Rapport au vrai· Croire et savoirnoyaudifficulté
Source de la connaissance
D'où vient notre connaissance : de l'expérience sensible ou de la raison ?
Tout vient-il des sens, qui pourtant nous trompent parfois, ou l'esprit possède-t-il des vérités qu'aucune expérience ne saurait fournir ? Faire reposer le savoir sur la seule expérience le prive de certitude ; sur la seule raison, le coupe du monde réel. Se positionner, c'est dire à quoi se fier en dernier ressort pour connaître.
Empirisme
39Toute connaissance dérive de l'expérience sensible : l'esprit est d'abord une page blanche que les sens viennent remplir. Même nos idées les plus abstraites se ramènent, en dernière analyse, à des impressions reçues.
Explorer cette position →Humeexplicite
Les perceptions se rangent en deux classes que sépare leur seule force : les impressions, vives et originaires (sensations, passions), et les idées, leurs copies affaiblies dans la pensée. De ce constat Hume tire un principe et un instrument : toute idée simple dérive d'une impression antérieure, donc une idée qui ne renvoie à aucune impression est vide de sens. Plus radical que la de , ce critère ne se borne pas à récuser les : il devient une machine à dissoudre les pseudo-concepts de la métaphysique (substance, connexion nécessaire), qu'il suffit de sommer de produire leur impression d'origine. C'est l' retourné en arme critique, contre le de .
Enquête sur l'entendement humain, sect. II (de l'origine des idées) · Traité de la nature humaine, I, partie I, sect. 1
George Berkeleyexplicite
Tout le savoir naît de l'expérience : il n'y a pour Berkeley que des idées reçues par les sens ou réfléchies sur elles, et aucune . C'est l'empirisme strict de , mais poussé plus loin que lui : Berkeley refuse même la part d'au-delà de l'expérience que Locke avait laissée subsister, la matière comme substrat inconnu. Le sensible est donné en entier, sans rien derrière lui, ce qui paradoxalement conduit cet empirisme intransigeant à une métaphysique anti-matérialiste : c'est en restant fidèle à l'expérience seule qu'on découvre qu'il n'y a que des esprits et des idées.
Principes de la connaissance humaine, Introduction et §§1-2
Épicureexplicite
Si la sensation est notre seul contact avec le réel, elle doit être la mesure de toute vérité : on ne peut récuser une perception qu'au nom d'une autre, jamais au nom de la raison, qui n'a rien d'autre à juger. De là la Canonique, qui érige la sensation en premier critère et fait dériver tout concept de la répétition des perceptions, sédimentée en prénotions (prolepses) servant ensuite à reconnaître et à nommer. La raison ne fait qu'élaborer ces données ; il n'y a pas d', et l'esprit naît vierge de tout contenu. C'est un radical, dressé contre l'innéisme platonicien.
Diogène Laërce, Vies, X, 31-33 (la Canonique : sensations, prénotions, affections) · Lettre à Hérodote, 37-38 (s'en tenir aux sensations et aux prénotions)
Lockeexplicite
Si une idée était vraiment , elle serait universellement reconnue ; or ni « ce qui est est » ni aucun principe moral ne l'est des enfants, des idiots ou des peuples lointains. Locke retourne ainsi l'argument cartésien du consentement universel contre et l'école rationaliste : l'esprit à la naissance est une , et toute idée se laisse retracer jusqu'à la sensation (les objets extérieurs) ou la réflexion (les opérations de l'esprit sur ses propres idées). Le pari est fort : montrer que ces deux seules sources suffisent à composer tout le contenu de la pensée, jusqu'aux notions les plus abstraites.
Essai sur l'entendement humain, I (contre les idées innées) et II, ch. 1 (sensation et réflexion)
Lucrèceexplicite
Toute connaissance remonte aux sens, et la raison qui prétendrait les réfuter scierait la branche qui la porte : car les notions mêmes dont elle use sont tirées des sens, et l'on ne peut opposer aux sens un critère plus sûr qu'eux. Lucrèce développe la doctrine épicurienne des , ces fines pellicules d'atomes que les corps émettent et qui, frappant les organes, produisent la perception ; il défend longuement la véracité des sens contre les illusions, qu'il impute au jugement et non à la sensation. C'est un radical, dressé contre le doute des sceptiques et l'innéisme platonicien.
