Rapport au vrai· Croire et savoirdifficulté
Justification de la croyance
Qu'est-ce qui rend une croyance justifiée ?
Des pseudo-sciences aux rumeurs, mille croyances se présentent comme justifiées : encore faut-il savoir sur quoi cette garantie repose, des certitudes premières, l'accord de l'ensemble, ou des méthodes éprouvées. Selon la réponse, on ne trace pas au même endroit la frontière entre le savoir et ce qui n'en a que l'apparence.
Fondationnalisme
5Le savoir repose sur des croyances de base, immédiatement certaines, qui n'ont besoin d'aucune autre pour se justifier : tout le reste s'édifie sur elles, comme un bâtiment sur ses fondations.
Explorer cette position →Descartesexplicite
Le projet des Méditations métaphysiques est expressément fondationnaliste : abattre toutes les opinions douteuses pour rebâtir le savoir sur un premier principe inébranlable, le cogito, dont la certitude soutient ensuite tout l'édifice. La connaissance repose sur des fondations indubitables, non sur la seule cohérence d'un réseau de croyances.
Méditations métaphysiques, I-II
Rationalismeexplicite
Toute justification, sous peine de régression à l'infini, doit s'arrêter sur des principes qui ne dépendent d'aucun autre : le rationalisme tranche en posant que ces points d'arrêt sont des vérités premières que l'intuition intellectuelle saisit avec évidence, et non des données sensibles toujours révisables. C'est un fondationnalisme conséquent : le savoir s'édifie comme un édifice déductif, des axiomes vers les théorèmes, chaque pas conservant la certitude du précédent. Contre l', qui adosse la justification à des impressions singulières incapables de fonder le nécessaire, l'évidence rationnelle seule peut servir de socle, parce qu'elle se voit indubitable au moment où on la conçoit.
Descartes, Méditations ; Spinoza, Éthique
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Husserlinférable
Husserl est résolument fondationnaliste : il cherche un fondement dernier et absolu du savoir, une base d'évidences originaires sur lesquelles tout le reste puisse s'édifier sans cercle ni régression. Ce socle n'est ni une cohérence du système ni la fiabilité d'un processus, mais l'évidence donatrice, la chose se montrant elle-même en personne. La phénoménologie se veut « philosophie première », discipline des principes qui justifie les autres sciences sans rien emprunter d'elles, ce qui range Husserl du côté de la quête cartésienne d'un commencement absolu plutôt que du côté du réseau de croyances mutuellement portées.
Méditations cartésiennes, Méditation I-II · Idées directrices (Ideen I), §24
Spinozainférable
L'Éthique est démontrée « à la manière des géomètres » : tout le savoir se déduit de définitions et d'axiomes premiers, et l'idée adéquate porte en elle-même sa certitude, l'idée vraie étant son propre critère. C'est un fondationnalisme rationaliste.
Éthique, I ; Traité de la réforme de l'entendement
Lockeinférable
Tout notre savoir vient de l'expérience : il se compose à partir d'idées simples reçues par sensation et réflexion, auxquelles l'esprit ne peut rien ajouter. Ces idées simples forment le socle sur lequel s'édifie la connaissance, un fondationnalisme empiriste.
Essai sur l'entendement humain, II
Cohérentisme
1Aucune croyance n'est justifiée toute seule : elle l'est par sa place dans un ensemble cohérent, où chacune se soutient des autres. Une idée tient si elle s'accorde sans contradiction avec tout le réseau de notre expérience, sans fondation ultime.
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Charles Sanders Peirceinférable
Peirce attaque de front le de : on ne peut pas douter à volonté ni feindre un doute qu'on n'a pas, le doute réel naît d'une surprise, d'un heurt de l'expérience, jamais d'une décision. Il refuse aussi l'intuition, cette prétendue connaissance première qui ne dériverait d'aucune autre : toute pensée est inférence à partir de pensées antérieures, signe renvoyant à d'autres signes. Du coup, la justification ne repose sur aucune croyance de base indubitable, mais sur la tenue de l'ensemble : le savoir est un câble dont la solidité vient de la multitude des fibres entrelacées, non une chaîne aussi faible que son maillon le plus fragile. Cette pente cohérentiste se double d'un trait fiabiliste, car ce qui valide une croyance est aussi la fiabilité éprouvée de la méthode qui l'a produite.
Questions concernant certaines facultés revendiquées pour l'homme (1868) · Quelques conséquences de quatre incapacités (1868)
Fiabilisme
1Une croyance est justifiée si elle est produite par un processus fiable, la perception, la mémoire, un raisonnement valide, même si celui qui la tient ne saurait en faire la preuve. Ce qui compte n'est pas de pouvoir justifier, mais d'avoir été bien formé.
