Rapport aux autres· Moralenoyaudifficulté
Exigence morale
Jusqu'où la morale exige-t-elle de nous ?
Suffit-il de ne nuire à personne, ou faut-il donner sans relâche tant qu'un malheur reste à soulager ? Une morale modeste laisse en paix mais peut couvrir l'indifférence ; une morale exigeante élève, mais peut nous rendre coupables de tout ce qu'on n'a pas fait. Se positionner, c'est dire où finit le devoir et où commence l'héroïsme qu'on ne peut exiger.
Minimalisme
1La morale exige peu de choses, mais elle les exige fermement : ne pas nuire à autrui, respecter sa liberté. Tant que je ne fais de tort à personne, ma vie ne regarde que moi, et nul ne peut m'imposer un idéal de sainteté ou de sacrifice.
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Michel de Montaigneinférable
Montaigne se méfie des vertus tendues et héroïques, qui font violence à la nature et tournent souvent à l'hypocrisie ou à la cruauté du juste. Il préfère une bonté ordinaire, accommodante, qui « se laisse couler » avec la pente commune des hommes. La plus haute exigence morale, à ses yeux, n'est pas de se surpasser mais de bien se connaître et de tenir sa juste mesure : une morale du « vivre à propos » plutôt que des grands devoirs.
Essais, III, 13, « De l'expérience » et II, 11
Arguments et objections (3)
Maximalisme
8La morale exige beaucoup : si je peux empêcher un grand mal au prix d'un sacrifice modeste, je dois le faire. Nos devoirs ne s'arrêtent pas à l'abstention de nuire, ils incluent l'aide active aux plus démunis, où qu'ils soient, et peuvent réclamer une part importante de nos ressources.
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Confuciusinférable
L'exigence morale est maximaliste : devenir junzi 君子 (homme de noble caractère) est une tâche de toute une vie, jamais achevée, où l'on doit se vaincre soi-même sans relâche. Le disciple Zengzi parle d'un fardeau lourd et d'une route longue, car il porte le ren 仁 (l'humanité) jusqu'à la mort. La morale ne se contente pas d'un minimum de non-nuisance : elle réclame un perfectionnement continu de la personne.
Entretiens, VIII, 7 (le fardeau est lourd et la route longue, car il porte l'humanité jusqu'à la mort) · Entretiens, XII, 1 (se vaincre soi-même et revenir aux rites)
Marc Aurèleinférable
L'exigence est sans relâche : ne plus discourir sur ce que doit être l'homme de bien, mais l'être, à l'instant, sans délai ni excuse. Cet appel à l'effort de tous les moments, où chaque acte engage la vertu entière, relève d'un maximalisme moral, tempéré seulement par la .
Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, X, 16 · Pensées pour moi-même, XII, 1
Sénèqueinférable
L'idéal du est si élevé qu'il en est presque inatteignable : il faut un effort de tous les instants, un progrès (prokopê) jamais relâché vers la perfection morale. Sénèque, conscient de ses propres manquements, n'en maintient pas moins une exigence maximaliste de transformation intégrale de soi.
Lettres à Lucilius, V et LXXV (le progrès moral incessant) · De la vie heureuse, XVII-XVIII (Sénèque reconnaît n'être pas un sage)
Benthaminférable
Exiger de toujours agir de manière à produire le plus grand bonheur du plus grand nombre, en comptant chacun à égalité, fait peser sur l'agent une demande potentiellement très lourde : aucune sphère privée n'échappe par principe à l'évaluation par l'utilité. Cette exigence maximaliste se heurte toutefois au réalisme du législateur, qui sait ne pouvoir tout réglementer : le principe lui-même ne pose aucune limite a priori, alors que sa mise en oeuvre en suppose nécessairement.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I-IV (le principe du plus grand bonheur appliqué à toute action)
Kantinférable
L'exigence morale est élevée : agir toujours par devoir et non par simple conformité, soumettre toutes ses maximes à la loi universelle. Kant tempère toutefois en distinguant les devoirs parfaits, stricts et sans exception, des devoirs imparfaits comme la bienfaisance ou le développement de ses talents, qui laissent une latitude au jugement, ce qui retient d'un maximalisme extrême.
Fondements de la métaphysique des mœurs, section II · Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu
Millinférable
Maximiser le bonheur général expose à une exigence morale potentiellement très lourde, puisque toute action peut être pesée à l'aune du plus grand bien. Mill tempère pourtant ce maximalisme : la conduite quotidienne se règle sur des règles secondaires éprouvées, et il n'attend pas de chacun le mobile constant du bien universel, mais seulement qu'il ne nuise pas et contribue à l'occasion.
L'Utilitarisme, ch. 2 (les règles secondaires et le mobile des actions)
Schopenhauerexplicite
Sa formule morale a deux étages : « ne nuis à personne » (justice), un devoir strict et pleinement exigible, et « aide chacun autant que tu peux » (charité), qui n'a pas de borne fixe et déborde le simple dû. L'essentiel de l'obligation est négatif, mais la charité vraie est sans mesure, ce qui empêche de le ranger parmi les minimalistes.
