Rapport aux autres· Moralenoyaudifficulté
Critère du juste
Qu'est-ce qui rend une action moralement bonne ?
Une même action peut être approuvée ou condamnée selon qu'on regarde ses résultats, la règle qu'elle suit, le caractère qu'elle révèle ou l'attention qu'elle porte à autrui. Se positionner, c'est choisir laquelle de ces boussoles suivre quand elles n'indiquent pas la même direction.
Conséquentialisme
8Une action est bonne si elle produit les meilleures conséquences possibles, par exemple le plus grand bonheur du plus grand nombre. Ce ne sont ni les intentions ni les règles qui comptent en dernier ressort, mais les effets réels de nos choix sur le monde.
Explorer cette position →Benthamexplicite
Une morale ne vaut, pour Bentham, que si elle offre un critère public et démontrable, et non l'écho déguisé d'un goût personnel. Or les principes rivaux échouent à ce test : le principe d'ascétisme condamne le plaisir sans raison, et le principe de sympathie et d'antipathie érige le sentiment moral en règle sans en répondre, masquant souvent un simple j'approuve ou je désapprouve. Seule la tendance d'une action à augmenter ou diminuer le bonheur fournit une mesure extérieure et vérifiable du bien et du mal ; toute approbation qui ne s'y ramène pas n'est qu'un caprice déguisé en principe. De là un conséquentialisme intégral : aucune action n'est bonne ou mauvaise en elle-même, indépendamment de ses suites.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I-II
Millexplicite
Mill cherche à fonder la morale sur un fait, non sur une intuition indémontrable : la seule preuve qu'une chose est désirable, soutient-il, est qu'on la désire effectivement, et chacun désire en dernier ressort le bonheur. De là le comme unique critère du juste, et le conséquentialisme qu'il oppose à l'intuitionnisme moral comme au : il reproche à Kant de ne pouvoir, en pratique, écarter une maxime universalisable qu'en invoquant la désirabilité de ses conséquences, réintroduisant ainsi l'utilité qu'il prétendait congédier.
L'Utilitarisme (1863), ch. 2 (la doctrine du plus grand bonheur) · L'Utilitarisme, ch. 1 (critique de l'a priori kantien)
Utilitarismeexplicite
Une action ne valant rien en elle-même, seul son effet sur le monde peut la rendre bonne ou mauvaise : tout ce qui compte moralement est le bien-être qu'elle produit ou détruit. De ce ground naît le conséquentialisme, qui congédie ensemble l'intention pure de la et l'excellence du caractère de l'éthique de la : ramène l'évaluation à une mesure unique, la tendance de l'acte à accroître ou diminuer le bonheur des parties concernées, contre toute règle ou tradition qui se réclamerait d'une autorité indépendante des résultats.
Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation · Mill, L'Utilitarisme
Machiavelexplicite
Machiavel ne juge pas l'action au principe mais à l'effet : là où il n'est pas de juge à qui recourir, on regarde à la fin, et les moyens qui gardent l'État seront tenus pour honorables. Le prince doit donc apprendre à pouvoir n'être pas bon, non par goût du mal, mais parce que la politique, sphère de la nécessité, obéit à une logique propre, disjointe de la morale privée. La part de « vertu » qui subsiste n'est pas morale : c'est la , efficacité et non bonté.
Le Prince, chap. XV et XVIII · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9
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Épicureinférable
Le critère de l'action est sa contribution au plaisir compris comme absence de trouble : il faut peser par le calcul (le calcul des plaisirs et des peines) ce que chaque choix apporte de bien et de mal. Cette structure conséquentialiste, hédoniste, accorde toutefois une place à la prudence () comme vertu cardinale, d'où une part de vertu : on ne peut vivre agréablement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice.
Lettre à Ménécée, 129-132 (le calcul des plaisirs ; la prudence, source des vertus) · Maximes capitales, V (vivre agréablement, prudemment, honnêtement et justement)
Lucrèceinférable
Le critère de l'agir reste celui d'Épicure : la contribution au plaisir compris comme absence de trouble, mesurée par le calcul du bien et du mal que chaque choix apporte. Lucrèce ne théorise guère l'éthique pour elle-même, mais toute sa morale poétique vise ce résultat, l'ataraxie, et fait de la prudence éclairée par la connaissance de la nature la vertu qui y conduit. La structure est hédoniste et conséquentialiste, avec une place pour la sagesse pratique.
