Les questions

Rapport au monde· Nature et vivantdifficulté

Explication de la nature

Comment faut-il expliquer les phénomènes naturels : par des mécanismes, des finalités ou un élan vital ?

Selon qu'on y voit des causes aveugles, des fins poursuivies ou une vie qui se déploie, la nature devient une mécanique sans projet ou un monde qui tend vers quelque chose. Derrière la méthode d'explication, c'est la présence ou l'absence de sens dans le vivant qui se décide.

MécanismeFinalismeVitalisme
Les pôles, et qui les tient

Mécanisme

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La nature s'explique entièrement par des causes matérielles et des lois du mouvement, comme une immense machine. Les vivants eux-mêmes sont des mécanismes complexes, sans qu'il faille invoquer des fins ou des forces mystérieuses.

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Figures associées: Descartes · La Mettrie
Qui se tient ici
Humeexplicite

Toute idée doit dériver d'une impression : Hume cherche donc quelle impression nous donne la connexion nécessaire entre une cause et son effet, et n'en trouve aucune. Dans les objets, l'expérience ne livre que succession et conjonction constante ; jamais le lien qui obligerait l'un à suivre l'autre. La nécessité n'est donc pas dans les choses : elle est une habitude (custom) de l'esprit, une attente projetée par la répétition. De là le problème de l' : si rien ne nous fait percevoir le lien causal, aucune inférence du passé au futur n'est rationnellement fondée. C'est l'analyse qui, en sapant la causalité comme nécessité objective, tirera de son sommeil dogmatique. La et la force vitale, faute de toute impression, tombent du même coup.

Enquête sur l'entendement humain, sect. VII (de l'idée de connexion nécessaire) · Traité de la nature humaine, I, partie III, sect. 6 et 14

Lucrèceexplicite

La nature ne poursuit aucune fin et ne fut réglée par aucun dessein : les choses se font par la seule rencontre mécanique des atomes au long d'un temps infini, où se sont formées toutes les combinaisons possibles et où n'ont subsisté que celles capables de durer. De là un renversement célèbre du finalisme : aucun membre du corps ne fut produit pour notre usage, c'est l'inverse, l'organe existe d'abord et l'usage vient après. Chercher un but à l'œil, à la main ou aux astres est donc une illusion, et raille ceux qui croient le monde fait pour les hommes. C'est un intégral, où seule la déclinaison du introduit du jeu sans réintroduire de fin.

De la nature des choses, IV, 823-857 (rien dans le corps ne fut fait pour servir) · De la nature des choses, V, 156-234 (le monde n'a pas été fait pour les hommes)

Spinozaexplicite

Spinoza rejette explicitement les comme une illusion humaine : la Nature n'agit en vue d'aucune fin, tout en découle par la seule nécessité de causes efficientes. C'est un mécanisme intégral, où l'idée d'un dessein providentiel n'est qu'un préjugé.

Éthique, I, appendice (la critique des causes finales) · Éthique, I, prop. 16 et 29 (tout suit nécessairement de la nature divine)

Descartesexplicite

La nature matérielle s'explique entièrement par les lois du mouvement et la figure des parties : le corps des vivants, et les animaux eux-mêmes, sont des machines, dépourvues d'âme. Descartes exclut de la physique la recherche des causes finales, qu'il réserve à Dieu, d'où une part résiduelle de finalisme théologique.

Discours de la méthode, V · Principes de la philosophie, I, art. 28 et II

Nāgārjunaexplicite

Comment une chose est-elle produite ? L'ouvrage s'ouvre sur ce problème et l'attaque par les quatre branches possibles : une chose ne peut naître ni d'elle-même (elle serait déjà là), ni d'une autre dotée de (deux essences séparées ne sauraient se conditionner), ni des deux, ni sans cause. Si la causalité réelle suppose des termes à nature propre, elle est incohérente. Le pas original n'est pas d'abolir la causalité mais de l'identifier à la vacuité : précisément parce que les choses naissent en dépendance, elles n'ont pas de nature propre. et sont alors deux noms d'un même fait, sans agent ni dessein, ce qui exclut le finalisme.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. I (l'examen des conditions)

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Épicureexplicite

Le monde résulte de la seule rencontre mécanique des atomes dans le vide, sans aucune cause finale ni dessein : la nature ne fut pas faite pour les hommes, et c'est une erreur de chercher un but aux organes ou aux astres. raille explicitement l'illusion finaliste. C'est un intégral, tempéré seulement par le hasard du .