Le Fondement de la morale, §17
Utilitarismeinférable
La maximisation impartiale du bien-être tend vers une morale très exigeante : soutient que nous devons donner jusqu'au point où sacrifier davantage nuirait à quelque chose de comparable, ce qui peut absorber presque tout notre superflu. Le courant reste sur ce point divisé, limitant l'intervention morale et juridique aux torts causés à autrui.
Singer, Famine, richesse et moralité · Mill, De la liberté
Arguments et objections (3)
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- PrescriptifMorale Mise en situationL'enfant qui se noie, l'enfant qui a faim
Chacun accorde qu'il faut sauver l'enfant qui se noie sous nos yeux, fût-ce en ruinant ses vêtements ; mais si la distance ne change rien au devoir, comme le soutient Singer, pourquoi ne s'étend-il pas à tous ceux qu'un don suffirait à sauver ?
le secours
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- PrescriptifMoraleFaire et laisser faire
Laisser mourir quand on pourrait sauver est-il aussi grave que tuer ? Si la différence s'efface, le devoir de ne pas nuire enfle jusqu'à englober tout le mal que nous n'empêchons pas.
l'omission - PrescriptifMoraleLes saints et les héros
L'acte héroïque est admiré, jamais exigé : il y aurait un au-delà du devoir. Mais si tout le bien qu'on peut faire est dû, ces actes qui dépassent le devoir ne sont-ils que des devoirs dont nous nous dispensons ?
les saints et les héros - PrescriptifMoraleUne vie à soi
S'il faut donner tant qu'un malheur reste à soulager, que reste-t-il de légitime pour mes projets, mes proches, mes goûts ? Une morale qui absorbe toute la vie exige-t-elle trop, ou est-ce notre confort qui se cherche des excuses ?
une vie entière - PrescriptifMoraleEntre adultes consentants
Si personne n'est lésé sans son accord, la morale n'a-t-elle plus rien à dire ? Mill lui-même refuse qu'on se vende comme esclave : le consentement suffit-il à tout permettre, ou existe-t-il des torts qu'on se fait à soi-même ?
l'acte consenti - PrescriptifPolitique et droitLa charité ou la justice
Si la misère lointaine tient à des institutions injustes dont nous profitons, donner ne suffit plus : il faudrait réparer et transformer l'ordre, non faire l'aumône. Le don individuel est-il un devoir, ou l'alibi d'une injustice qui continue ?
l'ordre économique mondial - DescriptifCe qu'un être humain peut porter
Une exigence qui dépasse nos forces produit-elle du découragement et de l'hypocrisie, ou l'idéal doit-il précisément excéder ce que nous sommes pour nous tirer vers le haut ? Ce que la morale peut demander dépend de ce que l'homme peut donner.
la nature humaine
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifPolitique et droitLa justice s'arrête-t-elle aux frontières ?
Devons-nous la même justice distributive à l'humanité entière, ou nos obligations de partage s'arrêtent-elles aux membres de notre communauté politique ?
les frontièresJustice distributive - PrescriptifMoraleUne morale trop exigeante ?
Si seul compte le plus grand bien, la morale semble exiger de tout sacrifier pour les autres, sans limite : peut-elle vraiment réclamer cela, ou doit-elle laisser une place à nos vies propres ?
l'exigence moraleCritère du juste - PrescriptifMoraleUn devoir ou un surcroît ?
Doit-on le pardon, comme une obligation envers qui se repent, ou est-il un don gratuit, au-delà du devoir, qu'on ne saurait exiger de personne ?
le pardonPardon - DescriptifJusqu'où peut-on changer l'homme ?
Le pari de l'éducation suppose qu'on peut refaire l'homme, l'adoucir, le rendre meilleur. Mais y a-t-il des travers immuables, un « bois tordu » qu'aucune éducation ne redresse jamais ?
la capacité humaine de changerVision de l'homme - PrescriptifMoraleFaut-il cesser d'exploiter les animaux ?
Si les animaux sensibles comptent vraiment, l'élevage industriel, l'abattage et l'expérimentation deviennent-ils des maux qu'il faut cesser, jusqu'à changer nos vies et nos assiettes, ou peut-on leur devoir des égards sans renoncer à s'en servir ?
l'élevage et l'abattageCercle moral - PrescriptifPolitique et droitLibéré malgré soi
De la ceinture de sécurité à l'école obligatoire, jusqu'au toxicomane qu'on sèvre contre son gré : la contrainte peut-elle rendre libre ? Et si l'on peut invoquer ma volonté « véritable » contre celle que j'exprime, qui décide laquelle est la mienne ?
la contrainte bienveillanteLiberté politique
Ne dissertons plus sur ce que doit être l'homme de bien : soyons-le.Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, X, 16