De la nature des choses, II, 7-19 (le vrai bien : un corps sans douleur, un esprit sans crainte)
Épicurismeinférable
L'éthique épicurienne mesure les actions à leur solde de plaisir et de douleur : on choisit parfois une douleur si elle procure un plaisir plus grand, ce calcul conséquentialiste hédoniste étant le critère ultime. Mais la , érigée en plus grand des biens et source de toutes les vertus, donne aussi à cette morale une forte coloration de vertu pratique, d'où un partage entre conséquentialisme et éthique des vertus.
Épicure, Lettre à Ménécée, 129-132 · Épicure, Maximes capitales, V
Pragmatismeinférable
Le pragmatisme tient la morale pour expérimentale : pas de fin fixe ni de loi a priori, mais une intelligence qui, en situation, évalue les conduites à leurs effets sur l'expérience et la croissance. Dewey y joint la formation de dispositions et d'habitudes (une part de vertu) et le souci des conséquences sociales. Le juste se décide à l'épreuve, comme une hypothèse à vérifier.
Dewey, Théorie de la vie morale · Dewey, Reconstruction en philosophie
Arguments et objections (2)
Déontologisme
3Une action est bonne si elle est conforme au devoir, c'est-à-dire à des principes valables pour tous, indépendamment de ses conséquences. Certains actes, comme mentir ou traiter autrui comme un simple moyen, restent interdits même quand ils seraient utiles.
Explorer cette position →Kantexplicite
Rien n'est bon sans restriction qu'une volonté bonne : ni les talents ni le bonheur, qui peuvent servir le mal. Si la valeur morale ne tient ni à l'objet voulu ni aux conséquences, elle ne peut tenir qu'à la forme de la maxime, sa capacité à valoir comme loi pour tous. De là se déduit le : agir seulement d'après une maxime que je puisse vouloir universelle. C'est un déontologisme qui refuse, contre l', de mesurer le devoir au résultat ; la réintroduit les vertus, mais dérivées du devoir, d'où un faible poids résiduel sur ce pôle.
Fondements de la métaphysique des mœurs, sections I et II · Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu
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Lockeinférable
Locke pense une loi naturelle, accessible à la raison et fondée sur la volonté de Dieu, qui prescrit des devoirs (ne pas nuire à autrui dans sa vie, sa liberté, ses biens) : une morale d'obligation, proche du . Il y mêle toutefois la considération des récompenses et peines, et donc des conséquences, qui motivent l'obéissance, d'où un poids conséquentialiste secondaire.
Essais sur la loi de nature (1664) ; Traités du gouvernement civil, II, ch. 2 (la loi de nature)
Vedānta (Advaita)inférable
L'éthique du védânta s'enracine dans le dharma, le devoir propre à chacun selon son ordre et sa place, à accomplir pour lui-même. La Bhagavad-Gita en donne la formule, l'action désintéressée (nishkama karma) : agir sans attachement aux fruits, par devoir et non par calcul. À quoi s'ajoute la culture du détachement et de la connaissance de soi, vertu qui mène à la libération.
Bhagavad-Gita, II-III · Shankara
Arguments et objections (2)
Éthique des vertus
31La question morale fondamentale n'est pas « que dois-je faire ? » mais « qui dois-je être ? ». Bien agir, c'est agir comme le ferait une personne vertueuse : courageuse, juste, tempérante, prudente. La morale est affaire de caractère et d'éducation, pas seulement de règles ou de calculs.
Explorer cette position →Platonexplicite
L'éthique platonicienne est une éthique des vertus : le bien de l'homme tient à l'état de son âme, et la justice est définie comme l'harmonie de ses trois parties, chacune accomplissant sa fonction propre sous la conduite de la raison. La vie bonne n'est pas affaire de règles ni de calcul des conséquences, mais d'un caractère ordonné et vertueux.