De la nature des choses, IV, 26-238 (les simulacres et la perception) · De la nature des choses, IV, 469-521 (qui réfute les sens n'a rien de plus sûr à leur opposer)
Millexplicite
Toute connaissance dérive de l'expérience : Mill nie l'existence de vérités ou connues a priori, y compris en mathématiques, qu'il tient pour des généralisations inductives très bien confirmées. Le Système de logique érige l'induction en méthode fondamentale de toute science : c'est un radical, dans la lignée de et .
Système de logique (1843), livre II (le caractère inductif des vérités mathématiques) · Système de logique, livre III (les méthodes de l'induction)
Voir plus (33)
Empirismeexplicite
Le levier est un argument génétique : si l'on remonte n'importe quelle idée jusqu'à sa source, on ne trouve jamais qu'une impression de sensation ou de réflexion, jamais un contenu donné d'avance. Locke ouvre l' en démolissant l'argument du consentement universel invoqué pour les (nul principe n'est connu des enfants ni des idiots), ce qui laisse l'esprit comme un papier blanc à remplir ; Hume durcit le critère en une arme polémique, sommant d'exhiber l'impression d'où dérive un terme, faute de quoi il est vide de sens. C'est l'inversion exacte du de , qui faisait de l'idée innée le socle du savoir.
Locke, Essai sur l'entendement humain, livre I (contre les idées innées) et II, 1 · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section II
Épicurismeexplicite
La Canonique épicurienne, théorie du critère du vrai, est un empirisme franc : toute connaissance dérive des sensations, des prénotions (prolēpsis), les concepts généraux sédimentés par l'expérience répétée, et des affects de plaisir et de douleur. Les sens, à eux seuls, ne se trompent jamais : l'erreur naît du jugement que l'opinion ajoute. La raison ne fait que combiner ce que l'expérience livre.
Épicure, Lettre à Hérodote, 37-38 · Diogène Laërce, Vies, X, 31-34 (la Canonique)
Baconexplicite
Tout savoir digne de ce nom commence dans les sens et l'observation : c'est le fondement empiriste qui fera école chez et . Mais Bacon ne se fie pas aux sens livrés à eux-mêmes, qu'il tient pour faillibles et trompeurs ; il leur adjoint l'expérience provoquée, l'experimentum, et l'appareil méthodique qui les corrige. L'expérience n'est première qu'à condition d'être disciplinée : ni pur rationalisme, ni empirisme naïf, mais une raison au service de l'observation réglée.
Novum Organum, I, §50 et §95 · Du progrès et de la promotion des savoirs, II
Aristoteexplicite
Contre l' platonicien, la connaissance part de la perception, dont l'induction dégage les principes universels, héritage que la tradition scolastique résumera par la formule « rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens ». L'empirisme reste modéré, car l'intellect actif saisit ensuite les essences, d'où une position non extrême.
Seconds Analytiques, II, 19 · De l'âme, III, 4-8
Nietzscheexplicite
Nietzsche retourne la hiérarchie platonicienne : ce n'est pas la raison qui atteindrait le vrai contre des sens trompeurs, ce sont les sens qui ne mentent pas, et la raison qui falsifie leur témoignage du devenir en y substituant l'être, l'unité, la chose. L'arrière-monde intelligible, de Platon à Kant, est une fiction née de la décadence. Mais Nietzsche ne verse pas dans l'empirisme naïf : il n'est ni fait brut ni perception immaculée, toute connaissance est interprétation depuis une perspective, commandée par les besoins de la vie et la volonté de puissance. Empirisme du corps et des sens, donc, mais radicalisé en perspectivisme.
Crépuscule des idoles, La raison dans la philosophie · Par-delà bien et mal, §§ 16-17
Thomas d'Aquinexplicite
Thomas refuse l' et pose, à la suite d', que toute connaissance commence par les sens, l'intellect étant d'abord comme une où rien n'est écrit. Mais l'empirisme est tempéré : l' ne reçoit pas passivement le sensible, il en abstrait la forme intelligible, dégageant l'universel du particulier perçu. La connaissance part donc de l'expérience sans s'y réduire, ce qui maintient Thomas du côté empirique sans en faire un empiriste strict, l'activité de l'esprit ayant sa part irréductible.
Somme théologique, Ia, q. 84-85
Utilitarismeinférable
L'utilitarisme prolonge l'empirisme britannique de Locke et de Hume : toute connaissance, morale comme factuelle, dérive de l'expérience, de l'observation des plaisirs, des peines et des conséquences. Nulle idée innée ni vérité a priori : l'esprit part du sensible, et le calcul des effets observables remplace la déduction rationnelle des principes.
Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation · Mill, Système de logique
Benthaminférable
Dans la lignée de et de Hume, Bentham tient pour réel ce qui s'observe et se mesure, et suspecte tout terme qui ne renvoie à aucune entité sensible. C'est le ressort de sa critique des fictions : une expression comme le droit naturel prétend désigner une chose alors qu'aucun fait ne lui correspond, et n'est qu'un mot dont on couvre une exigence sans la justifier. Sa méthode est donc résolument inductive et naturaliste, ancrée dans l'expérience des plaisirs et des peines plutôt que dans des principes rationnels a priori, et c'est par là qu'il congédie le droit naturel.
Anarchical Fallacies (les droits naturels, du non-sens sur des échasses)
Machiavelexplicite
Son savoir se dit tiré d'une longue expérience des choses modernes et d'une continuelle lecture des anciennes : c'est de l'observation des cas, diplomatiques et historiques, que se dégagent les maximes, non d'une déduction a priori. Une méthode empirique et inductive appliquée aux affaires humaines.
Le Prince, Épître dédicatoire · Discours sur la première décade de Tite-Live, préface du livre I
Scepticismeinférable
Puisque toute déduction rationnelle de l'essence des choses bute sur l'équipollence des doctrines, il ne reste, pour se conduire, que ce qui s'impose sans nous demander notre avis : les sensibles et les phénomènes. Le sceptique ne les érige pas en source du vrai, il les subit comme un critère purement pratique, suffisant pour agir sans rien affirmer. Le surnom de Sextus, l'Empirique, marque ce renversement : non plus déduire le réel d'en haut, par la raison spéculative, mais s'en remettre au donné, en bas, sans prétendre en percer la nature.
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 21-24 · Diogène Laërce, Vies, IX, 105-106
Pragmatismeinférable
Le pragmatisme s'enracine dans l'expérience plutôt que dans la raison pure : James élabore un empirisme radical où les relations elles-mêmes sont données dans le flux de l'expérience, et Dewey ancre toute pensée dans la transaction de l'organisme avec son milieu. La connaissance procède de l'expérimentation et de ses conséquences observables, dans la filiation de l' britannique, qu'il prolonge en le débarrassant de l'idée d'une donnée sensible inerte.
James, Essais d'empirisme radical (1912) · Dewey, L'Expérience et la nature (1925)
Diogène de Sinopeinférable
Héritier d' et de son nominalisme, Diogène ne reconnaît que les individus sensibles et tient les Idées générales de Platon pour de vains mots : « je vois bien une table et une coupe, disait-on dans cette lignée, mais non la tablité ni la coupéité ». Le savoir qui compte se prend dans l'expérience et l'exercice concret, non dans la contemplation d'essences intelligibles. C'est un empirisme nominaliste, plus polémique que systématique.
Diogène Laërce, Vies, VI, 53
Marxinférable
Contre l'idéalisme qui fait dériver le réel des idées, Marx ancre la connaissance dans les conditions matérielles et l'activité sociale : on part de ce que les hommes font et produisent, non de ce qu'ils s'imaginent. Mais il refuse aussi l'empirisme contemplatif de l'ancien matérialisme, qui reçoit passivement le donné sensible : connaître est une , un rapport actif et transformateur au monde. La source reste du côté de l'expérience, mais réélaborée par la pratique plutôt que par la raison pure.
Thèses sur Feuerbach, I et V · L'Idéologie allemande, I
Michel de Montaigneinférable
Montaigne se défie des raisonnements abstraits, qui peuvent prouver une chose et son contraire, et leur préfère l'enseignement de l'expérience : le dernier essai, « De l'expérience », fait du commerce patient avec les choses et avec soi la seule sagesse accessible. Il ne construit pas de système empiriste, mais sa pente est nette, savoir, c'est avoir vécu, observé, éprouvé, plutôt qu'avoir déduit. La raison reste « un pot à deux anses, qu'on peut saisir à gauche et à dextre », trop souple pour fonder à elle seule un savoir.
