Les questions

Rapport aux autres· Liensnoyaudifficulté

Partialité

Est-il juste d'accorder une priorité morale à nos proches ?

Nous sentons devoir plus à nos enfants, nos amis, nos proches qu'à des inconnus ; pourtant la morale semble réclamer une égale considération pour tous. Privilégier les siens peut glisser vers l'injustice, traiter chacun pareil peut devenir inhumain. Se positionner, c'est dire si aimer les siens et être juste tirent dans le même sens.

ImpartialismePartialismeCerclesconcentriques
Les pôles, et qui les tient

Impartialisme

10

La morale exige de considérer chaque personne de manière égale : les intérêts d'un inconnu comptent autant que ceux d'un proche. Favoriser les siens, c'est céder à un préjugé que la raison morale doit corriger.

Explorer cette position →
Figures associées: Kant · Singer
Qui se tient ici
Benthamexplicite

Dans le calcul de l'utilité, le plaisir et la douleur de chacun comptent à égalité, sans privilège pour soi, ses proches ou son groupe : chacun pour un, nul pour plus d'un. Cet impartialisme strict, où le bien-être de l'agent ne pèse pas plus que celui de n'importe qui d'autre, est l'un des traits les plus caractéristiques et les plus exigeants de l'utilitarisme classique.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. IV (l'étendue : le nombre des personnes affectées)

Utilitarismeexplicite

Si seul le bien-être compte, alors un même plaisir vaut autant quel que soit celui qui l'éprouve : aucun point de vue, ni celui de l'agent, ni celui de sa nation, ni celui d'une classe, ne possède de prééminence dans le calcul. De ce pas naît la formule, chacun compte pour un et personne pour plus d'un, et l'agrégation qui additionne sans pondérer les bonheurs individuels. Cette stricte distingue l'utilitarisme des morales qui accordent un poids spécial aux proches ou aux compatriotes : en fait l'axiome de bienveillance universelle au cœur des Méthodes de l'éthique.

Mill, L'Utilitarisme, chapitre 5 · Sidgwick, Les Méthodes de l'éthique

Kantexplicite

Une maxime n'a de valeur morale que si je puis vouloir qu'elle devienne une loi universelle valant pour tout être raisonnable, sans exception en ma faveur ni envers mes proches. L' exclut par construction tout privilège accordé à soi ou aux siens, d'où un impartialisme presque pur.

Fondements de la métaphysique des mœurs, section II

Millexplicite

Dans le calcul du bonheur, chacun compte pour un, nul ne compte pour plus d'un : l'utilitarisme exige une stricte , un spectateur strictement désintéressé et bienveillant. Le bonheur de l'agent ne pèse pas plus que celui d'un étranger, ce que Mill rapproche de la règle d'or de Jésus de Nazareth.

L'Utilitarisme, ch. 2 (le spectateur désintéressé et bienveillant) · L'Utilitarisme, ch. 5 (chacun compte pour un, formule attribuée à Bentham)

Voir plus (6)
Le Bouddhainférable

La bienveillance (mettā, l'amour bienveillant) se cultive envers tous les êtres sans distinction : la pratique enseignée consiste à étendre l'amour bienveillant au-delà des proches, à l'indifférent puis à l'ennemi, comme une mère protège son unique enfant. Étendue à tous les vivants, cette bienveillance fait pencher l'enseignement vers un impartialisme bienveillant.

Karaṇīya Mettā Sutta, Sutta Nipāta 1.8 (le discours sur l'amour bienveillant) · Dhammapada, ch. I (les paires)

Bouddhismeexplicite

La bienveillance (mettā, l'amour bienveillant) et la compassion (karuṇā) se cultivent envers tous les êtres sans distinction : la pratique consiste justement à étendre l'amour bienveillant au-delà des proches, à l'indifférent puis à l'ennemi. La dissolution du moi séparé ôte sa base à la préférence partiale, orientant le bouddhisme vers un impartialisme bienveillant.

Karaṇīya Mettā Sutta (le discours sur l'amour bienveillant) · Dhammapada, ch. I (les paires)

Camusinférable

La solidarité née de la vaut pour tout homme humilié, sans privilège de proximité ni d'appartenance : la formule « je me révolte, donc nous sommes » étend la valeur à l'ensemble des hommes. Rieux soigne les pestiférés indistinctement, ce qui penche du côté de l'impartialité, tempéré par l'enracinement charnel de Camus dans une terre aimée.

