Rapport au vrai· Croire et savoir
Rationalisme
Axe: Source de la connaissance — D'où vient notre connaissance : de l'expérience sensible ou de la raison ?
La raison possède ses propres ressources, indépendantes de l'expérience : idées innées, vérités nécessaires, principes premiers. Les sens peuvent nous tromper, seule la raison fonde un savoir véritablement certain.
Courants 2
Platonismeexplicite
Le point de départ est un paradoxe de l'apprentissage posé dans le Ménon : on ne peut chercher ni ce qu'on connaît déjà, ni ce qu'on ignore tout à fait, faute de pouvoir le reconnaître. La tranche le dilemme : l'âme, ayant contemplé les Idées avant la naissance, ne découvre rien d'absolument neuf mais se ressouvient, comme le montre l'esclave du Ménon retrouvant un théorème sous la seule conduite des questions. Le platonisme est donc un rationalisme (doctrine qui fait de la raison, non des sens, la source de la connaissance véritable) conséquent : puisque la sensation ne porte que sur le changeant et ne livre qu'opinion, le savoir véritable ne peut venir des sens mais de la raison qui retourne en elle-même. C'est l'envers exact de l'empirisme, pour qui rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens.
Platon, Ménon, 80d-86c, la réminiscence · Platon, République, 509d-511e, la ligne divisée
Rationalismeexplicite
Le point décisif est qu'une vérité nécessaire et universelle ne peut venir des sens : ceux-ci ne livrent que des cas particuliers et contingents, jamais le « cela ne peut pas être autrement » des mathématiques. Il faut donc une source non sensible, et ce sera l' et ses . retourne contre l' sa propre maxime : si rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens, encore faut-il en excepter l'intellect lui-même, dont les structures rendent toute expérience pensable. Là où ne voit dans les sens que des impressions, distingue cette connaissance confuse du premier genre de la connaissance par , seule à saisir les choses par leurs causes.
Descartes, Méditations métaphysiques, III · Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 1
Philosophes 7
Descartesexplicite
Puisque les sens nous trompent et ne livrent que des qualités confuses, ils ne peuvent fonder une science certaine : seul l'entendement, qui conçoit clairement l'étendue géométrique sous les apparences sensibles (l'analyse du morceau de cire), atteint la nature des choses. Descartes en infère que les concepts fondateurs, l'idée de Dieu, celle de l'étendue, les vérités mathématiques, ne sauraient venir de l'expérience : ils sont des , déposées dans l'entendement. Toute science se ramène alors à l'intuition de natures simples et à la déduction qui les enchaîne, sur le modèle des mathématiques, ce qui le sépare nettement de l'empirisme à venir, pour qui rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens.
Méditations métaphysiques, III et V · Règles pour la direction de l'esprit, III
Platonexplicite
La doctrine répond au paradoxe du Ménon : on ne peut chercher ni ce qu'on sait déjà, ni ce qu'on ignore, faute de pouvoir le reconnaître. Platon en tire que tout apprentissage doit être un ressouvenir, l', de Formes que l'âme a contemplées avant la naissance. La preuve est expérimentale, non assertée : interrogé selon la seule méthode des questions, l'esclave du , qui n'a jamais appris la géométrie, retrouve de lui-même un théorème, ce qui exclut qu'il l'ait reçu des sens. La connaissance vient donc du dedans, de la raison tournée vers l'intelligible, contre tout empirisme.
Ménon, 81a-86c · Phédon, 72e-77a
Leibnizexplicite
Contre l'empirisme de , pour qui rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, Leibniz réplique : rien, sinon l'entendement lui-même. L'esprit n'est pas une mais porte en lui des en puissance, comme des veines dans le marbre ; les vérités nécessaires (logique, mathématiques, métaphysique) ne peuvent venir de l'expérience, qui ne donne que des cas particuliers. C'est un affirmé, tempéré par la reconnaissance du rôle des sens pour les vérités de fait.
Nouveaux essais sur l'entendement humain, préface et livre II, ch. 1 · Nouveaux essais, II, 1, §2 (les veines dans le marbre)
Spinozaexplicite
La connaissance vraie procède des par enchaînement déductif, non de l'expérience sensible, source d'idées confuses (premier genre de connaissance). Le sommet est le troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui saisit les choses dans leur nécessité à partir de l'essence de Dieu : c'est un assumé.
