Rapport à soi· Existernoyaudifficulté
Le sens de la vie
Que faire face à l'énigme du sens de la vie ?
L'énigme est commune : le sens de la vie ne se montre pas, et chacun connaît des heures de désorientation où plus rien ne semble l'indiquer. S'il y a un sens, il est à chercher et à déchiffrer ; s'il n'y en a pas, reste à le créer, à se révolter ou à y renoncer. Se positionner, c'est dire quelle attitude tenir face à cette obscurité, et ce qui peut donner un prix à nos jours.
Téléologie-providence
25Le sens existe, mais il ne se donne pas d'emblée : l'existence s'inscrit dans un ordre du monde ou un dessein providentiel qu'il faut apprendre à déchiffrer. Face à l'énigme, la tâche est de chercher cette finalité, de s'y fier même quand elle reste obscure, et d'y accorder sa conduite.
Explorer cette position →Platonexplicite
Tout l'ordre des choses est orienté vers le Bien, principe et fin de toute réalité : dans le , le Démiurge façonne le monde aussi beau et bon que possible en regardant le modèle éternel. La vie humaine trouve son sens dans cette téléologie cosmique, en s'assimilant autant que possible au divin et à l'ordre du tout.
Timée, 29d-30c, 47a-c · République, VI, 505a-b
Plotinexplicite
Le mouvement même de l'être est circulaire : toute chose procède de l' par puis tend à y retourner, et le retour () est inscrit dans la nature de ce qui est issu du Bien. Le sens de la vie humaine n'est donc ni à inventer ni absent : il est donné par cette structure, l'âme ayant à reparcourir consciemment le chemin de sa source. Vivre pleinement, c'est convertir son regard, se détourner du dehors et remonter vers l'origine dont on n'est jamais entièrement séparé.
Ennéades, VI, 9 · Ennéades, V, 1
Thomas d'Aquinexplicite
Le sens de la vie est pour Thomas donné, inscrit dans une qui ordonne chaque être à sa fin : l'homme est créé pour connaître et aimer Dieu, et toute son existence trouve sa direction dans ce retour vers son origine. Une mince part de construction subsiste, puisqu'il revient à chacun de coopérer librement à cette fin par ses actes, mais l'orientation fondamentale n'est ni inventée ni absurde, elle est reçue d'un ordre voulu.
Somme contre les Gentils, III, 25 et 37
Stoïcismeexplicite
Le cosmos est un vivant unique traversé par le , la raison divine ; l'homme en est une partie douée d'une parcelle de cette raison. « Vivre selon la nature » signifie dès lors vivre selon la raison, la sienne et celle du tout, ce qui se confond avec la vertu. Le sens de l'existence n'est pas à inventer : il tient à la juste place qu'on occupe dans l'ordre rationnel, contre un monde épicurien d'atomes indifférents.
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même · Cicéron, De la nature des dieux, livre II
Vedānta (Advaita)explicite
Si le Soi est déjà et n'est tombé dans la saṃsāra que par méprise, alors la fin de l'existence n'est pas un but à inventer mais une vérité à recouvrer : le sens est inscrit dans la structure du réel, et la vie a pour terme la , retour conscient du Soi à ce qu'il n'a jamais cessé d'être. Cette téléologie spirituelle se démarque sur deux fronts : contre l'absurdité d'une existence sans direction, elle pose une fin objective ; mais contre la ritualisme de la Mīmāṃsā, qui faisait du sens l'accomplissement correct des actes védiques en vue de fruits futurs, elle objecte qu'aucune action, par nature productrice de fruits et donc de nouveau karman, ne peut libérer : seule le peut la connaissance de ce qui est déjà accompli.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), I, 1, 4 · Kaṭha Upaniṣad
Aristoteexplicite
Du finalisme général découle une conséquence pour l'existence humaine : ce qui vaut pour l'œil ou pour la plante vaut pour l'homme, qui a lui aussi une fonction propre (ergon) inscrite dans sa nature. Le sens de la vie n'est dès lors ni reçu d'ailleurs ni inventé librement : il est à actualiser à partir d'une nature déjà orientée vers sa fin, l'activité rationnelle. C'est pourquoi le profil incline du côté d'un sens donné, tout en réservant à chacun la tâche de réaliser en acte ce qui n'est d'abord qu'en puissance.