Lucrèce, De la nature des choses, IV, 823-857 (contre la finalité des organes) · Lettre à Hérodote, 76-77 (les phénomènes célestes sans intervention divine)

Épicurismeexplicite

La physique épicurienne explique tout phénomène par le mouvement, le choc et l'agrégation des atomes dans le vide, sans aucune cause finale : la nature n'agit pour aucune fin et nos organes ne furent pas créés en vue d'un usage, c'est leur existence qui en a permis l'emploi. Ce refus explicite de la téléologie range l'école du côté du mécanisme.

Lucrèce, De la nature des choses, livre IV, v. 823-857 · Épicure, Lettre à Hérodote, 38-44

Empirismeinférable

L'empirisme accompagne la science mécaniste naissante et se défie des causes finales aristotéliciennes, que Bacon range parmi les idoles stérilisant l'enquête. Hume va plus loin en analysant la connexion causale elle-même comme une habitude de l'esprit projetée sur la conjonction régulière des phénomènes, ce qui exclut tout finalisme intrinsèque.

Bacon, Novum Organum, I, aphorismes 38-51 (les idoles, contre les causes finales) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section VII

Kantexplicite

La causalité est une catégorie a priori de l'entendement qui structure tout phénomène selon la loi mécanique : la nature connue est un enchaînement d'effets et de causes. La troisième Critique ajoute une finalité, mais Kant la déclare seulement régulatrice, un principe pour juger le vivant, non un mécanisme du monde, d'où un poids finaliste minoritaire.

Critique de la raison pure, Deuxième Analogie de l'expérience · Critique de la faculté de juger, §§61-68

Rationalismeinférable

Si la raison peut connaître le réel a priori, c'est que le réel est de part en part rationnel : rien n'existe ni n'arrive sans une raison qui le rende intelligible, faute de quoi il resterait des faits bruts opaques à la pensée. Ce postulat, que érige en , commande tout le rationalisme et le sépare de l' de , pour qui la causalité n'est qu'une habitude d'associer des impressions, non une connexion nécessaire. La nature physique est lue de façon mécaniste, par figures et mouvements chez comme par lois nécessaires chez , mais la finalité réintervient au plan métaphysique, subordonnant le mécanisme des corps à des fins voulues par Dieu.

Leibniz, Monadologie, §§ 31-32 · Descartes, Principes de la philosophie, partie II

Les Lumièresexplicite

L'univers newtonien se prête à une lecture mécaniste : un système de corps en mouvement réglé par des lois, sans fins ni âmes. en tire la conséquence extrême avec « l'homme-machine », et le matérialisme de ramène tout à la matière et au mouvement. Le siècle n'est pas mécaniste sans reste : et les naturalistes prêtent à la matière une sensibilité et une activité propres, esquisse d'un vitalisme, tandis qu'un finalisme déiste persiste, qui lit dans l'ordre du monde la marque d'un grand horloger.

La Mettrie, L'Homme-machine (1747) · d'Holbach, Système de la nature · Diderot, Le Rêve de d'Alembert

Finalisme

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On ne comprend pleinement un phénomène naturel qu'en saisissant ce en vue de quoi il se produit : l'organe a une fonction, l'organisme tend vers sa forme accomplie. La nature est ordonnée par des fins, et pas seulement poussée par des causes.

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Figures associées: Aristote · Leibniz
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Aristotélismeexplicite

Le point de départ est l'observation du vivant : un gland devient chêne et non hêtre, l'organe se développe pour une fonction, signe qu'un terme oriente le processus. Tenir cette régularité pour un pur hasard de la matière, comme le mécanisme de Démocrite, n'explique rien ; il faut, outre la matière, la , ce en vue de quoi une chose existe. Le finalisme n'est donc pas projeté sur la nature mais lu en elle, et ce sont les natures internes des êtres, non un démiurge extérieur, qui les portent vers leur fin.

