Les questions

Rapport aux autres· Moraledifficulté

Lettre ou esprit de la règle

Faut-il appliquer les règles à la lettre ou selon leur esprit ?

Suivre la lettre traite tout le monde pareil et barre l'arbitraire, mais peut donner des résultats absurdes ou cruels que la règle ne voulait pas ; suivre l'esprit colle au cas, mais ouvre la porte à ce que chacun interprète à sa guise. Se positionner, c'est dire où s'arrête la fidélité à la règle et où le jugement doit prendre le relais.

LégalismeÉquité-phronèsis
Les pôles, et qui les tient

Légalisme

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Une règle juste vaut pour tous et ne souffre pas d'exception : c'est précisément ce qui la rend fiable et équitable. Admettre des accommodements au cas par cas, c'est ouvrir la porte à l'arbitraire et aux complaisances que chacun s'accorde à soi-même.

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Figures associées: Kant
Qui se tient ici
Kantexplicite

Le devoir s'impose comme une loi stricte que la raison se donne, et Kant en tire un rigorisme célèbre : l'interdiction de mentir ne souffre aucune exception, même pour sauver une vie. Le moindre fléchissement au profit des circonstances ruinerait l'inconditionnalité de la loi morale, ce qui place fermement Kant du côté du légalisme.

D'un prétendu droit de mentir par humanité · Fondements de la métaphysique des mœurs, section II

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Benthaminférable

Bentham veut un droit entièrement codifié, clair et systématique, où chaque délit et chaque peine sont définis par avance, afin de soustraire la justice à l'arbitraire du juge et à la déraison de la common law. Cette confiance dans des règles explicites et préétablies, plutôt que dans le jugement prudentiel cas par cas, le situe du côté du légalisme, même si la règle elle-même reste justifiée par l'utilité.

Of Laws in General et Constitutional Code (le projet de codification) · A Fragment on Government (contre l'arbitraire de la common law)

Millinférable

Mill se défend de devoir recalculer l'utilité à chaque acte : l'humanité a accumulé, par l'expérience, des règles secondaires (ne pas mentir, ne pas tuer) qui condensent les leçons sur ce qui sert le bonheur. Ces règles guident la conduite ordinaire, mais elles restent subordonnées au principe d'utilité et peuvent céder en cas de conflit : un légalisme tempéré, ouvert à l'.

L'Utilitarisme, ch. 2 (les corollaires du principe et les cas de conflit de règles)

Équité-phronèsis

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Aucune règle générale ne peut prévoir tous les cas particuliers : bien juger exige une sagesse pratique, la phronèsis, capable d'ajuster la règle à la situation. L'équité corrige la loi là où son application littérale deviendrait injuste, dans la fidélité à son esprit plutôt qu'à sa lettre.

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Figures associées: Aristote
Qui se tient ici
Aristoteexplicite

L'équité (epieikeia) corrige la loi là où sa généralité la rend défaillante dans le cas singulier : elle en est une rectification. C'est la (phronesis), savoir pratique du particulier, qui juge en situation plutôt qu'en appliquant mécaniquement une règle.

Éthique à Nicomaque, V, 10 (l'équité) · Éthique à Nicomaque, VI, 5 (la prudence)

Ulysseexplicite

Dès le premier vers, Homère le dit « aux mille tours » : son excellence n'est pas la force du bras mais la , l'intelligence qui invente la parade ajustée à chaque situation. Là où dix ans de siège échouent, le cheval de bois emporte Troie ; enfermé dans l'antre du Cyclope, il ne se fie pas au courage mais à un stratagème, le vin et le nom « Personne ». Sa règle n'est jamais fixée d'avance : il lit le cas singulier et façonne à sa mesure la ruse qui convient, faisant de l'adaptation au particulier, non de l'application d'un principe, la forme même de l'habileté.

Homère, Odyssée, I, 1-4 (le proème : l'homme « aux mille tours ») · Odyssée, VIII (le chant de Démodocos sur le cheval de bois) · Odyssée, IX, 345-414 (l'antre du Cyclope et le nom « Personne »)

Antigoneexplicite

Face à , elle ne discute pas les termes du décret, elle lui dénie d'emblée la moindre force contre ce que la justice doit aux morts : la règle écrite par un mortel ne pèse rien devant un dû plus ancien qu'elle. Sa conduite n'est pas pour autant une recherche de l'équité souple : là où plaide la mesure et l'obéissance aux plus forts, Antigone tranche sans accommodement, comme si l'esprit de la loi divine ne tolérait aucune nuance. Elle oppose à la lettre du pouvoir, non un compromis, mais une autre lettre, intransigeante.