Éthique, II, prop. 40, scolie 2 (les trois genres de connaissance) · Traité de la réforme de l'entendement
Śaṅkaraexplicite
Sur le brahman, qui n'est ni perçu ni inféré à partir du monde, la seule source valide est la révélation (śruti), la parole des Upaniṣad : l'expérience sensible ne donne que le multiple, et le raisonnement seul ne peut établir l'absolu. Mais Śaṅkara n'est pas un fidéiste : la raison (yukti) est indispensable pour interpréter l'Écriture, lever ses apparentes contradictions et réfuter les écoles rivales, et l'enseignement ne sauve que lorsqu'il devient expérience directe du soi. Le matériau premier n'est donc pas empirique mais scripturaire et rationnel, ce qui le situe du côté de la raison sans en faire un rationaliste pur, l'autorité du témoignage révélé restant première.
Commentaire sur les Brahma Sūtra, I, 1, 3-4 · Upadeśasāhasrī
Afficher les positions inférées (2)
Plotininférable
La connaissance véritable ne vient pas des sens, qui n'atteignent que des images du sensible, mais de l'intellect tourné vers l'intelligible, qu'il contemple du dedans : l'âme retrouve en elle les Formes parce qu'elle procède de l'. Au sommet, la connaissance suprême n'est même plus discursive mais une saisie immédiate, voire une union qui passe la pensée. Cette source intérieure et rationnelle de la connaissance, contre tout empirisme, place Plotin nettement du côté du rationalisme.
Ennéades, V, 3 (Des hypostases qui connaissent) · Ennéades, V, 5
Socrateinférable
Socrate ne cherche pas le vrai dans l'observation de la nature, dont il s'est détourné, mais dans l'examen réglé des : on part des opinions de l'interlocuteur et l'on suit l'argument là où il mène, jusqu'à la contradiction ou l'accord. C'est la raison en dialogue, non l'expérience sensible, qui conduit à la définition ; mais rien chez lui de la doctrine des ou de la réminiscence, que Platon ajoutera.
Platon, Phédon, 96a-99d (le détournement de la physique) · Cicéron, Tusculanes, V, 4, 10 (Socrate fit descendre la philosophie du ciel)
Argument
- Les sens ne livrent que des faits particuliers et contingents : ce corps-ci est chaud, ce cygne-là est blanc. Ils nous disent ce qui est, ici et maintenant, jamais ce qui doit être ainsi dans tous les cas possibles.
- Or nous possédons des vérités d'un tout autre ordre : que la somme des angles d'un triangle égale deux droits, que rien ne peut à la fois être et ne pas être. Elles valent nécessairement, partout, avant toute vérification, et aucune addition d'observations ne saurait les fonder ni les infirmer.
- Ce qui est nécessaire et universel ne peut venir de ce qui est contingent et particulier : la source de ces vérités est donc dans la raison, non dans les sens. « Rien dans l'entendement qui ne vienne des sens, excepté l'entendement lui-même. »
Donc Donc la raison possède des ressources propres, indépendantes de l'expérience : c'est en elle, et non dans les sens, que se fonde le savoir le plus certain.
Voir la pageObjectionAttaque la position Expérience de pensée
- Si la raison portait en elle des idées innées, la géométrie serait en nous avant toute expérience sensible, indépendante du sens par lequel on l'apprend.
- Or un aveugle-né qui a appris au toucher à distinguer un cube d'une sphère, et qui recouvre soudain la vue, saurait-il les reconnaître à l'œil, sans les toucher ? Molyneux et Locke répondent : non, il devra d'abord apprendre à voir.
- Si les idées de figure étaient un fonds inné que la raison déploie, il les reconnaîtrait d'emblée par n'importe quel sens ; qu'il doive les réapprendre montre qu'elles se forgent dans l'expérience, sens par sens.
Donc Donc les idées ne sont pas un trésor inné que la raison déploie, mais un acquis de l'expérience : le cas de Molyneux plaide contre l'innéisme, et donc contre le rationalisme.
Voir la page- Descriptif Expérience de penséeInné ou appris ?
Naissons-nous l'esprit vide, une page blanche que les sens remplissent, ou possédons-nous déjà, avant toute expérience, des idées ou des structures que l'expérience ne fait que réveiller ?
une idée innée - DescriptifLe savoir par intuition
Certaines connaissances semblent venir d'un seul coup, ni par un raisonnement ni par les sens : l'évidence d'un principe, la saisie soudaine d'une essence, la certitude du cœur. Est-ce une forme supérieure de raison, une sorte d'expérience, ou une illusion qui se pare du nom de savoir ?
la saisie immédiate - DescriptifL'esprit met-il en forme l'expérience ?
Et si l'esprit ne recevait pas seulement le monde mais le mettait en forme ? L'espace, le temps, la causalité seraient alors moins des choses observées que des cadres que nous imposons à toute expérience possible.
les cadres de l'expérience