Nicolas Machiavel
Arracher la politique à la morale pour la regarder en face : par quels ressorts réels, jusqu'à la ruse et à la force, on prend, on fonde et l'on garde le pouvoir.
Italien · 1469 – 1527
Haut fonctionnaire de la République de Florence, chargé quatorze ans durant des affaires diplomatiques et militaires, il observe de près le pouvoir en acte, de César Borgia aux cours de France et de l'Empire. Écarté puis emprisonné au retour des Médicis en 1512, il écrit dans la disgrâce, sur ses terres de Sant'Andrea, (1513) et les , rompant avec la tradition du miroir des princes pour fonder une science de la politique tirée de l'histoire romaine et de l'expérience. Républicain de conviction autant que théoricien du pouvoir princier, il a laissé son nom à une manière, le « machiavélisme », qui trahit souvent sa pensée : moins un éloge du mal qu'une lucidité désenchantée sur les ressorts de l'action collective. Longtemps lu comme le maître des tyrans, il est aujourd'hui reconnu comme le premier penseur politique moderne, revendiqué par la tradition réaliste comme par le républicanisme.
Il faut partir de la des choses, non des républiques imaginées qui n'ont jamais existé : qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend sa ruine plutôt que son salut.
En politique, une action se juge à ses résultats, non à sa conformité aux règles morales : le prince doit apprendre à pouvoir n'être pas bon, et en user selon la nécessité.
La cruauté n'est ni bonne ni mauvaise en soi : bien usée, faite d'un seul coup par nécessité puis convertie en utilité pour les sujets, elle assure l'État ; distillée dans la durée, elle le perd.
La fortune n'est maîtresse que de la moitié de nos actions : l'autre moitié, la la gouverne, élevant des digues contre son fleuve et saisissant l'occasion d'un cœur hardi.
Le prince doit savoir être renard autant que lion : ce qui gouverne n'est pas ce qu'il est, mais ce que tous voient de lui, et il ne tiendra pas sa parole quand elle se retourne contre lui.
Un peuple n'est libre que s'il ne dépend du pouvoir arbitraire de personne, au-dehors comme au-dedans : ce vivere libero ne naît pas de la concorde, mais du conflit réglé entre le peuple et les grands.
Justification
Son savoir se dit tiré d'une longue expérience des choses modernes et d'une continuelle lecture des anciennes : c'est de l'observation des cas, diplomatiques et historiques, que se dégagent les maximes, non d'une déduction a priori. Une méthode empirique et inductive appliquée aux affaires humaines.
Le Prince, Épître dédicatoire · Discours sur la première décade de Tite-Live, préface du livre I
Justification
Contre le fatalisme qui remet tout au sort ou à Dieu, Machiavel réserve à l'homme la moitié du jeu : la règle une part de nos actions, mais nous laisse gouverner l'autre. La est cette part active : élever, quand le temps est calme, des digues contre le fleuve qui débordera, saisir l'occasion, accorder sa manière à la qualité des temps. Il penche pour l'audace, car la fortune cède aux hardis.
Je juge qu'il peut être vrai que la fortune soit l'arbitre de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous en laisse gouverner l'autre moitié, ou presque.Le Prince, chap. XXV
Le Prince, chap. XXV · Le Prince, chap. VI (l'occasion)
1 de plus
Justification
Le remède au présent se cherche au passé : il faut imiter les Anciens et ramener sans cesse le corps politique vers ses commencements. Cette orientation vers la mémoire et l'exemple romain cohabite avec un sens aigu de l'occasion présente, qu'il faut saisir sans tarder.
Discours sur la première décade de Tite-Live, préface du livre I ; III, 1 · Le Prince, chap. XIV (lire les histoires)
Justification
Contre tout le genre du miroir des princes, Machiavel refuse de peindre la cité comme elle devrait être : l'écart entre comme on vit et comme on devrait vivre est tel que celui qui poursuit l'idéal court à sa perte au milieu de tant d'hommes qui ne sont pas bons. D'où sa règle de méthode : aller à la et tirer la maxime des cas, l'histoire romaine et l'expérience, non d'une république imaginaire.
Il m'a paru plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que sa représentation imaginaire. Beaucoup ont imaginé des républiques et des principautés qu'on n'a jamais vues ni connues comme existant en réalité.Le Prince, chap. XV
Le Prince, chap. XV · Le Prince, Épître dédicatoire · Discours sur la première décade de Tite-Live, préface du livre I
Justification
Machiavel ne juge pas l'action au principe mais à l'effet : là où il n'est pas de juge à qui recourir, on regarde à la fin, et les moyens qui gardent l'État seront tenus pour honorables. Le prince doit donc apprendre à pouvoir n'être pas bon, non par goût du mal, mais parce que la politique, sphère de la nécessité, obéit à une logique propre, disjointe de la morale privée. La part de « vertu » qui subsiste n'est pas morale : c'est la , efficacité et non bonté.
Le Prince, chap. XV et XVIII · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9
Justification
La cruauté n'est pas louée en soi : elle se juge à son emploi. Bien usées sont celles qu'on inflige d'un seul coup, par nécessité de se garantir, puis qu'on convertit au plus grand bien des sujets ; mal usées, celles qui croissent avec le temps. Les offenses se font toutes ensemble, les bienfaits se distillent ; et comme l'amour tient à un lien que les hommes rompent à leur avantage, tandis que la crainte tient à la peur du châtiment, il est plus sûr d'être craint qu'aimé, pourvu qu'on évite d'être haï.