République, IV, 441c-444e · Gorgias, 506c-508c
Aristotélismeexplicite
On ne devient pas juste en connaissant la justice, contre l'intellectualisme socratique, ni en suivant une règle qui vaudrait identiquement pour tous : la vertu est une disposition stable du caractère, acquise par l'habitude comme un savoir-faire. D'où le : le courage n'est pas une quantité fixe mais le point ajusté entre lâcheté et témérité, relatif à nous et variable selon les circonstances. Aucune formule ne peut le fixer d'avance ; seule la , raison pratique de l'homme expérimenté, le discerne dans le cas concret. C'est pourquoi le bien agir relève du jugement situé, non du calcul ni de l'obéissance.
Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 6 · Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 55-67
Diogène de Sinopeexplicite
La valeur morale tient tout entière dans l'état du caractère, libre et autosuffisant : c'est une éthique de la vertu au sens strict, où nulle règle extérieure ni nul calcul des conséquences ne fonde le bien. La vertu ne s'enseigne pas en paroles mais s'acquiert par l'exercice (), comme un art. Diogène va plus loin que l'éthique de la vertu ordinaire : il en fait une discipline corporelle, un entraînement à la dureté et au manque, plus proche de la gymnastique de l'athlète que de la délibération du sage.
Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
Aristoteexplicite
Contre l'intellectualisme socratique, pour qui nul ne fait le mal volontairement et la vertu se réduit à un savoir, Aristote observe que connaître le bien ne suffit pas à l'accomplir : la vertu n'est pas une science mais une disposition (hexis) du caractère, acquise par la répétition d'actes justes comme on devient citharède en jouant de la cithare. La bonne action ne se déduit donc d'aucune règle générale : elle consiste à viser, en chaque situation, le relatif à nous entre l'excès et le défaut, déterminé par la de l'homme avisé. D'où une morale réglée ni sur les conséquences ni sur une loi, mais sur le type d'homme que l'on devient.
Éthique à Nicomaque, II, 1 et 6
Épictèteexplicite
Pour Épictète, le seul bien est la vertu, comprise comme le bon usage des : la valeur morale tient tout entière dans l'état du caractère et de la , non dans les conséquences ni dans une règle extérieure. C'est une éthique de la vertu au sens strict, avec une mince part déontologique dans l'idée d'accomplir fidèlement les devoirs liés à ses rôles.
Entretiens, I, 29 · Manuel, §30
Marc Aurèleexplicite
La valeur morale tient tout entière dans l'excellence du caractère et la droiture de l'intention, non dans les conséquences ni dans une règle extérieure : une , avec une mince part déontologique dans l'idée d'accomplir fidèlement la fonction attachée à ses rôles.
Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, III, 6 · Pensées pour moi-même, XI, 1
Voir plus (25)
Sénèqueexplicite
La morale de Sénèque se règle sur la vertu et le caractère du , non sur un calcul des conséquences ni sur une règle impérative. Vivre selon la nature et la raison, cultiver le courage, la tempérance et la justice : c'est une , où le bien est l'excellence de l'âme.
Lettres à Lucilius, LXXVI et CXX (la vertu, seul bien et fin de la vie) · De la vie heureuse, VIII-IX (la vertu suffit au bonheur)
Confucianismeexplicite
Aucune loi ni aucun calcul ne peut tenir lieu d'un caractère droit : ce qui fait le bien, c'est la disposition acquise d'où l'acte juste jaillit naturellement, et non une règle extérieure qu'on applique. De là le primat de la culture de soi (xiushen) sur la prescription : la vie morale est l'acquisition graduelle des vertus, le ren 仁 (l'humanité) au premier chef, dont la figure achevée est le junzi (l'homme de bien). C'est pourquoi le confucianisme se défie des solutions par décret, qu'il s'agisse de l'amour universel décrété par les Mohistes ou de l'ordre imposé par la loi pénale des Légistes : seule la transformation du cœur produit un agent fiable.