Éthique à Nicomaque, I, 7 (l'argument de l'ergon) · Physique, II, 8
Voir plus (19)
Marc Aurèleexplicite
Le cosmos est un tout ordonné par le , et l'homme, parcelle de cette raison, y a sa place et sa fonction : bien vivre, c'est s'y accorder. Mais Marc Aurèle introduit un trait peu stoïcien, l'alternative « providence ou atomes » qu'il agite sans relâche : ou bien le monde est , ou bien il n'est qu'un tourbillon d'atomes, et dans les deux cas le sage doit garder son âme droite. Il retombe toujours du côté de l'ordre rationnel, mais cette hypothèse récurrente trahit une lucidité inquiète qui le distingue de la sérénité doctrinale d'.
Pensées pour moi-même, IV, 4 · Pensées pour moi-même, IX, 28 · Pensées pour moi-même, XII, 14
Sénèqueexplicite
Le monde est un cosmos ordonné par une raison () providentielle, et le sens de la vie humaine est de vivre conformément à cette nature rationnelle. La fin de l'homme, parcelle du tout divin, est inscrite dans l'ordre des choses : une téléologie cosmique fonde la morale.
De la vie heureuse, III (vivre selon la nature) · De la providence, I et V (l'ordre providentiel du monde)
Épictèteexplicite
Le monde est ordonné par une rationnelle et chaque être y a un rôle assigné, que la raison permet de reconnaître et d'accomplir. Une part de construction demeure, car c'est à chacun de bien jouer le rôle reçu, comme un acteur sa pièce.
Entretiens, I, 16 · Manuel, §17
Leibnizinférable
Pour Leibniz, ce monde est le meilleur des mondes possibles, choisi par Dieu parmi l'infinité des possibles selon le principe du meilleur. Rien n'y arrive sans raison suffisante, et chaque substance, par l'harmonie préétablie, concourt à l'ordre et à la perfection de l'ensemble. La vie tient son sens de cette finalité providentielle qui l'enveloppe, à reconnaître plutôt qu'à inventer.
Essais de Théodicée · Monadologie, §§ 53-60
Aristotélismeinférable
Le sens de l'existence est téléologique : comme tout être tend vers sa fin propre, la vie humaine trouve son sens dans l'actualisation de sa fonction, la vie selon la raison, dont le sommet est l'activité contemplative. Le sens n'est donc ni à construire de toutes pièces ni absurde, mais inscrit dans la nature même de l'homme.
Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7-8
Platonismeexplicite
Le platonisme est foncièrement téléologique (qui explique les êtres par la fin, le telos, vers laquelle ils tendent) : le monde est ordonné par le Démiurge en vue du meilleur, sur le modèle des Idées, et toute chose tend vers le Bien comme vers sa fin. L'existence humaine trouve son sens dans cette orientation de l'âme vers le principe qui ordonne le tout.
Platon, Timée, 29d-30c, l'ordre du monde · Platon, République, 505a-509c, le Bien comme fin
Le Bouddhainférable
L'existence a une fin assignable et un sens orienté : se libérer de la souffrance et du cycle des renaissances pour atteindre le (l'extinction de l'avidité, de la haine et de l'illusion). Tout le chemin est ordonné à ce terme, ce qui donne à l'enseignement une structure téléologique, même si ce but n'est pas fixé par un créateur mais découvert comme la nature des choses.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXVI (le brahmane)
Śaṅkarainférable
L'existence s'inscrit dans un ordre dont la fin est fixée d'avance : sortir du cycle des renaissances et retrouver l'identité du soi et du . Le sens n'est pas une création arbitraire de l'individu mais la reconnaissance d'une vérité déjà là, voilée par l'ignorance ; toute vie est orientée, qu'elle le sache ou non, vers cette délivrance. Une part de cheminement personnel subsiste, car c'est à chacun de parcourir la voie, mais le terme n'est pas inventé : il est découvert.
Commentaire sur la Bhagavad Gītā · Upadeśasāhasrī
Bouddhismeinférable
Puisque la cessation de la souffrance est possible, elle fournit à l'existence un terme vers lequel tout s'ordonne : se libérer du cycle des renaissances pour atteindre le (l'extinction de l'avidité, de la haine et de l'illusion). Le sens n'est donc ni à inventer par chacun ni décrété par un créateur, contrairement aux fins fixées par un Dieu : il est découvert comme la nature même des choses, ce qui donne au bouddhisme une structure téléologique sans transcendance, le but étant inscrit dans la possibilité de l'extinction et non dans une volonté extérieure.
Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XXVI (le brahmane)
Nāgārjunainférable
Comme tout le , le Madhyamaka ordonne l'existence à une fin assignable : la libération de la souffrance par la compréhension de la . Ce terme n'est pas posé par un créateur mais découvert comme la nature des choses, d'où une structure téléologique, que l'identité de saṃsāra et de rapatrie tout entière dans ce monde-ci.
Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XXV (l'examen du nirvāṇa)
Socrateinférable
Socrate tient sa vocation d'examiner les hommes pour une mission que le dieu lui a confiée et qu'il ne saurait déserter : il est posté à Athènes comme à un poste de combat qu'on ne quitte pas. Le sens de sa vie lui est donc donné par un ordre divin, et les dieux ne négligent pas l'homme de bien : loin d'un sens construit ou d'un univers absurde, c'est une qui veille.
Platon, Apologie, 28d-29a (le poste assigné par le dieu) · Platon, Apologie, 41c-d (le soin des dieux pour l'homme de bien)
Taoïsmeinférable
Pour le taoïsme, le Tao est la source et l'ordre de toutes choses, le cours spontané auquel l'existence appartient. Le sens ne s'invente pas, il se trouve en s'accordant à ce cours par le wu-wei et la simplicité, en renonçant aux fins artificielles que l'homme se forge. Vivre bien, c'est épouser une trame qui nous précède et nous excède, sans pourtant le dessein personnel d'un dieu.
Laozi, Dao De Jing · Zhuangzi
Lockeinférable
Chrétien, Locke tient l'homme pour l'ouvrage et la propriété de Dieu, placé dans le monde pour y accomplir ses fins selon la loi naturelle qu'éclaire la raison. Ce cadre providentiel donne à la vie sa direction ; mais Locke y joint une large part humaine, la libre poursuite du bonheur et le soin de soi, qui n'attend pas son sens d'une révélation.
Traité du gouvernement civil, II · Essai sur l'entendement humain, II, 21
Confuciusinférable
Le sens, pour Confucius, s'enracine dans le Mandat du Ciel (Tian ming) : un ordre normatif, une Voie qui dépasse l'individu et à laquelle il revient d'accorder sa conduite. Mais cet ordre ne s'accomplit que par l'effort humain, la culture de soi, les rites et la justice des relations : la vie prend sens en réalisant, ici-bas, la part qui nous échoit dans l'harmonie voulue par le Ciel.
Entretiens (Lunyu), II.4 et XVI.8
Confucianismeinférable
Le confucianisme inscrit le sens dans le Mandat du Ciel, ordre normatif et Voie qui dépassent l'individu ; mais cet ordre ne vaut qu'accompli dans la culture de soi, les rites et la rectitude des relations humaines. Le sens est ainsi reçu d'un ordre céleste et réalisé par l'effort éthique, jamais livré au seul arbitre individuel ni tenu pour absent.
Entretiens (Lunyu) · Doctrine du Milieu (Zhongyong)
Le romantismeinférable
Le monde n'est ni un mécanisme indifférent ni un chaos absurde : il est traversé d'un sens, d'un esprit qui s'y déploie et auquel l'homme est appelé à répondre. Le sentiment romantique de l'infini et la nostalgie d'une unité perdue supposent que l'existence a une direction et une profondeur, fût-elle voilée : le sens n'est pas à inventer de toutes pièces mais à pressentir et à retrouver dans la nature, l'art et l'histoire.
Novalis, Les Disciples à Saïs · Schelling, Idées pour une philosophie de la nature
Descartesinférable
Descartes croit en un Dieu provident et en l'immortalité de l'âme, qui inscrivent la vie dans un ordre voulu et la promettent à une fin ; mais il bannit les causes finales de la connaissance, jugeant la sagesse divine impénétrable. Le sens accessible se déplace alors vers l'homme : le bon usage du , la perfection de la raison et le contentement de la , une œuvre à accomplir plus qu'une finalité à contempler.
Méditations métaphysiques, IV · Les passions de l'âme, art. 153-156
Kantinférable
Le sens de la vie tient pour Kant à la vocation morale : devenir digne du bonheur en accomplissant la loi que la raison se donne à elle-même, ce qui relève de l'autonomie, non d'une fin reçue. Mais la réalisation du souverain bien excède nos forces et postule un ordre moral du monde garanti par Dieu : une providence rationnellement espérée vient ainsi border l'autonomie d'un horizon téléologique.