Aristote, Physique, II, 3 et 8 · Aristote, Métaphysique, A, 3

Thomas d'Aquinexplicite

Thomas hérite des quatre d' et de la primauté de la cause finale : tout agent agit en vue d'une fin, et c'est cette orientation qui rend la nature intelligible. Mais il radicalise le finalisme en le rapportant à Dieu : l'ordre des fins observable dans le monde, qui culmine dans la cinquième voie, suppose une intelligence qui dirige les êtres dépourvus de connaissance vers leur but, comme la flèche est dirigée par l'archer. La nature n'est donc pas une mécanique aveugle mais un ordre voulu, où chaque chose tend par sa forme vers la perfection qui lui revient.

Somme théologique, Ia, q. 2, a. 3 (la cinquième voie) ; q. 44, a. 4

Aristoteexplicite

Pourquoi une chose advient-elle ? Aristote juge incomplète toute réponse qui n'invoque que la matière ou le choc des corps, comme le faisaient les physiciens présocratiques : il faut quatre (matérielle, formelle, efficiente, finale), et c'est la cause finale qui les ordonne. Son argument décisif vient du vivant, où l'observation montre des organes faits en vue d'une fonction : le gland devient chêne, l'œil sert à voir. Il étend cette régularité orientée à toute la nature, qui ne fait rien en vain : la fin n'est pas un projet conscient, mais le terme immanent vers lequel un processus tend par sa forme même.

Physique, II, 3 et 8 · Métaphysique, A, 3

Leibnizexplicite

Puisque les monades sont sans fenêtres, aucune substance n'agit réellement sur une autre : la coordination de l'âme et du corps, comme de toutes les substances entre elles, ne peut venir ni d'une influence directe ni des secours répétés de Dieu (l'occasionnalisme), mais d'une harmonie préétablie réglée dès la création, telle deux horloges accordées d'avance. D'où la réhabilitation des écartées par la science mécaniste : le règne des causes efficientes (les corps) et celui des causes finales (les âmes, les fins) coïncident sans se mêler. Tout s'explique mécaniquement dans le détail des phénomènes, mais la raison dernière de leur agencement est finale, inscrite dans le choix divin du meilleur. Le finalisme prime donc métaphysiquement sans abolir le mécanisme.

Discours de métaphysique, §19-22 (l'utilité des causes finales en physique) · Monadologie, §79 (les âmes agissent selon les lois des causes finales, les corps selon celles des causes efficientes)

Voir plus (8)
Plotininférable

L' n'est pas une production mécanique mais une dérivation orientée vers le bien : chaque engendre l'inférieure parce que le parfait, par surabondance, ne peut que rayonner, et tout ce qui en procède est aimanté par le retour vers son principe. La causalité est donc foncièrement finale, suspendue au Bien comme à sa fin, à l'opposé d'un univers de chocs aveugles. La nature elle-même produit en contemplant, comme un sommeil de l'âme qui imite l'intelligible.

Ennéades, III, 8 (De la nature, de la contemplation et de l'Un) · Ennéades, V, 4

George Berkeleyinférable

Pour Berkeley, les idées sensibles sont absolument inertes : une idée ne peut rien produire, donc aucun corps n'est jamais une véritable cause. La seule causalité réelle est celle d'une volonté, et nous n'en avons l'expérience que dans l'activité d'un esprit. La régularité de la nature n'est dès lors pas un enchaînement mécanique de chocs, mais l'ordre constant selon lequel Dieu, cause unique, produit en nous nos idées : ce que nous prenons pour des causes naturelles ne sont que les signes réguliers d'effets à venir. La nature reçoit ainsi une lecture finaliste, gouvernée par les fins d'un esprit ordonnateur, à l'opposé du mécanisme de pour qui la matière agit par son seul mouvement.

Principes de la connaissance humaine, §§25-33 et §§60-66

Hegelinférable

La nature et l'esprit ne s'expliquent pas par le seul mécanisme : une téléologie immanente y est à l'œuvre, non un dessein imposé du dehors, mais la fin que le concept se donne à lui-même en se réalisant. Le tout précède et oriente le développement de ses parties.

Encyclopédie des sciences philosophiques, §204-212 (la téléologie)

Sénèqueinférable

Tout l'univers est ordonné par une qui agit en vue d'une fin, le bien du tout : la nature ne fait rien au hasard et le destin est l'enchaînement raisonné des causes vers cette fin. C'est un providentiel, où la nécessité mécanique des causes sert un dessein rationnel.

