George Berkeley
Refuser le support matériel invisible qu'on suppose derrière les choses : rien que des esprits et leurs idées, et Dieu pour que le monde ne s'évanouisse pas quand nous cessons de le regarder.
Irlandais · 1685 – 1753
Évêque anglican et philosophe anglo-irlandais, troisième grand nom de l' britannique aux côtés de et de . Né près de Kilkenny, formé au Trinity College de Dublin, il publie très jeune ses œuvres décisives, les et les , avant de longs voyages, un projet avorté de collège missionnaire aux Bermudes, un séjour à Rhode Island, puis l'évêché de Cloyne. Reprenant l'empirisme de Locke pour le radicaliser, il en tire une conclusion inattendue : si toute idée vient des sens, l'idée d'une matière existant hors de tout esprit est un mot vide. De là son , longtemps caricaturé comme un déni du monde, que Samuel Johnson crut réfuter d'un coup de pied dans une pierre, et que puis durent affronter de près.
Il n'y a pas de matière : être, c'est être perçu, et les corps ne sont que des collections réglées d'idées dans des esprits.
Si les choses existent quand nul homme ne les perçoit, c'est qu'un esprit infini les perçoit toutes : le monde est le langage par lequel Dieu nous parle.
C'est la matière qui engendre le scepticisme : ôtez ce voile entre nous et les choses, et la perception redevient un savoir sûr.
On ne peut former l'idée d'un triangle qui ne soit aucun triangle particulier : les sont une fiction, et c'est elle qui a forgé le concept vide de matière.
C'est en restant fidèle à la seule expérience, contre lui-même, qu'on découvre qu'il n'existe rien hors des esprits et de leurs idées.
Justification
Tout le savoir naît de l'expérience : il n'y a pour Berkeley que des idées reçues par les sens ou réfléchies sur elles, et aucune . C'est l'empirisme strict de , mais poussé plus loin que lui : Berkeley refuse même la part d'au-delà de l'expérience que Locke avait laissée subsister, la matière comme substrat inconnu. Le sensible est donné en entier, sans rien derrière lui, ce qui paradoxalement conduit cet empirisme intransigeant à une métaphysique anti-matérialiste : c'est en restant fidèle à l'expérience seule qu'on découvre qu'il n'y a que des esprits et des idées.
Principes de la connaissance humaine, Introduction et §§1-2
Justification
Berkeley tient le scepticisme pour le mal à guérir, et l'immatérialisme pour son remède. Le doute moderne, dit-il, naît tout entier de la matière : dès qu'on suppose des choses réelles cachées derrière nos idées, on ne peut plus jamais savoir si nos idées leur ressemblent, d'où le voile des perceptions où s'engouffre le sceptique. Supprimez cette matière inconnaissable, et l'écart disparaît : les choses ne sont plus que ce que nous percevons, immédiatement et avec certitude. Loin du dogmatisme rationaliste de , qui fonde la certitude sur la raison, Berkeley la replace dans la perception sensible elle-même, sûre parce qu'elle n'a plus rien au-dehors à manquer.
Trois dialogues entre Hylas et Philonous, Préface et III · Principes de la connaissance humaine, §§86-88
Justification
L'introduction des ouvre par une polémique contre les de : on ne saurait, soutient Berkeley, former l'idée d'un triangle qui ne soit ni équilatéral ni scalène, ni d'une couleur qui ne soit aucune couleur particulière. Toute idée est singulière ; un mot devient général non parce qu'il signifie une essence abstraite, mais parce qu'un signe particulier représente indifféremment tous les individus qui lui ressemblent. C'est un nominalisme franc, et il n'est pas accessoire : pour Berkeley, c'est précisément la croyance aux abstractions qui avait permis de forger le concept vide de matière, idée d'une chose dépouillée de toute qualité perçue.
Principes de la connaissance humaine, Introduction, §§6-20
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Justification
Dans le De Motu, Berkeley anticipe l' scientifique : la force, l'attraction, l'espace absolu de la mécanique de Newton ne sont pas des réalités cachées que la physique découvrirait, mais des termes commodes, des fictions de calcul qui permettent de prévoir et d'ordonner les phénomènes. Le physicien ne dévoile pas des causes réelles, il établit des règles d'usage entre des signes. Cette défiance envers la prétention de la science à décrire une structure du monde indépendante de l'esprit l'éloigne du réalisme scientifique, sans relever pour autant d'un constructivisme social : c'est l'idéalisme qui en commande la coloration.