Critique de la raison pratique, Dialectique · Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique
Rousseauinférable
La Profession de foi du Vicaire savoyard affirme un Dieu bon, une providence et une âme immortelle, et fait de la conscience la voix infaillible de la nature en nous : un ordre donné, auquel la vie droite s'accorde. Mais le sens le plus intime, Rousseau le trouve dans le sentiment de l'existence et l'authenticité du moi, retrouvés loin des artifices sociaux, part proprement humaine et intérieure.
Émile, IV (Profession de foi du Vicaire savoyard) · Rêveries du promeneur solitaire
Arguments et objections (2)
Sens construit
20Si le sens se dérobe, c'est qu'aucun n'est inscrit dans les choses : il n'y a rien à découvrir, tout à faire. Face à l'énigme, la réponse est de créer soi-même la signification de sa vie par ses choix et ses projets, et cette liberté nous rend pleinement responsables de ce que nous devenons.
Explorer cette position →Spinozaexplicite
Spinoza rejette toute dans la Nature : les causes finales sont une fiction humaine, une projection de nos désirs sur un monde qui n'agit qu'en vertu de la nécessité de sa nature. Le sens n'est pas donné par une téléologie cosmique mais construit par l'effort de l'esprit vers la connaissance et la joie.
Éthique, I, appendice (la critique des causes finales) · Éthique, IV, préface (le bien et le mal sont des notions relatives à nous)
Beauvoirexplicite
Dans un monde sans valeurs données ni finalité transcendante, l'existence n'a d'autre sens que celui que la liberté lui invente par ses projets : le sens est construit, jamais reçu. Beauvoir reconnaît la part de gratuité et d'ambiguïté de la condition humaine, sans en faire un absurde stérile : ce vide est précisément ce qui rend la création de sens à la fois possible et requise.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), sur le sens et la gratuité de l'existence
Sartreexplicite
Aucune téléologie ne préside à l'existence : l'être est d'abord contingent, de trop, sans raison d'être, comme l'éprouve la nausée du héros de Roquentin. Le sens n'est donc ni donné ni découvert mais construit par les choix et les engagements de chacun, qui inventent leurs propres valeurs. Une part d'absurdité subsiste, comme arrière-fond de cette contingence radicale, mais elle n'est pas, comme chez , le dernier mot.
La Nausée (1938), l'expérience de la contingence · L'existentialisme est un humanisme (l'homme invente ses valeurs)
Existentialismeexplicite
Parce que l'existence précède l'essence, le sens ne saurait préexister à l'existant qui le porte : ni providence, ni nature, ni progrès de l'Histoire ne livre d'avance une fin à la vie. Le sens n'est pourtant pas aboli mais déplacé : il devient une tâche, ce que chacun fait advenir par ses engagements. C'est là que le courant se sépare du nihilisme autant que des religions du salut, car renoncer à un sens donné n'est pas conclure à l'absurde, mais charger l'individu de répondre, comme oppose à l'absence de sens la révolte plutôt que le désespoir.
L'existentialisme est un humanisme · Simone de Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté
Nietzscheexplicite
La mort de Dieu prive l'existence de toute fin donnée d'avance et ouvre le risque du nihilisme, ce que reflète une part d'. Mais la réponse de Nietzsche est la transmutation des valeurs et la création de sens par la : un sens construit, non découvert. Aucune téléologie cosmique n'est admise.
Le Gai Savoir, §125 et §301 · Ainsi parlait Zarathoustra, « Des mille et un buts »
Voir plus (15)
Benthaminférable
Bentham n'assigne à la vie aucune fin cosmique ou providentielle : le seul sens est celui que mesure le principe d'utilité, à savoir produire du bonheur et réduire la souffrance, pour soi et pour le plus grand nombre. Une signification entièrement immanente, ancrée dans la sensibilité, sans recours à un ordre qui nous dépasserait.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, I
Utilitarismeinférable
L'utilitarisme n'assigne à la vie aucune fin transcendante : son sens se mesure à ce qu'elle apporte de bonheur et épargne de souffrance, à soi et au plus grand nombre. Tout entier immanent, ce sens se construit dans la poursuite éclairée du bien-être commun, sans ordre providentiel ni vertige du néant.