Essais, III, 13, « De l'expérience » et II, 12
Sextus Empiricusinférable
Médecin de l'école empirique, surnommé « l'Empirique », Sextus prend pour seul guide de la vie ce qui se montre : les (phainomena), les affections, l'observation répétée des arts. Mais cet empirisme est sans dogme : il n'affirme pas que les sens livrent le réel, seulement qu'ils livrent ce qui apparaît, le seul terrain où le sceptique consent à se mouvoir. Contre le qui prétend déduire le caché à partir de signes, il refuse tout passage de l'apparent au non-apparent. Sa pente est donc empiriste, mais retenue en deçà de l'extrême car il ne fonde aucune théorie de la connaissance.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 21-24 (le critère du phénomène) · Contre les savants, VIII (Contre les logiciens)
Aristotélismeexplicite
Contre l'innéisme platonicien, l'aristotélisme tient que toute connaissance commence dans la perception sensible : rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens. L'induction part des particuliers perçus pour s'élever aux principes universels, d'où une position empiriste modérée, l'intellect demeurant requis pour saisir les essences.
Aristote, Seconds Analytiques, II, 19 · Aristote, De l'âme, III, 4-8
Cynismeinférable
Antisthène, tête de file des cyniques, oppose au platonisme un nominalisme radical : je vois bien un cheval, mais non la chevalité. Seuls existent les individus sensibles, saisis par la perception ; les Idées générales sont de vains mots. Le savoir qui vaut se prend dans l'expérience et l'exercice concret, non dans la contemplation d'essences intelligibles.
Diogène Laërce, Vies, VI · Simplicius, Commentaire des Catégories
Marxismeinférable
Le matérialisme historique fait dériver la connaissance des conditions matérielles et de l'activité sociale, non d'idées premières : c'est la vie qui détermine la conscience, et non l'inverse. Contre l'empirisme passif comme contre l'idéalisme, le savoir s'élabore dans la , le rapport pratique et transformateur des hommes à leur monde.
Marx et Engels, L'Idéologie allemande · Marx, Thèses sur Feuerbach
Ulysseinférable
Le savoir d'Ulysse ne vient pas du raisonnement pur mais de l'expérience du monde : le proème le loue d'avoir vu les cités de bien des hommes et connu leur esprit. C'est en parcourant, en éprouvant, en observant qu'il apprend, chaque épreuve ajoutant à sa connaissance des hommes et des choses. Son intelligence est celle de qui a beaucoup vu, non de qui a beaucoup déduit.
Odyssée, I, 3 (le proème)
Stoïcismeexplicite
Pour les stoïciens, l'âme est à la naissance comme une feuille blanche : toute connaissance commence par les impressions (phantasiai) que les sens y inscrivent, et les notions communes se forment par accumulation d'expériences. Le critère du vrai est l'impression cataleptique, celle qui saisit son objet avec une évidence telle qu'elle emporte l'assentiment. Empirisme de la source, donc, mais gouverné par une raison qui assent ou suspend.
Diogène Laërce, Vies, VII · Cicéron, Académiques, II
Beauvoirinférable
Phénoménologue, Beauvoir tient le savoir pour enraciné dans l'expérience vécue et incarnée : le corps n'est pas un objet parmi d'autres mais le point de vue situé d'où le monde prend sens. Sa méthode, dans Le Deuxième Sexe, part de données concrètes, biologie, histoire, témoignages, plutôt que d'un principe rationnel posé a priori. Cela la range du côté de l'expérience, sans en faire une empiriste classique, puisque l'expérience est toujours celle d'une liberté en situation.
Le Deuxième Sexe, Introduction · Pour une morale de l'ambiguïté
Le Bouddhainférable
Le savoir qui libère ne s'établit ni par l'autorité scripturaire ni par la spéculation rationnelle, mais par l'examen et l'expérience directe : le Bouddha invite à éprouver par soi-même, viens et vois, et la connaissance décisive naît d'une perception affinée par la méditation. La source est donc expérientielle, quoique cette expérience inclue l'intuition contemplative et non les seuls cinq sens.
Kalama Sutta (Anguttara Nikaya) · Satipatthana Sutta (l'établissement de l'attention)
Zhuangziinférable
Le savoir qui compte n'est pas la connaissance discursive qui définit et argumente, mais un savoir-faire incorporé, acquis dans le commerce répété avec les choses : le boucher, le charron, le nageur ne sauraient expliquer leur art, et pourtant ils le possèdent jusqu'au bout des doigts. Cette primauté de l'expérience pratique et du contact direct sur le raisonnement abstrait penche du côté empirique, mais c'est un empirisme du geste plus que des sens, sans théorie de la perception comme source de propositions vraies.