Confucius, Entretiens (Lunyu) · Mencius (Mengzi), II A 6
Stoïcismeexplicite
L'éthique stoïcienne est une éthique de la vertu par excellence : le bien moral réside dans l'excellence du caractère et la rectitude de l'intention, non dans les conséquences ni dans l'obéissance à une règle extérieure. La vertu, une et indivisible, est le seul bien et suffit au bonheur, et c'est elle qui qualifie l'agent comme sage.
Cicéron, Des fins des biens et des maux, livre III · Diogène Laërce, Vies, VII
Confuciusexplicite
Parce que la moralité ne se laisse ni codifier en règles ni réduire au calcul des effets, ce qu'il faut former, c'est une personne, son caractère et son discernement situé. De là le déplacement de l'évaluation de l'acte vers l'agent : la mesure du bien est le junzi 君子 (l'homme de noble caractère) habité par le ren 仁 (l'humanité), et cette vertu ne se décrète pas, elle s'acquiert par une longue culture de soi et l'imitation des modèles. La vertu n'est pas l'obéissance à une loi mais une disposition intérieure rendue stable par l'habitude, ce qui ancre la fondation du côté de l'éthique des vertus. Subsiste une part déontologique dans la fidélité aux li 禮 (les rites) et une part de dans le primat de l'affection familiale.
Entretiens (Lunyu), XII, 1-2 (le ren et la maîtrise de soi par les rites) · Entretiens, IV, 5 et VI, 30 (le junzi ne s'écarte jamais de l'humanité)
Thomas d'Aquinexplicite
Le critère du juste se loge pour Thomas dans la vertu, disposition stable qui parfait l'agent : il reprend les quatre vertus cardinales d' (prudence, justice, courage, tempérance) et les ordonne à la fin dernière. Mais l'éthique des vertus s'articule à la loi naturelle, qui fournit la règle objective que la applique au cas singulier, d'où une part déontologique : l'agent vertueux est celui dont les dispositions s'accordent à l'ordre rationnel des fins. Au sommet, les vertus acquises par l'habitude sont couronnées par les vertus théologales, foi, espérance et charité, infuses par grâce, qui orientent l'homme vers une fin qui dépasse sa nature.
Somme théologique, Ia-IIae, q. 55-67 ; IIa-IIae
Beauvoirexplicite
Si Dieu est mort et qu'aucune valeur ne tombe d'un ciel, le fondement de la morale ne peut être que la liberté elle-même, seule chose qui se pose comme inconditionnellement désirable en se choisissant. Mais une liberté ne peut se vouloir cohérente sans vouloir aussi les autres libertés qui donnent un monde et un sens à son projet : telle est la réponse de Beauvoir au reproche de nihilisme adressé à l'existentialisme. Elle refuse pour autant toute règle universelle posée d'avance, car le bien se décide chaque fois dans l'épaisseur d'une situation singulière, d'où une éthique de l'engagement et de la responsabilité envers autrui, sans recette ni alibi.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), "La liberté et la libération"
Laoziinférable
Laozi se défie des codes et des devoirs proclamés : « quand le grand Dao est perdu surgissent la bonté et la justice », signe d'une vertu déjà tombée dans l'artifice. La bonne action n'est pas l'obéissance à une règle ni le calcul d'un résultat, mais l'expression d'un état intérieur accordé au Dao, la (de) qui agit sans s'afficher comme vertueuse. C'est, par défaut de toute alternative, une éthique de la vertu, mais une vertu spontanée qui se nie comme code dès qu'on la nomme.
Dao De Jing, ch. 18, 19 et 38
Zhuangziinférable
Zhuangzi raille la « bienveillance » et la « justice » des comme des vertus affichées qui mutilent le naturel, à l'image du canard dont on allonge les pattes. La bonne conduite n'est ni l'obéissance à une règle ni un calcul de conséquences, mais l'expression d'un état intérieur accordé au , une excellence (de) spontanée qui ne se sait pas vertueuse. Faute de toute alternative, c'est une éthique de la vertu, mais d'une vertu qui se nie comme code et tient toute morale proclamée pour une déchéance.