L'Homme révolté (1951) · La Peste (1947)

Stoïcismeinférable

Le cosmopolitisme stoïcien implique une sollicitude égale pour tout être rationnel : puisque tous les hommes participent du même et forment une seule cité du monde, le leur doit en principe une considération impartiale. Hiéroclès invite même à resserrer les cercles de l' pour traiter les plus éloignés comme des proches.

Hiéroclès, Éléments d'éthique · Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VII, 13

Diogène de Sinopeinférable

Le cosmopolitisme de Diogène nie tout privilège naturel des proches : la patrie, la famille et la cité n'étant que , elles ne fondent aucune obligation particulière que la nature reconnaîtrait. Tout être raisonnable vaut également, par-delà l'arbitraire de la naissance. La position penche vers l'impartialité, mais reste inférée : Diogène ne théorise pas les devoirs, il dissout les loyautés conventionnelles plus qu'il ne construit une éthique impartiale positive.

Diogène Laërce, Vies, VI, 72

Épictèteinférable

Le cosmopolitisme stoïcien fonde une égale considération pour tout être raisonnable, fils du même Zeus. Mais Épictète insiste aussi sur les devoirs particuliers attachés aux rôles (père, fils, citoyen), ce qui tempère l'impartialisme : une impartialité de principe vécue à travers des attaches concrètes.

Entretiens, II, 10 · Entretiens, III, 24

Arguments et objections (3)
ArgumentL'égale valeur de chacunQu'un être me soit proche est un fait sur moi, non sur le prix de sa peine : la morale demande de compter chacun également. Voir la page
ObjectionUne pensée de tropUne morale qui soumet vos attachements à un tribunal impartial vous sépare de ce qui donne sens à votre vie. Voir la page
ObjectionL'exigence sans finSi chacun compte également, votre vie entière devient une faute. Voir la page

Cercles concentriques

milieu nommé1

Notre souci des autres se déploie en cercles : intense pour les proches, il s'étend, en s'atténuant, jusqu'aux inconnus. Loin de contredire l'impartialité, cette priorité accordée aux nôtres peut en découler : c'est auprès d'eux que nous savons et pouvons le plus, et un monde où chacun veille d'abord sur les siens prend mieux soin de tous. La tâche morale n'est pas d'abolir ces cercles, mais d'élargir vers le dehors le soin qu'on éprouve au-dedans.

Explorer cette position →
Qui se tient ici
Voir les positions implicites (1)
Marc Aurèleinférable

Le cosmopolitisme fonde une égale considération pour tout être raisonnable ; mais Marc Aurèle pense ce souci en cercles, des proches à la cité puis à l'humanité, chacun portant ses devoirs propres. Il se tient ainsi sur la position médiane des cercles concentriques, ni pur impartialisme ni partialité assumée.

Pensées pour moi-même, III, 11 · Pensées pour moi-même, VII, 13

Arguments et objections (3)
ArgumentLes cercles concentriquesL'égale valeur de tous au fondement, la priorité aux proches dans l'acte : la partialité comme forme vécue de l'égalité. Voir la page
ObjectionÀ l'heure du conflitQuand le principe et le lien s'opposent, votre position doit dire lequel l'emporte. Voir la page
ObjectionNi l'un ni l'autreÀ vouloir les deux, vous risquez de ne tenir ni l'égalité ni le lien. Voir la page

Partialisme

10

Nos liens particuliers, famille, amis, communauté, fondent des obligations spéciales légitimes. Une morale qui exigerait de traiter ses proches comme des étrangers méconnaîtrait ce qui donne sens à la vie morale : le soin concret porté à ceux qui dépendent de nous.

Explorer cette position →
Figures associées: Gilligan · Confucius
Qui se tient ici
Confuciusexplicite

La vertu d'humanité ne tombe pas du ciel d'un principe abstrait : elle pousse à partir de l'affection vécue dans la famille, puis s'étend par cercles concentriques. La xiao (piété filiale) est donc présentée comme la racine même du ren 仁 (l'humanité), et c'est ce qui justifie une faveur graduée plutôt qu'une égale considération pour tous. Le cas du fils qui couvre la faute de son père, où le maître donne raison à la solidarité familiale contre la dénonciation, est l'épreuve délibérée de cette thèse : si l'on coupait l'amour de sa source affective et partiale, on tarirait la moralité elle-même, contre tout impartialisme qui prétend aimer également les inconnus et les siens.