Zhuangzi, ch. 3 (le boucher Ding) · Zhuangzi, ch. 13 (le charron Bian)
Bouddhismeinférable
Le bouddhisme fait de l'examen personnel et de l'expérience directe, non de l'autorité ou de la tradition, la source du savoir libérateur. La connaissance décisive procède d'une perception affinée par la méditation, plus que d'une intellection a priori : on éprouve par soi-même la racine de la souffrance et sa cessation, comme on vérifie un remède en l'appliquant.
Kalama Sutta (Anguttara Nikaya III.65) · Satipatthana Sutta
Confucianismeinférable
Le savoir confucéen se gagne par l'étude, l'observation et l'imitation des Anciens, non par des idées innées. Apprendre, c'est s'imprégner des textes, des rites et des exemples, une formation patiente par l'expérience et la tradition plutôt que par déduction rationnelle ; le maître se dit lui-même non point né savant, mais amoureux de l'antiquité et prompt à l'y chercher.
Entretiens (Lunyu), VII.1 et VII.20 · Entretiens, II.15
Les Lumièresexplicite
L'épistémologie dominante des philosophes est celle de : l'esprit est d'abord une , et toutes nos idées viennent de l'expérience. en tire un sensualisme intégral où les opérations mêmes de l'esprit se ramènent à des sensations transformées. Cet empirisme nourrit la critique des idées innées, armes supposées des préjugés et de l'autorité. Le courant n'est pas unanime pour autant : un versant rationaliste hérité de persiste, et dépassera l'alternative en montrant que l'expérience elle-même suppose des formes a priori de l'entendement.
Locke, Essai sur l'entendement humain, livre II · Condillac, Traité des sensations
Confuciusinférable
Le savoir confucéen se gagne par l'étude assidue des Anciens, l'observation et l'expérience pratique, conjuguées à la réflexion : apprendre sans réfléchir est vain, réfléchir sans apprendre est dangereux. La connaissance n'est pas spéculation pure mais sagesse à appliquer, ancrée dans la tradition et l'examen du réel, d'où une pente empiriste tempérée par l'exigence de réflexion.
Entretiens, II, 15 (apprendre sans réfléchir, réfléchir sans apprendre) · Entretiens, VII, 8 et II, 17 (étude active ; savoir ce qu'on sait et ce qu'on ignore)
Épictèteinférable
Toute la discipline d'Épictète porte sur les impressions (phantasiai) : elles s'imposent à nous du dehors, matériau sensible que nous ne choisissons pas, mais le travail propre du sage est leur usage et l'assentiment qu'on leur accorde ou qu'on leur refuse. La source du matériau est empirique ; la connaissance droite tient à la rectitude du jugement qui le trie, ce qui maintient Épictète du côté de l'expérience sans abolir la part de la raison.
Entretiens, I, 27 et II, 18 · Manuel, 1 et 5
Charles Sanders Peirceinférable
Peirce est un savant pour qui toute connaissance s'éprouve à l'expérience, et le doute lui-même ne surgit que d'un heurt sensible, jamais d'une décision de l'esprit : la pente est nettement empiriste. Mais il refuse l'empirisme atomiste de la sensation pure et redonne à l'inférence, à la logique et aux généralités réelles un rôle constitutif, l' introduisant des idées que nulle observation ne contient. Ni table rase ni innéisme : un empirisme tempéré par la logique, plus proche du criticisme que de .
Quelques conséquences de quatre incapacités (1868)
Taoïsmeinférable
Le taoïsme se défie du savoir conceptuel et livresque, qui découpe et nomme alors que le Tao excède toute parole : le Tao qu'on peut nommer n'est pas le Tao éternel. La vraie connaissance n'est pas accumulation rationnelle mais désapprentissage et accord intuitif avec le cours des choses, un savoir du concret et du spontané plus proche de l'expérience vécue que de la raison discursive.
Laozi, Dao De Jing, ch. 1 et 48 · Zhuangzi
Sartreinférable
L'ontologie phénoménologique de Sartre part du vécu de la conscience, l'angoisse, la nausée, le regard d'autrui, plutôt que de déductions rationnelles ou de purs faits sensibles. La conscience est d'emblée rapport intentionnel au monde concret, et c'est en le décrivant qu'on la connaît. Mais le cogito préréflexif demeure un point d'appui de type cartésien, ce qui maintient Sartre près de la médiane, légèrement du côté de l'expérience décrite.