Zhuangzi, ch. 8 et 9
Nietzscheinférable
Au-delà de sa critique de « la » morale, l'éthique positive de Nietzsche valorise des qualités de caractère, la force, la noblesse, la du fort, plus que des règles ou des conséquences. Sa se laisse lire comme une éthique des vertus de la puissance, inférée de son éloge des types accomplis.
Par-delà bien et mal, §260 · Généalogie de la morale, I, §10
Cynismeexplicite
Pour le cynisme, la vertu est le seul bien et suffit au bonheur : elle ne s'enseigne pas en théorie mais s'acquiert par l'exercice (askesis), comme un art de vivre conforme à la nature. Toute l'éthique tient dans la formation d'un caractère libre et autosuffisant, indifférent aux conventions, sans règle ni calcul des conséquences.
Diogène Laërce, Vies, VI
Socrateinférable
Le critère de l'agir n'est, pour Socrate, ni le calcul des conséquences ni l'obéissance à une loi, mais l'état de l'âme dont l'acte procède : agir bien, c'est agir depuis une âme excellente. En faisant de la vertu le tout de la moralité et l'objet du soin de soi, il ouvre la tradition de l'éthique des vertus que prolongeront Aristote puis les stoïciens.
Platon, Apologie, 30a-b ; Criton, 47e-48a (l'âme bonne, seul vrai bien)
Spinozainférable
La vertu se confond avec la puissance, l'aptitude à agir sous la conduite de la raison et selon les lois de sa propre nature : agir par vertu, c'est persévérer dans son être en cherchant ce qui l'augmente. Cette naturaliste, centrée sur le et l'épanouissement de la puissance d'agir, ne se règle ni sur le devoir ni sur le seul calcul des conséquences.
Éthique, IV, déf. 8 et prop. 20 (la vertu, puissance d'agir selon sa nature) · Éthique, IV, prop. 24 (agir par vertu, c'est agir sous la conduite de la raison)
Platonismeexplicite
La morale platonicienne est une éthique des vertus (morale centrée sur le caractère et l'excellence de l'agent plutôt que sur la règle ou la conséquence) : bien agir, c'est réaliser en soi la justice, comprise comme l'harmonie de l', chaque partie accomplissant sa fonction propre sous le gouvernement de la raison. La vertu se ramène in fine à la connaissance du Bien.
Platon, République, livre IV, 441c-444e, la justice de l'âme · Platon, Ménon, 87c-89a, la vertu comme savoir
Taoïsmeinférable
Le taoïsme se défie des règles morales explicites, qu'il tient pour le signe d'une vertu déjà perdue : à la codification confucéenne il oppose la vertu (te) spontanée de qui s'accorde au Tao. La vie bonne n'obéit ni à des principes ni à un calcul, elle découle d'un caractère cultivé dans la simplicité et le naturel, d'où une éthique de la vertu d'un genre paradoxal, sans effort.
Laozi, Dao De Jing, ch. 38 · Zhuangzi
Rationalismeinférable
Les rationalistes convergent vers une éthique de la vertu intellectualisée : le bien tient à la perfection et à la puissance de l'âme raisonnable. La de Descartes, la béatitude active de Spinoza, la sagesse de Leibniz font de la vie morale l'épanouissement d'un caractère éclairé par la raison, plus que l'obéissance à une loi ou le calcul des effets.
Spinoza, Éthique, IV-V · Descartes, Les passions de l'âme
Hegelinférable
La morale du seul devoir, chez , est un formalisme vide : de la pure forme de la loi, l'universalisabilité sans contradiction, aucun devoir déterminé ne se déduit, et l'on peut y faire tenir « qu'il y ait de la propriété » comme le contraire. Le bien n'a de contenu que dans la concrète, les mœurs et institutions où l'individu se forme, non dans la conscience morale abstraite (Moralität).
Principes de la philosophie du droit, §135 remarque (le formalisme vide) · Principes de la philosophie du droit, §142 sq. (la Sittlichkeit)
Descartesinférable
La morale des tient dans une vertu maîtresse, la : connaître que rien ne nous appartient en propre que la libre disposition de nos volontés, et se sentir une ferme résolution d'en bien user. Le juste se décide moins sur la règle ou les conséquences que sur la qualité de celui qui agit : la générosité est comme la clef de toutes les autres vertus et le remède général contre les dérèglements des passions, ce qui ancre Descartes dans une éthique de la vertu, avec une part de devoir dans la fermeté du jugement.
