phénoménologues tirent un ordre de priorité : il faut d'abord décrire fidèlement comment les choses se donnent au vécu, avant d'en chercher la cause. La méthode, contre le sens commun, requiert l', mise entre parenthèses de nos thèses spontanées sur l'existence des objets, pour ne retenir que leur mode d'apparaître. C'est pourquoi Heidegger interroge l'être à partir de l'étant que nous sommes, et Merleau-Ponty fait de la perception vécue, non du fait physiologique, le premier sol de la philosophie.
Nous voulons revenir aux choses mêmes.Recherches logiques, II
Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie (1913) · Husserl, Méditations cartésiennes (1931) · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945), avant-propos
Justification
La description de la perception révèle ce que le dualisme cartésien masque : je n'éprouve jamais mon corps comme un objet étendu posé devant une conscience, mais comme le corps propre à partir duquel un monde s'ordonne, avec un haut et un bas, un proche et un lointain. Mon corps n'est pas dans l'espace, il est mon ancrage dans l'espace : la perspective, la latéralité, le toucher prouvent que tout point de vue sur le monde est d'abord une position corporelle. D'où la réfutation du sujet désincarné de : il n'y a pas une pensée qui posséderait un corps comme un instrument, mais un sujet incarné pour qui percevoir et habiter le monde ne font qu'un.
Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception ; Husserl, Idées II
Justification
Avec Heidegger, la phénoménologie fait de la mort une structure de l'existence : le Dasein est être-pour-la-mort, et c'est en anticipant résolument sa fin la plus propre, indépassable et non partageable, qu'il s'arrache au bavardage du « on » et se ressaisit authentiquement. La mort n'est pas un événement lointain mais ce qui, dès maintenant, individualise et donne son poids à l'exister.
Heidegger, Être et Temps, §§ 46-53
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Justification
La phénoménologie tient le sens pour constitué, non trouvé tout fait dans les choses : par l'intentionnalité, la conscience donne signification au monde, et le Dasein heideggérien est l'étant pour qui son propre être fait question. Le sens de l'existence n'est ni inscrit dans un ordre cosmique ni purement absurde : il se gagne dans la manière dont chacun assume et déploie son rapport au monde.
Husserl, La crise des sciences européennes · Heidegger, Être et Temps
Justification
Contre le naturalisme qui range la conscience parmi les processus déterminés, la phénoménologie restitue un sujet libre, activité intentionnelle qui donne sens au monde et ne s'y réduit pas. Husserl oppose l'esprit à la causalité de la nature ; ses héritiers, Sartre et Merleau-Ponty, radicalisent ce motif en une liberté incarnée et située. Le courant penche donc nettement du côté de la liberté, contre le déterminisme psychophysique.
Husserl, La crise des sciences européennes · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception
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Justification
Contre la réduction des affects à de simples états subjectifs irrationnels, la tradition phénoménologique leur reconnaît une portée cognitive : les tonalités affectives ouvrent un accès propre au monde. Heidegger fait de la disposition affective (Stimmung) un mode fondamental par lequel le Dasein se trouve d'emblée ouvert à son monde, l'angoisse révélant son être même ; Sartre analyse l'émotion comme une manière signifiante d'appréhender le monde, non une simple perturbation. L'affect est ainsi tenu pour révélant, sans pour autant ériger le sentiment en fondement de la morale.
Heidegger, Être et Temps (1927), §29-30 · Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions (1939)