Bentham, Principes de la morale et de la législation · Mill, L'Utilitarisme
Épicureinférable
Les dieux d'Épicure, bienheureux et lointains, ne gouvernent ni ne destinent rien : nulle providence n'assigne de fin à la vie. Le sens est tout entier du côté humain, dans la vie bonne à notre portée, l'ataraxie, l'amitié et les plaisirs simples bien mesurés. Délivrée de la crainte des dieux et de la mort, l'existence trouve en elle-même sa suffisance.
Lettre à Ménécée · Maximes capitales
Humeinférable
Hume ruine l'argument du dessein et juge la providence inconnaissable : nul sens n'est lisible dans l'ordre des choses. Mais il n'en tire ni angoisse ni révolte : le sens se trouve à hauteur d'homme, dans les plaisirs de la vie sociable, l'amitié, l'activité et la vertu utile. Une signification immanente et sereine, qui se passe d'au-delà.
Dialogues sur la religion naturelle · Enquête sur les principes de la morale
Millinférable
Mill ne fait dépendre le sens d'aucune finalité cosmique, qu'il tient pour indécidable : il le situe dans le développement de l'individualité et dans le dévouement à des fins qui dépassent l'intérêt propre, jusqu'au service de l'humanité. Une vie a du prix par les facultés qu'elle déploie et le bien qu'elle fait, sens immanent et cultivé, non reçu d'en haut.
De la liberté, III · L'Utilitarisme, II-III
Empirismeinférable
L'empirisme ne lit dans l'expérience aucune fin providentielle, et tient l'argument du dessein pour fragile (Hume). Le sens n'est donc pas donné mais se trouve à hauteur d'homme : dans les plaisirs, les affections sociales, l'activité utile et la vertu. Une signification immanente et révisable, accordée à ce que l'expérience montre, sans angoisse ni au-delà.
Hume, Dialogues sur la religion naturelle · Mill, L'Utilitarisme
Épicurismeinférable
L'univers épicurien, fait d'atomes et de vide, n'est gouverné par aucune finalité ni providence : il n'y a pas de sens cosmique préétabli. Le sens de l'existence est donc à construire par l'individu, dans la quête de la tranquillité et la culture de l'amitié (philia), sans pour autant verser dans l'absurde, car la nature offre un critère clair, le plaisir.
Lucrèce, De la nature des choses, livre II · Épicure, Sentences vaticanes, 52
Pragmatismeinférable
Le pragmatisme ne reçoit pas le sens d'un ordre tout fait : il se fabrique dans l'action, par la croissance de l'expérience et la résolution des problèmes qui rendent la vie plus riche. Dewey récuse les fins fixes au profit d'un sens ouvert et méliriste, et James fait de la confiance en l'avenir une foi qui aide à le réaliser : signification humaine, pratique et révisable.
Dewey, Reconstruction en philosophie · James, La Volonté de croire
Phénoménologieinférable
La phénoménologie tient le sens pour constitué, non trouvé tout fait dans les choses : par l'intentionnalité, la conscience donne signification au monde, et le Dasein heideggérien est l'étant pour qui son propre être fait question. Le sens de l'existence n'est ni inscrit dans un ordre cosmique ni purement absurde : il se gagne dans la manière dont chacun assume et déploie son rapport au monde.
Husserl, La crise des sciences européennes · Heidegger, Être et Temps
Marxinférable
Marx récuse toute providence : le sens n'est pas inscrit dans un ordre cosmique, il s'élabore dans l'histoire par l'activité humaine. C'est dans le travail non aliéné, la transformation du monde et le projet collectif d'émancipation que l'existence trouve sa signification. Une direction immanente traverse bien l'histoire, mais elle est l'œuvre des hommes, non le dessein d'une instance qui les dépasse.
Manuscrits de 1844 · L'Idéologie allemande
Les Lumièresinférable
Les Lumières déplacent le sens de la providence et de la tradition vers l'homme lui-même : c'est par l'usage public de la raison, le progrès des connaissances et l'autonomie que l'humanité fait sa propre histoire et améliore sa condition. Même chez les déistes, le Dieu lointain ne destine plus : le sens se construit ici-bas, par l'émancipation des tutelles.
Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? · Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain
Marxismeinférable
Le marxisme nie toute finalité providentielle et situe le sens dans l'histoire faite par les hommes : c'est dans le travail libéré, la lutte et le projet d'une société sans classes que l'existence trouve sa portée. Une direction immanente anime l'histoire, mais elle procède des contradictions matérielles et de l'action collective, non d'un dessein transcendant.
Marx, Manuscrits de 1844 · Marx et Engels, Manifeste du parti communiste
Lucrèceinférable
Nul dieu n'assigne de fin à la vie et la nature ne fut pas faite pour nous : le sens n'est donc pas inscrit dans l'ordre des choses. Mais Lucrèce ne conclut pas à l'absurde désespéré : une fois la peur ôtée, la vie trouve sa suffisance dans le plaisir stable que la nature met à notre portée, et le poème lui-même, voué à éclairer les hommes, témoigne d'un sens à construire ici-bas. La part d'absurdisme tient à l'absence de finalité cosmique, mais l'accent porte sur un sens humain bâti par la sagesse.
De la nature des choses, V, 156-234 (le monde non fait pour les hommes) et III, 1-30 (l'éloge d'Épicure, libérateur)
Michel de Montaigneinférable
Montaigne ne cherche pas le sens de la vie dans un ordre cosmique ni dans un au-delà, mais dans la qualité de l'existence présente bien vécue. Sans nier une nature à suivre, il fait de la vie un art personnel, une composition de soi au jour le jour plutôt qu'un destin reçu. Le sens n'est pas donné d'en haut, il se fabrique dans la manière d'habiter sa propre vie.
Essais, III, 13, « De l'expérience »
Cynismeinférable
Les cyniques mesurent la vie à la nature contre les conventions, mais ne la rapportent à aucune providence : le sens tient à la vie vertueuse, libre et autosuffisante qu'on se forge par l'exercice (askēsis). Plus que découvrir une fin donnée, il s'agit de conquérir une manière d'exister inconditionnée, ce qui fait pencher le sens du côté de l'œuvre humaine.
Diogène Laërce, Vies, VI
Arguments et objections (2)
Absurdisme
2Ni sens à découvrir, ni sens de rechange : l'absurde naît de la rencontre entre notre soif de sens et le silence du monde, et aucune réponse ne viendra. Face à l'énigme, il s'agit de tenir sans tricher : vivre lucidement dans la révolte, sans espoir ni résignation.
Explorer cette position →Meursaultexplicite
Devant chaque grand choix, Meursault répond qu'au fond cela n'a pas d'importance : épouser Marie ou non, accepter le poste de Paris ou rester, on peut dire oui sans que rien ne pèse vraiment dans la balance. Ce n'est pas indifférence calculée mais évidence vécue : aucune vie ne lui paraît justifiée par un but supérieur ni par un , de sorte que toutes se valent et qu'aucune fin ne vient les ordonner.
Partie I, chapitre 5 : réponses à Marie sur le mariage et au patron sur Paris · Partie II, chapitre 5 : son indifférence réaffirmée à tout but supérieur
Camusexplicite
Deux termes sont également certains pour Camus : l'esprit humain réclame de l'unité et du sens, et le monde demeure muet à cette demande. ne loge dans aucun des deux mais dans leur divorce, dans le face-à-face même : il n'est donc ni une propriété du monde ni un défaut de l'homme, mais une relation qu'on ne peut dissoudre sans supprimer l'un des termes. Aussi le sens n'est-il ni donné d'avance ni purement absent : aucun sens transcendant ne comble le divorce, mais l'homme qui le tient sans fuir se forge des valeurs dans l'instant, d'où une part de sens construit.
Le Mythe de Sisyphe (1942) · L'Homme révolté (1951)
Arguments et objections (3)
Renoncement
1Puisque aucun sens n'est donné et que rien ne le remplace vraiment, le tourment vient de l'exigence elle-même. Face à l'énigme, la réponse lucide est le renoncement : détacher son vouloir, cesser de demander à la vie ce qu'elle ne contient pas, et trouver dans ce retrait une paix sans illusion.