Les passions de l'âme, art. 153-156 et 161 · Lettre à Élisabeth, 18 mai 1645
Sartreinférable
Sartre refuse toute morale de règles a priori : au jeune homme déchiré entre rester près de sa mère et rejoindre la Résistance, aucune doctrine, ni l'amour chrétien ni le devoir kantien, ne dicte la réponse : aucune morale générale ne peut indiquer ce qu'il y a à faire. Reste le primat de l'agent qui se fait par ses actes, proche d'une éthique de la vertu refondée sur la liberté et l'authenticité, sans table de valeurs ni calcul d'utilité.
L'existentialisme est un humanisme (l'exemple du jeune homme, l'invention morale)
Le romantismeinférable
Le romantisme oppose à la règle kantienne et au calcul utilitaire une morale du cœur : la valeur naît du sentiment, de la sympathie et de la beauté de l'âme, non d'un principe abstrait. Être bon, c'est être vrai à soi-même et accordé aux autres par l'empathie, une éthique de la vertu sensible et du soin où l'authenticité du sentiment fait foi.
Rousseau, Émile (la conscience) · Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique
Existentialismeinférable
L'existentialisme refuse toute morale donnée d'avance : sans valeurs inscrites dans les choses, la vie bonne tient à l'authenticité, assumer sa liberté et sa responsabilité sans mauvaise foi. Beauvoir en tire une exigence de care : vouloir sa propre liberté, c'est vouloir celle d'autrui. Éthique de la vertu (l'authenticité) et du soin (la liberté d'autrui), plus que de la règle ou du calcul.
Sartre, L'existentialisme est un humanisme · Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté
Le Bouddhainférable
L'éthique bouddhique cultive la conduite juste (sila) et les états salutaires de l'esprit : générosité, bienveillance (metta) et compassion (karuna) envers tous les êtres. C'est une éthique de la vertu et du soin, où compte la transformation intérieure de l'agent, doublée d'une attention aux fruits karmiques des actes, l'intention faisant le poids moral de l'action.
Metta Sutta · Dhammapada
Leibnizinférable
L'éthique de Leibniz tient dans la caritas sapientis, la charité du sage : la justice est l'amour réglé par la sagesse, qui veut le bien d'autrui dans l'ordre de la perfection universelle. Ce souci d'autrui guidé par la connaissance unit une éthique de la vertu (la perfection de l'âme) à une part de care (la bienveillance) et de devoir (l'ordre rationnel du juste).
Méditation sur la notion commune de la justice · Codex iuris gentium, Préface
Rousseauinférable
Le fondement de la morale n'est ni le calcul des conséquences ni une règle abstraite, mais deux mouvements naturels du cœur : l'amour de soi bien ordonné et la , sentiment immédiat qui nous fait souffrir du mal d'autrui. La conscience, instinct du bien, précède la raison. On est proche d'une éthique de la vertu et du soin, où le sentiment fonde l'obligation plutôt que la loi.
Rousseau, Émile, Profession de foi du vicaire savoyard · Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité
Bouddhismeinférable
Le bouddhisme fonde la morale sur la culture de la vertu (sila) et sur la compassion (karuna) et la bienveillance envers tous les êtres sensibles, jusqu'aux animaux. Le mérite tient à la qualité de l'intention et à la transformation de l'esprit plus qu'à l'obéissance à une loi ; les conséquences comptent par les fruits karmiques qu'elles portent.
Dhammapada · Metta Sutta
Camusinférable
L'éthique de Camus naît de la révolte : du refus de l'absurde surgit une valeur, la solidarité humaine, et une mesure. Je me révolte, donc nous sommes : en se dressant, le révolté affirme une dignité commune et des limites à ne pas franchir, y compris dans la révolte. Ni calcul des conséquences ni loi abstraite, mais une fidélité vertueuse à l'homme et un souci d'autrui.