Le Prince, chap. VIII (Agathocle) · Le Prince, chap. VII (César Borgia, Remirro de Orco) · Le Prince, chap. XVII (être craint ou aimé)
Justification
Puisque les hommes sont mauvais et ne te garderont pas leur foi, tu n'es pas tenu de garder la tienne quand elle te nuit et que les raisons qui te la firent promettre sont éteintes. Le prince doit combattre en homme par les lois et en bête par la force, et parmi les bêtes être renard pour flairer les pièges autant que lion pour effrayer les loups. Reste alors l'essentiel : non ce qu'il est, mais ce qu'il paraît, car peu de gens touchent au vrai quand la majorité s'arrête à l'apparence.
Chacun voit ce que tu parais, mais peu sentent ce que tu es.Le Prince, chap. XVIII
Le Prince, chap. XVIII (comment les princes doivent tenir leur parole)
8 de plus
Justification
Le peuple, dans les , ne désire qu'une chose : n'être ni commandé ni opprimé. La liberté qu'il défend est d'abord l'indépendance à l'égard de tout pouvoir arbitraire, au-dehors comme au-dedans. Ce vivere libero, étayé par le gouvernement mixte et par des lois nées du conflit des ordres, fait de Machiavel une source de la tradition républicaine de la , plus que de la seule liberté-absence-d'entrave.
Le Prince, chap. IX (le peuple et les grands) · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4 et I, 16
Justification
L'histoire n'a ni providence ni progrès : les régimes tournent en un cercle de six formes, chacune se corrompant en la suivante, et nul État n'échappe à la décadence sinon en revenant périodiquement à ses principes premiers. Cette récurrence, aggravée par le rôle immense de la , exclut toute direction d'ensemble : le sens de l'histoire est un retour, non une flèche.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 2 · Discours sur la première décade de Tite-Live, III, 1 (le retour aux principes)
Justification
Punir vise l'effet politique, non le mérite : la crainte du châtiment est le lien le plus sûr des sujets, et le supplice exemplaire de Remirro de Orco, exposé fendu en deux sur la place de Cesena, laisse le peuple à la fois satisfait et stupéfait. Dissuasion et apaisement de l'opinion l'emportent sur la réparation ou l'amendement.
Le Prince, chap. VII (Remirro de Orco) · Le Prince, chap. XVII (la crainte du châtiment)
Justification
Fonder ou réformer un État exige d'être seul, d'une autorité quasi absolue ; mais durer exige l'inverse, un gouvernement mixte et des lois au-dessus des hommes. Machiavel tient l'ordre coercitif pour nécessaire, contre toute anarchie, tout en logeant la liberté durable dans le constitutionnalisme romain.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9 (le fondateur seul) · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 2 (le gouvernement mixte)
Justification
Contre le préjugé qui méprise la foule, Machiavel juge la multitude plus sage et plus constante qu'un prince lorsqu'elle est réglée par les lois, et rapproche la voix du peuple de celle de Dieu. Mais fonder ou sauver un État revient à un seul : sa confiance dans le grand nombre reste tempérée par le rôle de l'homme d'exception.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 58 · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9
Justification
La cité n'est pas pour Machiavel une somme d'individus mais un corps traversé de forces collectives, les deux humeurs du peuple et des grands, dont le heurt produit les lois et la liberté. Le salut de ce corps, la patrie, prime la conscience individuelle, du prince comme du citoyen.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4 · Le Prince, chap. IX
Justification
Nulle règle ne vaut en tout temps : le succès tient à l'accord entre la manière d'agir et la qualité des temps, et celui qui n'infléchit pas sa conduite quand ils changent se perd. La sagesse pratique prime la règle fixe, mais au service de l'efficacité, non de l'équité.
Le Prince, chap. XXV
Justification
L'État ne naît pas d'un pacte entre égaux consentants : il est institué par la force et la d'un fondateur, puis maintenu par les bonnes lois et les bonnes armes. Machiavel précède le contractualisme et n'en partage pas la source : la légitimité vient de la fondation et de l'effet, non du consentement.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 9 · Le Prince, chap. XII (les bonnes lois et les bonnes armes)
Justification
Qui institue une république doit présupposer tous les hommes méchants, prêts à suivre leur malignité dès qu'ils en ont la libre occasion : c'est un postulat de législateur, non une métaphysique de la chute. Les hommes sont ingrats, changeants, simulateurs, fuyards devant le péril, avides de gain. Mais ce mal n'est pas figé : de bonnes lois et l'aiguillon de la nécessité peuvent les rendre bons, ce qui écarte le pessimisme absolu.
Le Prince, chap. XVII · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 3
Justification
Si l'histoire instruit l'action présente, c'est que la nature humaine ne varie pas : en toute cité et tout peuple se retrouvent les mêmes désirs et les mêmes humeurs, et il en fut toujours ainsi. Les deux humeurs, celle du peuple et celle des grands, traversent toutes les sociétés. Contre l'idée d'un homme entièrement façonné par sa culture, Machiavel parie sur des constantes anthropologiques qui rendent le passé imitable.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 39 · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4 et préface du livre I
1 de plus
Machiavel n'argumente jamais l'existence de Dieu. Il aborde la religion comme instrument du gouvernement, le rôle civique de Numa étant pour Rome aussi décisif que les armes de Romulus, et reproche au christianisme d'avoir rendu le monde faible en glorifiant l'humilité et la contemplation contre la vigueur civique (, I, 11 et II, 2). Sa question n'est pas la vérité de la religion, mais ses effets sur la cité.