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Baconinférable
Avant de bâtir, Bacon veut purger l'esprit de ce qui le fausse : ce sont les quatre (), les biais systématiques de la connaissance. Idoles de la tribu, inhérentes à l'espèce, qui prête à la nature plus d'ordre qu'elle n'en a ; idoles de la caverne, propres à chaque individu et à son histoire ; idoles du forum, que le langage et les mots mal faits glissent dans la pensée ; idoles du théâtre, les systèmes philosophiques reçus comme autant de fables jouées sur scène. Une croyance ne se justifie donc pas en remontant à une intuition première indubitable, mais par la fiabilité du processus qui la produit, une fois l'esprit décrassé de ses idoles et soumis à la règle expérimentale. La garantie est du côté de la méthode, non d'un fondement intérieur.
Novum Organum, I, §38-68 (les idoles)
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- Descriptif Mise en situationFaut-il le croire ?
Face à une affirmation qu'on ne peut vérifier soi-même, qu'est-ce qui rendrait justifié d'y croire : de pouvoir la relier à une évidence de première main, sa cohérence avec tout ce qu'on sait déjà, ou la fiabilité de la source d'où elle vient ?
une affirmation reçue
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifLa chaîne des raisons
Toute croyance s'appuie sur une raison, qui s'appuie sur une autre : ou bien la chaîne s'arrête sur des croyances qui se justifient d'elles-mêmes, ou bien elle se referme en cercle où chacune soutient les autres, ou bien elle se perd à l'infini. Ces trois issues sont exactement les trois manières de répondre à « qu'est-ce qui justifie une croyance ? ».
la chaîne des raisons - DescriptifY a-t-il des évidences premières ?
Le fondationnalisme suppose des croyances qui se justifient d'elles-mêmes, une perception ou une évidence si immédiate qu'elle n'a besoin d'aucune autre. Mais perçoit-on jamais rien de pur ? Même « je vois du rouge » mobilise déjà des concepts, une mémoire, un apprentissage : s'il n'existe aucun donné vraiment premier, sur quoi tout l'édifice repose-t-il ?
une croyance de base - DescriptifCohérent, mais faux ?
Un ensemble de croyances peut être parfaitement cohérent et pourtant entièrement détaché du réel : un conte bien construit, un délire systématique, une théorie du complot qui explique tout et absorbe chaque objection. Si la cohérence ne suffit pas à toucher le monde, ne faut-il pas que les croyances répondent aussi à quelque chose du dehors, à l'expérience qui les dément ?
un système cohérent - DescriptifFaut-il pouvoir se justifier ?
Pour être justifié, faut-il pouvoir donner ses raisons, ou suffit-il que la croyance ait été bien produite ? Un expert « sent » le bon diagnostic sans savoir l'expliquer ; à l'inverse, on hésiterait à dire qu'il sait, celui dont les intuitions tombent juste par un pouvoir qu'il ignore. La justification est-elle dans les raisons qu'on peut donner, ou dans la fiabilité du processus, même invisible à celui qui l'exerce ?
une croyance bien formée - DescriptifVrai par chance
La définition classique tient le savoir pour une croyance à la fois vraie et justifiée. Or on peut croire une chose pour de bonnes raisons, et qu'elle soit vraie, sans savoir pour autant : l'horloge arrêtée qu'on regarde juste à l'heure qu'elle indique encore, le rocher qu'on prend de loin pour un mouton alors qu'un vrai broute derrière. La croyance est vraie et justifiée, mais elle tombe juste par accident. Faut-il alors redéfinir ce qu'est le savoir, ou durcir ce qu'on est en droit d'exiger d'une justification, jusqu'à ce qu'elle relie la croyance au vrai autrement que par chance ?
une croyance vraie par chance
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifÉpistémiqueA-t-on le droit de croire ?
Au-delà de ce qui rend une croyance justifiée, est-il permis de croire sans preuve suffisante, ou est-ce une faute, envers soi comme envers les autres ? La question de la garantie prolonge celle du devoir de croire.
l'acte de croire - DescriptifL'ère de la post-vérité
Toute la question de la justification suppose qu'il y ait un vrai à atteindre. Mais quand les « faits alternatifs » et l'indifférence au vrai s'installent, est-ce la vérité elle-même qui vacille, ou seulement notre honnêteté à la chercher ?
le vrai comme visée - DescriptifJustifier, jusqu'où ?
Toute raison s'appuie sur une autre raison : la chaîne s'arrête-t-elle sur un fondement, tourne-t-elle en cercle, ou se perd-elle à l'infini ? C'est le levier du sceptique.
la chaîne des raisonsRapport à la certitude
Le raisonnement ne devrait pas former une chaîne, plus faible que son maillon le plus faible, mais un câble dont les fibres, si ténues soient-elles, sont nombreuses et intimement liées.Charles Sanders Peirce · Quelques conséquences de quatre incapacités (1868)
Quatre espèces d'idoles assiègent les esprits humains.Bacon · Novum Organum, I, §39