Deuxième épisode (v. 450-470) : l'édit d'un mortel ne saurait primer les lois des dieux · Prologue : refus de tenir compte de l'interdit malgré les avertissements d'Ismène

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Zhuangziinférable

Nulle règle ne peut anticiper la singularité de chaque situation : le wheelwright Bian ne peut transmettre son tour de main par des préceptes, et le boucher Ding ne suit aucune méthode mais les contours mêmes du réel. Le bien-agir relève d'un ajustement vivant et sans formule, qui se perd dès qu'on le fige en code. Zhuangzi se range donc résolument du côté de l'esprit contre la lettre, et plus encore : il récuse jusqu'à l'idée que la justesse puisse jamais se mettre en lettre.

Zhuangzi, ch. 13 (le charron Bian) · Zhuangzi, ch. 3 (le boucher Ding)

Taoïsmeexplicite

Si l'on doit codifier le devoir et la bienséance, c'est que la vertu vécue a déjà disparu : pour Laozi, l'apparition même des règles est le symptôme d'une chute, non son remède. Le taoïsme retourne ainsi contre le son propre programme : les rites, l'étude et la morale ostentatoire qu'il érige en voie du redressement social trahissent en réalité la perte du , et l'effort pour les imposer durcit les cœurs au lieu de les accorder. À l'application rigide d'un code, le sage substitue une au cas présent, sans modèle fixe : conduite réglée non par la lettre mais par la de chaque situation.

Laozi, Dao De Jing, ch. 18, 38 · Zhuangzi, ch. 3 (Principe nourricier de la vie)

Laoziinférable

La multiplication des règles est pour Laozi un symptôme de décadence, non un remède. La rectitude ne se laisse pas codifier, elle vient d'un accord souple et vivant avec la situation, ce qui place Laozi du côté de l'esprit contre la lettre, par méfiance même de toute lettre.

Dao De Jing, ch. 57 et 38

Thomas d'Aquinexplicite

Reprenant l'équité (epieikeia) d', Thomas tient que la loi, par sa généralité, peut faillir dans le cas singulier où son application littérale contredirait l'intention du législateur et le bien commun : il faut alors s'en écarter pour suivre ce que la justice et le bien commun requièrent. La règle n'est donc pas une lettre à appliquer mécaniquement mais l'expression d'une intention raisonnable que la prudence interprète, ce qui penche vers l'esprit contre le légalisme.

Somme théologique, IIa-IIae, q. 120 (l'epieikeia)

Aristotélismeexplicite

L'aristotélisme thématise l'épikie (epieikeia), l'équité qui corrige la loi là où sa généralité la rend injuste dans un cas particulier. Comme aucune règle ne peut anticiper tous les cas, le juste exige le discernement de la , ce qui incline la position vers l'esprit plutôt que la lettre.

Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 10

Machiavelinférable

Nulle règle ne vaut en tout temps : le succès tient à l'accord entre la manière d'agir et la qualité des temps, et celui qui n'infléchit pas sa conduite quand ils changent se perd. La sagesse pratique prime la règle fixe, mais au service de l'efficacité, non de l'équité.

Le Prince, chap. XXV

Le romantismeinférable

Aucune règle abstraite ne peut enfermer la vie : le génie ne reçoit pas sa loi du dehors mais se la donne, et le cas singulier, l'exception, l'élan du cœur valent mieux que la lettre uniforme. Contre le légalisme moral des et la froideur de la maxime universelle, le romantisme se fie à l'esprit vivant, à la situation et à l'intuition sensible plutôt qu'au commandement formel.

Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme · F. Schlegel, Fragments de l'Athenaeum

Confuciusinférable

Les li 禮 (les rites) sont une forme indispensable, mais ils ne valent rien sans l'esprit qui les anime : un homme sans humanité, qu'a-t-il à faire des rites ?. Le rituel doit être exécuté avec le sentiment juste, et le maître ajuste son enseignement à chaque disciple : la lettre sans le coeur est vide. La pente va donc vers l', sans abolir la forme rituelle.

Entretiens, III, 3 (sans humanité, à quoi bon les rites ?) · Entretiens, XI, 22 (le maître répond différemment à chaque disciple)

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Problèmes

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Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • PrescriptifMorale
    La règle ou la situation

    Bien agir, est-ce appliquer des principes valables d'avance, ou juger chaque situation dans sa singularité, au risque que la règle et le cas ne coïncident jamais tout à fait ?

    le jugement moralCritère du juste

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Citations
Plus il y a de lois et d'édits, plus se multiplient les voleurs et les brigands.
Laozi · Dao De Jing, ch. 57

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Un homme sans humanité, qu'a-t-il à faire des rites ? Un homme sans humanité, qu'a-t-il à faire de la musique ?
Confucius · Entretiens, III, 3

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