L'Être et le Néant, Introduction · L'Imaginaire
Schopenhauerinférable
Le primat revient à l'intuition : le concept ne fait que fixer et conserver, en une monnaie abstraite, ce que la perception seule donne d'abord ; la raison discursive est stérile hors de cette source. Mais l'intuition elle-même est déjà mise en forme par les structures a priori héritées de , d'où une position mixte qui penche vers l'empirisme sans y être.
Le Monde comme volonté et comme représentation, livre I
Existentialismeinférable
Le courant privilégie l'existence concrète, vécue à la première personne, contre les systèmes rationnels abstraits qui prétendent tout déduire (Hegel) : la vérité qui engage se saisit dans la situation, l'angoisse, le choix, non dans une raison désincarnée. Ce n'est pas pour autant un empirisme des faits, et les figures divergent, ce qui maintient le courant près de la médiane, légèrement du côté de l'expérience vécue.
Kierkegaard, Post-scriptum définitif et non scientifique · Sartre, L'existentialisme est un humanisme
Arguments et objections (2)
Criticisme
milieu nommé3La connaissance ne vient ni de la seule expérience, ni de la seule raison, mais de leur collaboration. Les sens fournissent la matière, l'esprit les formes qui l'ordonnent. Sans concepts, les perceptions resteraient aveugles ; sans perceptions, les concepts resteraient vides.
Explorer cette position →Kantexplicite
Le litige entre et est insoluble tant qu'on demande à un seul terme de tout porter : l'expérience seule ne fournit jamais de nécessité (objection de sur la causalité), la raison seule tourne à vide. Kant en tire la solution du jugement synthétique a priori : il existe des formes a priori de la sensibilité et de l'entendement qui structurent toute expérience possible, de sorte que la connaissance commence avec l'expérience sans en dériver tout entière. C'est le renversement copernicien appliqué à la connaissance, et la raison pour laquelle l'axe se fixe au centre.
Critique de la raison pure, Introduction · Critique de la raison pure, A51/B75
Voir plus (2)
Husserlinférable
La position de Husserl n'épouse ni l', qui rabat tout savoir sur la sensation, ni le qui déduit le réel de la seule raison : c'est là sa singularité. Son « principe des principes » est que toute intuition donatrice originaire est source de droit de la connaissance, mais l'intuition n'est pas que sensible. À côté de la perception du fait, il y a une , donation immédiate du général, qui a sa propre évidence. La connaissance se règle ainsi non sur une faculté privilégiée, mais sur le donné lui-même, tel qu'il se présente : un troisième terme, intuitionniste, qui passe entre les deux pôles classiques plutôt que de les arbitrer.
Idées directrices (Ideen I), §24 (« principe des principes ») · Recherches logiques, VI
Phénoménologieinférable
La phénoménologie refuse l'alternative empirisme/rationalisme : contre le sensualisme qui réduit l'esprit à des impressions, et contre le rationalisme déductif, elle revient à l'intuition de ce qui se donne. L' dégage les structures essentielles de l'expérience, saisies dans une intuition des essences (Wesensschau) à la fois a priori et fondée sur le vécu. D'où une position de troisième voie, proche du criticisme.
Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, I · Husserl, Recherches logiques
Arguments et objections (2)
Rationalisme
9La raison possède ses propres ressources, indépendantes de l'expérience : idées innées, vérités nécessaires, principes premiers. Les sens peuvent nous tromper, seule la raison fonde un savoir véritablement certain.
Explorer cette position →Descartesexplicite
Puisque les sens nous trompent et ne livrent que des qualités confuses, ils ne peuvent fonder une science certaine : seul l'entendement, qui conçoit clairement l'étendue géométrique sous les apparences sensibles (l'analyse du morceau de cire), atteint la nature des choses. Descartes en infère que les concepts fondateurs, l'idée de Dieu, celle de l'étendue, les vérités mathématiques, ne sauraient venir de l'expérience : ils sont des , déposées dans l'entendement. Toute science se ramène alors à l'intuition de natures simples et à la déduction qui les enchaîne, sur le modèle des mathématiques, ce qui le sépare nettement de l'empirisme à venir, pour qui rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens.