L'Homme révolté
Arguments et objections (2)
Éthique du care
3La morale s'enracine dans l'attention concrète portée aux personnes vulnérables et dans les relations de soin qui nous lient les uns aux autres. Plutôt que des principes abstraits et impartiaux, elle valorise la sollicitude, la responsabilité envers autrui et la prise en compte des situations particulières.
Explorer cette position →Humeexplicite
La distinction du bien et du mal naît d'un sentiment d'approbation ou de désapprobation, non d'une déduction de la raison : la morale se sent plus qu'elle ne se juge. Ce sentiment s'enracine dans la sympathie, capacité à partager les affects d'autrui, qui nous fait approuver les qualités utiles et agréables à soi et aux autres. D'où une éthique du care et du sentiment, avec une composante de vertu (qualités de caractère) et un souci conséquentialiste de l'utilité.
Enquête sur les principes de la morale, sect. I et IX (le sentiment moral, l'utilité) · Traité de la nature humaine, III, partie I, sect. 1-2 (la morale n'est pas tirée de la raison)
Voir plus (2)
Schopenhauerinférable
Son éthique décrit plutôt qu'elle ne prescrit : de la compassion découlent les deux vertus cardinales, la justice, ne nuis à personne, et la charité, aide autrui autant que tu peux, incarnées dans des caractères plus que dans des règles. Par son fondement affectif et relationnel, cette morale de la anticipe l'éthique du care ; par sa psychologie des caractères innés, elle garde un air de famille avec l'éthique des vertus ; le formalisme déontologique est expressément récusé.
Le Fondement de la morale, §§16-22
Nāgārjunainférable
Le Mahayana de Nagarjuna place au sommet l'idéal du bodhisattva, qui renonce à sa propre extinction tant que tous les êtres ne sont pas délivrés : la compassion universelle, indissociable de la sagesse de la vacuité, devient le ressort de toute l'éthique. Un souci d'autrui sans limite, porté par la vertu, prime sur toute règle ou tout calcul.
Précieuse Guirlande (Ratnāvalī) · Shantideva, Bodhicaryāvatāra
Arguments et objections (2)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- PrescriptifMorale Expérience de penséeLes conséquences ou l'interdit
Faut-il juger un acte à ses seules conséquences, quitte à en sacrifier un pour en sauver cinq, ou certains actes restent-ils interdits quoi qu'il en coûte ?
un acte - PrescriptifMorale Expérience de penséeSauver un proche plutôt qu'un inconnu
On sauve l'être aimé sans hésiter ; mais ce qui rend ce geste bon est-il un calcul, une règle qui l'autorise, un bon caractère, ou le lien lui-même, dont aucune morale ne devrait exiger qu'on le justifie ?
un geste pour un proche
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- PrescriptifMoraleÊtre bon ou bien agir
La morale est-elle affaire d'actes à juger un par un selon des règles, ou d'abord du caractère d'une personne, de qui l'on est et de la façon dont on a appris à voir les situations ?
l'agent - PratiquePeut-on apprendre à être bon ?
La bonté s'enseigne-t-elle, comme un savoir, ou s'acquiert-elle par l'habitude ? Et comment se fait-il qu'on connaisse parfois le bien sans parvenir à le faire ?
l'agent - PrescriptifMoraleY a-t-il des actes absolument interdits ?
Certains actes, comme mentir ou faire périr un innocent, restent-ils défendus même lorsqu'ils éviteraient un désastre, ou tout cède-t-il devant l'ampleur des conséquences ?
l'acte - PrescriptifMoraleLa part de la chance
On juge plus durement le chauffard qui a renversé un enfant que celui, tout aussi imprudent, qui a eu la chance de n'en croiser aucun : la valeur morale d'un acte dépend-elle de résultats que l'on ne maîtrise pas ?
l'acte - PrescriptifMoraleRivales ou complémentaires
Conséquences, devoir, vertu, sollicitude : sont-ce des théories rivales dont une seule peut être vraie, ou les facettes d'une même morale que rien n'oblige à unifier ?
le critère moral - PrescriptifMoraleLe point de vue moral est-il impartial ?