Explorer cette position →Schopenhauerexplicite
Le monde n'offre aucune fin à réaliser : le est sans but et l'histoire n'accomplit rien. La seule issue est sotériologique : que le vouloir, se reconnaissant dans le spectacle universel de la souffrance, se retourne contre lui-même et se nie, par l' volontaire dont les saints et les mystiques de toutes les traditions offrent le modèle. Ce « rien » final n'est pas un désespoir mais une délivrance, que Schopenhauer rapproche, dans une lecture personnelle et aujourd'hui discutée des traditions indiennes, du bouddhiste.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §71
Arguments et objections (2)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- Descriptif Expérience de penséeLe rocher de Sisyphe
Quand notre soif de sens se heurte au silence du monde, où loger une réponse : dans une fin qui nous dépasse, dans le sens qu'on se donne, ou dans la seule révolte lucide d'une vie sans réponse ?
une existence
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifUn sens est-il inscrit dans les choses ?
Le monde porte-t-il un ordre ou un dessein qui nous précède, comme l'affirment stoïciens et providentialismes, ou est-il muet ? Construire son sens, se révolter ou renoncer partagent le même constat de départ : rien n'est donné.
l'ordre des choses - DescriptifUn sens à la vie, ou dans la vie ?
La vie a-t-elle un sens d'ensemble, une réponse à « pourquoi tout cela ? », ou seulement des sens locaux, ceux qu'on trouve dans un amour, une œuvre, un engagement, même si le tout n'en a aucun ?
une vie - DescriptifFaut-il que ça dure ?
Si tout finit, par la mort puis l'effacement de toute trace, ce que nous faisons est-il vain, ou une chose peut-elle avoir pleinement un sens sans durer toujours ?
le temps d'une vie - DescriptifEt si rien n'avait de sens ?
Quand s'effacent les cadres qui donnaient sens, Dieu, l'Histoire, le progrès, reste-t-il un sens possible, ou s'ouvre le vertige où plus rien ne vaut rien ?
les cadres du sens - DescriptifN'importe quel sens fait-il l'affaire ?
Une vie peut-elle être pleine de sens si elle se voue à quelque chose d'insignifiant, voire de mauvais, ou le sens exige-t-il que la chose en vaille objectivement la peine ?
une vie vouée à quelque chose
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifUn sens sans Dieu ?
Le sens de l'existence suppose-t-il un ordre divin qui nous dépasse, ou peut-il tenir entièrement sans Dieu, sur des bases tout humaines ?
l'ordre du monde - DescriptifBonheur ou sens
Une vie réussie est-elle forcément heureuse, ou peut-elle valoir par son sens tout en étant difficile, exigeante, parfois malheureuse ?
une vie - PrescriptifExistentielleLa beauté sauve-t-elle ?
Le beau n'est-il qu'un ornement, ou ce qui rachète une existence par ailleurs absurde ou souffrante et la rend supportable ?
l'existence tout entièreLe beau dans la vie - DescriptifTout finit : est-ce vain ?
Puisque la mort efface tout, ce que nous faisons a-t-il encore un sens, ou une chose peut-elle valoir pleinement sans durer toujours ?
le cours d'une vieLa mort - PrescriptifExistentielleLe sens a-t-il besoin de Dieu ?
Sans Dieu, la vie perd-elle tout sens, ou un sens peut-il se construire entièrement à hauteur d'homme ?
une vieExistence de Dieu - Descriptif QuestionSans Dieu, tout est permis ?
Si aucun garant transcendant ne soutient nos devoirs, gardent-ils leur force d'obliger, ou deviennent-ils des choix qu'on peut toujours défaire ? Les sociétés sécularisées mettent la formule à l'épreuve chaque jour.
la morale sans garantLa source de la morale - PrescriptifSacréeUn bien hors de ce monde ?
Le bien suprême est-il accessible ici-bas, ou réside-t-il ailleurs : l'union à Dieu, le salut, une béatitude que ni le plaisir ni la vertu terrestres ne donnent ?
une vieSouverain bien - PrescriptifExistentielleBonheur et sens
Une vie bonne est-elle forcément heureuse, ou peut-elle être pleine de sens tout en étant difficile, exigeante, parfois malheureuse ?
une vieSouverain bien
Il faut imaginer Sisyphe heureux.Camus · Le Mythe de Sisyphe (1942)
Notre grand et glorieux chef-d'œuvre, c'est vivre à propos.Michel de Montaigne · Essais, III, 13, « De l'expérience »
Pour tous ceux qui sont encore pénétrés du vouloir, ce qui reste après sa suppression complète n'est assurément rien. Mais à l'inverse, pour ceux en qui le vouloir s'est retourné et nié, c'est notre monde si réel, avec tous ses soleils et toutes ses voies lactées, qui est le néant.Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, §71