Méditations métaphysiques, III et V · Règles pour la direction de l'esprit, III
Platonexplicite
La doctrine répond au paradoxe du Ménon : on ne peut chercher ni ce qu'on sait déjà, ni ce qu'on ignore, faute de pouvoir le reconnaître. Platon en tire que tout apprentissage doit être un ressouvenir, l', de Formes que l'âme a contemplées avant la naissance. La preuve est expérimentale, non assertée : interrogé selon la seule méthode des questions, l'esclave du , qui n'a jamais appris la géométrie, retrouve de lui-même un théorème, ce qui exclut qu'il l'ait reçu des sens. La connaissance vient donc du dedans, de la raison tournée vers l'intelligible, contre tout empirisme.
Ménon, 81a-86c · Phédon, 72e-77a
Platonismeexplicite
Le point de départ est un paradoxe de l'apprentissage posé dans le Ménon : on ne peut chercher ni ce qu'on connaît déjà, ni ce qu'on ignore tout à fait, faute de pouvoir le reconnaître. La tranche le dilemme : l'âme, ayant contemplé les Idées avant la naissance, ne découvre rien d'absolument neuf mais se ressouvient, comme le montre l'esclave du Ménon retrouvant un théorème sous la seule conduite des questions. Le platonisme est donc un rationalisme (doctrine qui fait de la raison, non des sens, la source de la connaissance véritable) conséquent : puisque la sensation ne porte que sur le changeant et ne livre qu'opinion, le savoir véritable ne peut venir des sens mais de la raison qui retourne en elle-même. C'est l'envers exact de l'empirisme, pour qui rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens.
Platon, Ménon, 80d-86c, la réminiscence · Platon, République, 509d-511e, la ligne divisée
Leibnizexplicite
Contre l'empirisme de , pour qui rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, Leibniz réplique : rien, sinon l'entendement lui-même. L'esprit n'est pas une mais porte en lui des en puissance, comme des veines dans le marbre ; les vérités nécessaires (logique, mathématiques, métaphysique) ne peuvent venir de l'expérience, qui ne donne que des cas particuliers. C'est un affirmé, tempéré par la reconnaissance du rôle des sens pour les vérités de fait.
Nouveaux essais sur l'entendement humain, préface et livre II, ch. 1 · Nouveaux essais, II, 1, §2 (les veines dans le marbre)
Spinozaexplicite
La connaissance vraie procède des par enchaînement déductif, non de l'expérience sensible, source d'idées confuses (premier genre de connaissance). Le sommet est le troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui saisit les choses dans leur nécessité à partir de l'essence de Dieu : c'est un assumé.
Éthique, II, prop. 40, scolie 2 (les trois genres de connaissance) · Traité de la réforme de l'entendement
Rationalismeexplicite
Le point décisif est qu'une vérité nécessaire et universelle ne peut venir des sens : ceux-ci ne livrent que des cas particuliers et contingents, jamais le « cela ne peut pas être autrement » des mathématiques. Il faut donc une source non sensible, et ce sera l' et ses . retourne contre l' sa propre maxime : si rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens, encore faut-il en excepter l'intellect lui-même, dont les structures rendent toute expérience pensable. Là où ne voit dans les sens que des impressions, distingue cette connaissance confuse du premier genre de la connaissance par , seule à saisir les choses par leurs causes.
Descartes, Méditations métaphysiques, III · Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 1
Voir plus (3)
Śaṅkaraexplicite
Sur le brahman, qui n'est ni perçu ni inféré à partir du monde, la seule source valide est la révélation (śruti), la parole des Upaniṣad : l'expérience sensible ne donne que le multiple, et le raisonnement seul ne peut établir l'absolu. Mais Śaṅkara n'est pas un fidéiste : la raison (yukti) est indispensable pour interpréter l'Écriture, lever ses apparentes contradictions et réfuter les écoles rivales, et l'enseignement ne sauve que lorsqu'il devient expérience directe du soi. Le matériau premier n'est donc pas empirique mais scripturaire et rationnel, ce qui le situe du côté de la raison sans en faire un rationaliste pur, l'autorité du témoignage révélé restant première.
Commentaire sur les Brahma Sūtra, I, 1, 3-4 · Upadeśasāhasrī
Plotininférable
La connaissance véritable ne vient pas des sens, qui n'atteignent que des images du sensible, mais de l'intellect tourné vers l'intelligible, qu'il contemple du dedans : l'âme retrouve en elle les Formes parce qu'elle procède de l'. Au sommet, la connaissance suprême n'est même plus discursive mais une saisie immédiate, voire une union qui passe la pensée. Cette source intérieure et rationnelle de la connaissance, contre tout empirisme, place Plotin nettement du côté du rationalisme.