De la providence, I et V (l'ordre finalisé du monde) · Questions naturelles, II, 45 (providence et destin)

Stoïcismeexplicite

Le cosmos stoïcien est ordonné par une : le destin est l'enchaînement rationnel de toutes les causes, orienté vers le bien du tout. La causalité y est donc fondamentalement finaliste, téléologique, même si elle se déploie comme une chaîne implacable de causes que rien n'interrompt.

Cicéron, Du destin · Cicéron, De la nature des dieux, livre II

Marc Aurèleinférable

Le destin est l'enchaînement rationnel des causes orienté vers le bien du tout : la causalité est foncièrement , providentielle. L'hypothèse récurrente des atomes y introduit toutefois une part de pur mécanisme, comme une alternative que Marc Aurèle tient pour pensable.

Pensées pour moi-même, IV, 4 · Pensées pour moi-même, IX, 1 · Pensées pour moi-même, IX, 28

Socrateinférable

Déçu par les physiciens qui expliquent tout par des causes matérielles, Socrate raconte avoir espéré d' que l'Intelligence ordonnât le monde selon le meilleur, puis l'avoir trouvé n'invoquant que des mécanismes. Ce qu'il réclame, c'est l'explication par le bien, la fin en vue de laquelle il vaut mieux que les choses soient ainsi : un finalisme qui détourne la philosophie de la nature vers la valeur.

Platon, Phédon, 97b-99d (la déception devant Anaxagore)

Charles Sanders Peirceinférable

Contre le mécanisme strict qui ne voit dans la nature que des lois rigides et nécessaires, Peirce soutient le : le hasard est une réalité objective, et les lois ne sont pas données d'avance mais sont des habitudes qui se sont formées et se renforcent au cours d'une évolution. Le cosmos a une histoire, il croît, et cette croissance est orientée par une tendance, l'amour évolutif ou agapasme, qui fait pencher Peirce du côté d'une explication finaliste, tout en gardant la spontanéité créatrice qui rappelle le vitalisme. Loin de la machine cartésienne, sa nature est un organisme en devenir.

La doctrine de la nécessité examinée (1892) · L'amour évolutionnaire (1893)

Vitalisme

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La vie ne se laisse réduire ni à la mécanique ni à un plan préétabli : elle est un élan créateur, imprévisible, qui invente des formes nouvelles. Comprendre le vivant exige une autre approche que celle des sciences physiques.

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Figures associées: Bergson
Qui se tient ici
Le romantismeexplicite

À l'univers-machine des Lumières, le romantisme oppose une nature vivante : un organisme animé, traversé de forces et d'une âme, non un système de rouages sans intériorité. La de pense la nature comme un sujet en devenir, où l'esprit s'éveille peu à peu à lui-même. Le mécanisme est récusé non par retour au finalisme théologique, mais au nom d'une vie qui précède et déborde ses parties.

Schelling, Idées pour une philosophie de la nature · Goethe, La Métamorphose des plantes

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Problèmes

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  • Descriptif
    Le choix dans l'ordre des causes

    Un choix est un événement du monde physique : s'inscrit-il dans la même chaîne de causes que tout le reste, au point d'être en principe prévisible ?

    un choixLiberté de la volonté
  • Descriptif
    D'où vient l'idée de cause ?

    L'empirisme veut ramener toute idée à une impression des sens. Mais quand une bille en pousse une autre, nous ne voyons que deux mouvements qui se suivent, jamais la force ni le lien nécessaire entre eux : d'où nous vient alors l'idée de cause ?

    l'idée de causeSource de la connaissance

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Citations
Après une répétition de cas semblables, l'esprit est porté par l'habitude, dès l'apparition d'un événement, à en attendre le compagnon ordinaire... C'est donc le sentiment ou l'impression d'où nous tirons l'idée de pouvoir ou de connexion nécessaire.
Hume · Enquête sur l'entendement humain, sect. VII

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Jamais et nulle part rien n'existe qui soit né de soi, d'autre, des deux, ou sans cause.
Nāgārjuna · Mūlamadhyamakakārikā, I, 1

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Rien dans le corps ne fut produit afin que nous puissions en user : c'est ce qui est né qui crée l'usage.
Lucrèce · De la nature des choses, IV, 833-835

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