Juger moralement, est-ce s'élever à des principes qui valent pour tous sans considération de personne, ou l'attention concrète portée à ceux qui nous sont proches est-elle le cœur même de la morale ?
le point de vue moral
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifD'où la morale tire-t-elle son autorité ?
Qu'est-ce qui rend un critère moral obligatoire pour nous : la raison, la nature, un sentiment partagé, la société, ou Dieu ? Et si rien ne le fonde, la morale a-t-elle encore prise ?
la morale - PrescriptifMoraleUne morale trop exigeante ?
Si seul compte le plus grand bien, la morale semble exiger de tout sacrifier pour les autres, sans limite : peut-elle vraiment réclamer cela, ou doit-elle laisser une place à nos vies propres ?
l'exigence morale - PrescriptifMoraleLa règle ou la situation
Bien agir, est-ce appliquer des principes valables d'avance, ou juger chaque situation dans sa singularité, au risque que la règle et le cas ne coïncident jamais tout à fait ?
le jugement moral - PrescriptifMoraleLa morale a-t-elle besoin de Dieu ?
Le bien tient-il sa valeur de la volonté de Dieu, ou est-il bon indépendamment de lui ? Si Dieu n'existait pas, tout serait-il permis ?
la moraleExistence de Dieu - PrescriptifMoraleFaire et laisser faire
Laisser mourir quand on pourrait sauver est-il aussi grave que tuer ? Si la différence s'efface, le devoir de ne pas nuire enfle jusqu'à englober tout le mal que nous n'empêchons pas.
l'omissionExigence morale - DescriptifY a-t-il des vérités morales ?
Quand je dis « c'est mal », est-ce que je décris quelque chose de réel, une propriété des actes, ou seulement mes préférences ? Rien dans les faits ne contient un « il faut » : d'où viendrait alors la vérité d'un jugement moral ?
un fait moralStatut des normes (métaéthique) - PrescriptifMoraleQuelle morale ?
Savoir si une morale peut être objective ne dit pas encore laquelle : le juste se mesure-t-il aux conséquences, au devoir, aux vertus, ou au soin porté aux proches ?
le critère du justeStatut des normes (métaéthique) - PrescriptifMorale Mise en situationLe proche ou l'inconnu
Deux vies sont en péril et une seule peut être sauvée ; si toutes comptent également, qu'un des deux soit un être aimé ne devrait rien changer : le lien est-il une raison morale de sauver d'abord les siens, ou une préférence que la morale exige de surmonter ?
le sauvetagePartialité - PrescriptifMorale Expérience de penséePunir un innocent pour sauver la paix ?
Si la peine ne vaut que par ses effets, sacrifier un innocent pour éviter un plus grand mal semble parfois s'imposer : mais condamner qui n'a rien fait, est-ce encore punir, ou la négation même de la justice ?
punir un innocentSens de la peine
Agis uniquement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle.Kant · Fondements de la métaphysique des mœurs, section II
L'homme de bien recherche en lui-même, l'homme de peu recherche chez les autres.Confucius · Entretiens (Lunyu), XV, 21
La générosité, qui est comme la clef de toutes les autres vertus.Descartes · Les passions de l'âme, art. 161
La morale est plus proprement sentie que jugée.Hume · Traité de la nature humaine, III, I, 2
La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de montrer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons.Bentham · Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I, §1
La vertu est une disposition à agir de façon délibérée, consistant en une médiété relative à nous, déterminée par la raison comme la déterminerait l'homme prudent.Aristote · Éthique à Nicomaque, II, 6, 1106b-1107a
Les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à promouvoir le bonheur, et mauvaises dans la mesure où elles tendent à produire le contraire du bonheur.Mill · L'Utilitarisme, ch. 2
Par principe d'utilité on entend ce principe qui approuve ou désapprouve toute action selon la tendance qu'elle semble avoir à augmenter ou à diminuer le bonheur de la partie dont l'intérêt est en jeu.Bentham · Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I, §2
Se vaincre soi-même et revenir aux rites, voilà l'humanité (ren).Confucius · Entretiens, XII, 1