Ennéades, V, 3 (Des hypostases qui connaissent) · Ennéades, V, 5
Socrateinférable
Socrate ne cherche pas le vrai dans l'observation de la nature, dont il s'est détourné, mais dans l'examen réglé des : on part des opinions de l'interlocuteur et l'on suit l'argument là où il mène, jusqu'à la contradiction ou l'accord. C'est la raison en dialogue, non l'expérience sensible, qui conduit à la définition ; mais rien chez lui de la doctrine des ou de la réminiscence, que Platon ajoutera.
Platon, Phédon, 96a-99d (le détournement de la physique) · Cicéron, Tusculanes, V, 4, 10 (Socrate fit descendre la philosophie du ciel)
Arguments et objections (2)
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- Descriptif Expérience de penséeInné ou appris ?
Naissons-nous l'esprit vide, une page blanche que les sens remplissent, ou possédons-nous déjà, avant toute expérience, des idées ou des structures que l'expérience ne fait que réveiller ?
une idée innée
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifLe savoir par intuition
Certaines connaissances semblent venir d'un seul coup, ni par un raisonnement ni par les sens : l'évidence d'un principe, la saisie soudaine d'une essence, la certitude du cœur. Est-ce une forme supérieure de raison, une sorte d'expérience, ou une illusion qui se pare du nom de savoir ?
la saisie immédiate - DescriptifD'où vient l'idée de cause ?
L'empirisme veut ramener toute idée à une impression des sens. Mais quand une bille en pousse une autre, nous ne voyons que deux mouvements qui se suivent, jamais la force ni le lien nécessaire entre eux : d'où nous vient alors l'idée de cause ?
l'idée de cause - DescriptifL'esprit met-il en forme l'expérience ?
Et si l'esprit ne recevait pas seulement le monde mais le mettait en forme ? L'espace, le temps, la causalité seraient alors moins des choses observées que des cadres que nous imposons à toute expérience possible.
les cadres de l'expérience
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifLes émotions, une source de savoir ?
Au-delà des sens et de la raison, nos émotions nous font-elles connaître quelque chose du monde et de nous-mêmes, ou ne font-elles qu'obscurcir le jugement ?
une émotion - DescriptifLes sens nous trompent-ils ?
Si les sens peuvent nous tromper jusqu'à la racine, comme dans le rêve, peut-on encore faire reposer sur eux un savoir solide ?
la perception sensible
Apprendre sans réfléchir est vain ; réfléchir sans apprendre est dangereux.Confucius · Entretiens, II, 15
Ce genre de connaissance procède de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses.Spinoza · Éthique, II, prop. 40, scolie 2
Chercher et apprendre ne sont donc, au total, que réminiscence.Platon · Ménon, 81d
Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles.Kant · Critique de la raison pure, A51/B75
Il n'existe qu'une vision perspective, qu'un connaître perspectif.Nietzsche · Généalogie de la morale, III, § 12
Il n'y a rien dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens.Thomas d'Aquin · Questions disputées sur la vérité, q. 2, a. 3, arg. 19
Il vit les cités de bien des hommes et connut leur esprit.Homère · Odyssée, I, 3
Je ne suis pas de ceux qui sont nés avec le savoir ; j'aime les anciens et je m'empresse de les y chercher.Entretiens · Entretiens, VII.20
Les droits naturels, c'est purement et simplement du non-sens : les droits naturels et imprescriptibles, du non-sens sur des échasses.Bentham · Anarchical Fallacies
Ne vous fiez pas à l'ouï-dire ni à la tradition, mais quand vous savez par vous-mêmes : ceci est salutaire, alors adoptez-le.Kalama Sutta · Kalama Sutta
Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, sinon l'entendement lui-même.Leibniz · Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 1
Supposons donc que l'esprit soit, comme on dit, un papier blanc, vide de tout caractère, sans aucune idée : comment vient-il à en être pourvu ? ... À cela je réponds d'un seul mot : par l'expérience.Locke · Essai sur l'entendement humain, II, ch. 1, §2
Toutes nos idées ne sont que des copies de nos impressions, ou, en d'autres termes, il nous est impossible de penser quoi que ce soit que nous n'ayons pas auparavant senti.Hume · Enquête sur l'entendement humain, sect. II