De Motu (Du mouvement), §§1-6 et 35-42
Justification
Si les corps sont passifs, faits d'idées inertes, ce qui perçoit et veut doit être d'une tout autre nature : une substance active, simple et indivisible, que Berkeley appelle esprit ou âme. Le moi n'est donc pas une idée parmi les idées, mais ce qui les a et agit sur elles, connu non par perception mais par une que nous avons de notre propre activité. C'est là un point de rupture nette avec , qui ne trouvera dans l'introspection qu'un de perceptions sans sujet : pour Berkeley, ôter le sujet percevant serait ôter ce sans quoi aucune idée n'existerait. Le moi-substance est sauvé là même où la matière-substance est niée.
Principes de la connaissance humaine, §§2, 27 et 139-142 · Trois dialogues entre Hylas et Philonous, III
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Justification
Mon propre corps n'échappe pas à la règle générale : il est, comme tout corps, une collection d'idées sensibles que je perçois. Ce qui est moi n'est jamais ce corps perçu, mais l'esprit actif qui le perçoit et le meut. Le corps reste donc du côté de l'objet, instrument et apparence sensible plutôt que sujet de mon expérience, ce qui place Berkeley près du corps-instrument, même s'il n'a pas développé de philosophie du corps propre.
Principes de la connaissance humaine, §§135-141
Justification
Berkeley part d'une remarque empiriste simple : tout ce dont j'ai l'idée, je l'ai par les sens, donc comme une perception. Or supposer derrière mes perceptions une matière qui existerait sans être perçue, c'est supposer l'idée d'une chose dont, par définition, je ne puis avoir aucune idée : contradiction. Il retourne ainsi l'empirisme de contre la matière même : ce que nous appelons les corps n'est qu'une collection réglée d'idées sensibles, et exister, pour elles, c'est être perçues. Reste ce qui perçoit, l'esprit, seule substance véritable. Loin de nier le monde, il prétend le sauver du scepticisme en supprimant le voile d'une matière inconnaissable interposée entre nous et lui.
Leur être est d'être perçus ; il n'est pas possible qu'ils aient une existence hors des esprits qui les perçoivent.Principes de la connaissance humaine, §3
Principes de la connaissance humaine, §§3-7 · Trois dialogues entre Hylas et Philonous, I
Justification
L'immatérialisme rend Dieu indispensable, et Berkeley en fait une preuve nouvelle de son existence. Mes idées sensibles ne dépendent pas de ma volonté : je n'ouvre pas les yeux sans voir ce qui s'impose à moi, dans un ordre constant que je n'ai pas fait. Si exister, pour les choses, c'est être perçues, et si elles persistent quand nul homme ne les perçoit, il faut un esprit infini qui les perçoit toutes et les maintient : Dieu. Le monde devient le langage que Dieu nous parle, ses idées imprimées en nous selon des lois régulières. Théisme donc très appuyé, et d'un genre rare, où Dieu n'est pas seulement créateur mais percevant continuel, garant de l'existence et de l'ordre du réel.
Principes de la connaissance humaine, §§25-33 et §§146-149 · Trois dialogues entre Hylas et Philonous, II
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Justification
Le réel ne se tient pas par lui-même : son existence comme son ordre reposent à chaque instant sur un esprit qui le dépasse et le soutient. Dieu n'est pas une force immanente diffuse dans la nature, à la manière de , mais un esprit personnel, distinct du monde, dont les corps ne sont que le discours sensible. Le sacré, pour Berkeley, est ainsi du côté de ce qui transcende la nature perçue, même si Dieu s'y rend partout présent en nous parlant sans cesse à travers elle.
Trois dialogues entre Hylas et Philonous, II · Principes de la connaissance humaine, §§146-149
Justification
Évêque autant que philosophe, Berkeley ne voit aucune opposition entre la raison bien conduite et la foi : son immatérialisme se présente comme une démonstration rationnelle qui débouche sur l'existence de Dieu et défend la religion contre les libres penseurs. La raison, loin de menacer la foi, en serait l'alliée naturelle dès qu'on l'a délivrée de la matière, mère du scepticisme et de l'irréligion. Cette confiance dans l'accord de la raison et de la révélation le range du côté de l'harmonie, dans la lignée d'un , plutôt que du fidéisme du saut.
Trois dialogues entre Hylas et Philonous, Préface · Principes de la connaissance humaine, §§133-156
Justification
Pour Berkeley, les idées sensibles sont absolument inertes : une idée ne peut rien produire, donc aucun corps n'est jamais une véritable cause. La seule causalité réelle est celle d'une volonté, et nous n'en avons l'expérience que dans l'activité d'un esprit. La régularité de la nature n'est dès lors pas un enchaînement mécanique de chocs, mais l'ordre constant selon lequel Dieu, cause unique, produit en nous nos idées : ce que nous prenons pour des causes naturelles ne sont que les signes réguliers d'effets à venir. La nature reçoit ainsi une lecture finaliste, gouvernée par les fins d'un esprit ordonnateur, à l'opposé du mécanisme de pour qui la matière agit par son seul mouvement.
Principes de la connaissance humaine, §§25-33 et §§60-66