Entretiens, I, 2 (la piété filiale, racine de l'humanité) · Entretiens, XIII, 18 (le père couvre le fils, le fils couvre le père)

Confucianismeexplicite

L'affection réelle ne naît pas d'un principe abstrait mais du lien vécu, et c'est dans la famille qu'elle s'apprend d'abord, par la piété filiale (xiao), avant de s'étendre par cercles à la communauté et au monde. De cet enracinement dépend la possibilité même d'une morale praticable : un amour qui prétend embrasser tous les hommes également ne tient à rien et ne meut personne. C'est l'objection décisive contre l'amour impartial (jian'ai) des Mohistes : Mencius leur reproche de traiter leur propre père comme un passant, ce qui revient à abolir l'humanité même au nom de l'humanité de tous. Aimer selon les degrés, ce n'est pas faillir à l'universel, c'est lui donner la seule racine qui le rende effectif.

Mencius (Mengzi), III B 9 · Confucius, Entretiens (Lunyu), I, 2

Antigoneexplicite

Ce qui la met en mouvement n'est pas un devoir abstrait envers tous les morts, mais un visage : Polynice, son frère. Dès le prologue elle réclame d'agir pour lui, et déclare qu'elle est née pour partager l'amour, non la haine. Elle va plus loin dans un raisonnement célèbre et discuté : un époux ou un enfant pourraient se remplacer, mais un frère, ses parents étant morts, ne reviendra jamais, ce qui rend ce lien de sang irremplaçable et fonde la priorité qu'elle lui accorde. La loi divine qu'elle invoque a beau être universelle dans sa forme, elle l'exerce tout entière pour les siens.

Prologue, dialogue avec Ismène : le devoir envers Polynice · Deuxième épisode (v. 523) : « Je suis née pour partager l'amour, non la haine » · Quatrième épisode (v. 904-915, passage contesté) : un frère est irremplaçable

Ulysseexplicite

Ce qui meut Ulysse n'est pas un devoir envers l'humanité mais l'attachement aux siens. Le monde de l'Odyssée est réglé par la , le lien sacré d'hospitalité, et Ulysse en tire une ligne de partage nette entre ceux à qui il doit tout et qu'il récompense, le porcher , la nourrice , le vieux chien , et ceux qui ont trahi la maison. Sa justice honore d'abord la fidélité envers son propre foyer.

Odyssée, XIV (la fidélité du porcher Eumée) · Odyssée, XVII, 291-327 (le vieux chien Argos) · Odyssée, XIX, 386-475 (la reconnaissance par Euryclée)

Voir plus (6)
Aristoteexplicite

L'amitié (philia) est un bien indispensable à la vie bonne, et elle est ordonnée : on doit davantage à ses proches, parents et bienfaiteurs, qu'aux étrangers, et la philia civique tient la cité ensemble. La priorité légitime accordée aux proches inscrit Aristote du côté du partialisme.

Éthique à Nicomaque, VIII-IX ; IX, 2

Thomas d'Aquinexplicite

La charité elle-même est ordonnée, soutient Thomas : nous devons aimer tous les hommes, mais non également tous, car l'ordre de la nature veut qu'on secoure d'abord ses proches, parents et concitoyens, à qui nous sommes liés plus étroitement. Cette hiérarchie des devoirs, fondée sur la proximité réelle, inscrit Thomas du côté du partialisme, sans exclure pour autant l'universalité de principe de l'amour du prochain.

Somme théologique, IIa-IIae, q. 26 (l'ordre de la charité)

Humeinférable

La sympathie, source de l'approbation morale, est par nature inégale : nous compatissons plus vivement aux proches qu'aux lointains. Hume reconnaît cette sympathie limitée comme un fait premier de la nature humaine ; les règles de justice et les institutions servent précisément à corriger les effets de cette partialité, sans l'abolir. La pente est donc partialiste, tempérée par un correctif artificiel.

Traité de la nature humaine, III, partie II, sect. 1-2 (l'origine de la justice, la sympathie limitée)

Aristotélismeexplicite

L'amitié, la , occupe deux livres entiers de l' et constitue un bien indispensable à la vie bonne : on a des devoirs plus grands envers ses proches, ses bienfaiteurs et ses concitoyens. Cette priorité assumée des liens particuliers, jusqu'à l'amitié civique qui tient la cité ensemble, situe l'aristotélisme du côté du partialisme.

Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII-IX

Le romantismeinférable

Aimer l'humanité en général est une abstraction froide : c'est au proche, au familier, à ce qui est nôtre, que va d'abord le cœur, et cette partialité du sentiment vaut mieux que l'impartialité calculée des . Le romantisme préfère la chaleur des liens particuliers, la patrie, la famille, l'amitié, à la bienveillance universelle et désincarnée du cosmopolite.

Burke, Réflexions sur la Révolution de France · Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité

Beauvoirinférable

L'éthique de l'ambiguïté part toujours de la situation concrète et des liens singuliers, non d'un point de vue surplombant et impartial : on s'engage à partir de là où l'on est, auprès de ceux à qui l'on est lié. Mais cet ancrage partial s'ouvre à l'exigence universelle de vouloir la liberté de tous, ce qui modère la pente partialiste.

Pour une morale de l'ambiguïté (1947), l'engagement à partir de la situation

Arguments et objections (3)
ArgumentLes liens qui obligentLa morale prend chair dans des relations concrètes ; le lien y constitue des obligations réelles, qu'aucun calcul n'a créées. Voir la page
ObjectionLa pente du favoritismeSi le lien suffit à justifier, il excuse aussi le clan contre l'étranger. Voir la page
ObjectionLes bornes que vous acceptez déjàVous admettez déjà que la partialité a des limites venues d'ailleurs. Voir la page
Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous21 figures · 6 courants cartographiés
Parcours qui traversent cet axe
Problèmes

Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →

  • PrescriptifMorale Mise en situation
    Le proche ou l'inconnu

    Deux vies sont en péril et une seule peut être sauvée ; si toutes comptent également, qu'un des deux soit un être aimé ne devrait rien changer : le lien est-il une raison morale de sauver d'abord les siens, ou une préférence que la morale exige de surmonter ?

    le sauvetage
Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • PrescriptifMorale
    Des devoirs nés des liens

    Mes devoirs envers mes enfants ou mes amis naissent-ils du lien lui-même, qui oblige par sa seule existence, ou sont-ils la part qui me revient d'un souci dû également à tous, parce que chacun veille mieux sur les siens ?

    les liens
  • PrescriptifPolitique et droit
    Le conflit d'intérêts

    Fidèle en amitié, dévoué aux siens : ce qui est vertu dans la vie privée devient favoritisme et corruption dès qu'on exerce une charge ; où passe la ligne entre aimer les siens et être injuste envers tous les autres ?

    la charge publique
  • Descriptif
    Le cercle de la sympathie

    Notre souci des autres faiblit à mesure qu'ils s'éloignent de nous, dans l'espace, le sang ou la ressemblance : la morale doit-elle bâtir sur cette pente naturelle, ou la corriger comme un préjugé de naissance ?

    la sympathie humaine

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • PrescriptifPolitique et droit
    Des proches aux compatriotes

    Les compatriotes sont des inconnus : le patriotisme prolonge-t-il pourtant envers eux la loyauté due aux proches, comme une famille élargie, ou est-ce un tout autre attachement ? À qui l'on appartient d'abord fait l'objet d'un axe à part.

    la nation
  • PrescriptifMorale Expérience de pensée
    Sauver un proche plutôt qu'un inconnu

    On sauve l'être aimé sans hésiter ; mais ce qui rend ce geste bon est-il un calcul, une règle qui l'autorise, un bon caractère, ou le lien lui-même, dont aucune morale ne devrait exiger qu'on le justifie ?

    un geste pour un procheCritère du juste
  • PrescriptifMorale
    Le point de vue moral est-il impartial ?

    Juger moralement, est-ce s'élever à des principes qui valent pour tous sans considération de personne, ou l'attention concrète portée à ceux qui nous sont proches est-elle le cœur même de la morale ?

    le point de vue moralCritère du juste
  • PrescriptifMorale Mise en situation
    L'enfant qui se noie, l'enfant qui a faim

    Chacun accorde qu'il faut sauver l'enfant qui se noie sous nos yeux, fût-ce en ruinant ses vêtements ; mais si la distance ne change rien au devoir, comme le soutient Singer, pourquoi ne s'étend-il pas à tous ceux qu'un don suffirait à sauver ?

    le secoursExigence morale

Tous les problèmes →

Citations
Comme une mère protège son unique enfant au péril de sa propre vie, qu'on cultive un cœur sans limites envers tous les êtres.
Le Bouddha · Karaṇīya Mettā Sutta (Sutta Nipāta 1.8)

Voir dans les citations

Le droit chemin est là : le père couvre son fils, le fils couvre son père.
Confucius · Entretiens, XIII, 18

Voir dans les citations