Les questions

Rapport au vrai· Vérité, langage et sciencedifficulté

Nature de la vérité

Qu'est-ce qui rend une affirmation vraie ?

Une chose est-elle vraie parce qu'elle correspond au réel, parce qu'elle s'accorde avec tout ce que nous tenons par ailleurs, ou parce qu'elle marche ? Selon la réponse, une croyance peut être utile et pourtant fausse, ou cohérente et pourtant à côté du réel. Se positionner, c'est dire ce qu'on exige au juste en demandant « est-ce vrai ? ».

CorrespondanceCohérencePragmatisme
Les pôles, et qui les tient

Correspondance

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Une affirmation est vraie si elle correspond aux faits : dire le vrai, c'est dire de ce qui est qu'il est. La vérité est une relation entre nos énoncés et la réalité, indépendante de ce que nous croyons.

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Qui se tient ici
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Thomas d'Aquinexplicite

Thomas donne sa formule classique à la conception correspondantiste : la vérité est l'adéquation de la chose et de l'intellect, l'accord de la pensée avec ce qui est. Mais il la fonde théologiquement : les choses sont vraies parce qu'elles sont conformes à l'idée que Dieu en a, et notre connaissance est vraie quand elle se règle sur elles. La vérité est donc d'abord dans l'intellect, divin puis humain, et la correspondance entre l'esprit et le réel a elle-même son origine en Dieu.

Questions disputées sur la vérité, q. 1, a. 1-2

Aristotélismeexplicite

La définition aristotélicienne de la vérité est le paradigme de la correspondance : la pensée est vraie quand elle s'accorde à ce qui est dans la chose, formule que la scolastique reprendra comme adéquation de l'intellect et de la chose.

Aristote, Métaphysique, Γ (livre IV), 7 · Thomas d'Aquin, Questions disputées sur la vérité, q. 1

Aristoteexplicite

Aristote donne la formulation classique de la correspondance : la vérité d'un énoncé tient à son accord avec ce qui est.

Métaphysique, Γ (IV), 7 (1011b)

Descartesinférable

Le critère de la vérité est l'évidence : est vrai ce que je conçois selon des idées claires et distinctes, et cette adéquation de l'idée à son objet est garantie par la véracité divine. La conception cartésienne relève donc de la correspondance, avec une exigence interne de cohérence dans l'enchaînement des raisons.

Méditations métaphysiques, III et IV · Principes de la philosophie, I, art. 45

Husserlinférable

Pour Husserl, la vérité n'a rien d'une convention ni d'une simple cohérence interne : elle est l'accord plein d'une visée signitive avec son objet donné en personne, le « remplissement » par lequel ce qui était seulement visé vient à l'intuition. Le vrai est l'identité de l'objet visé et de l'objet donné, ce qui le maintient du côté de la correspondance, mais d'une correspondance vécue, mesurée à l'évidence intuitive plutôt qu'à une copie de faits.

Recherches logiques, VI, §36-39

Platoninférable

La vérité est l'adéquation de l'âme à ce qui est réellement, les Idées : le discours vrai « dit les choses comme elles sont », tandis que le faux les dit autrement qu'elles ne sont. Cette conception, proche d'une correspondance à l'être intelligible, comporte une part de cohérence, la connaissance vraie formant un système dialectique relié au principe du Bien.

Sophiste, 262e-263d · Cratyle, 385b-c

Empirismeinférable

L'empirisme rapporte la vérité des vérités de fait à l'accord de nos idées avec ce que l'expérience présente : Locke définit la connaissance comme la perception de l'accord ou du désaccord de nos idées, et le tribunal dernier d'une assertion sur le monde reste l'observation. Cette conception, dominée par la correspondance à l'expérience, demeure typique au-delà des divergences sur la nature des choses perçues.

Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, 1 et IV, 5 (de la connaissance et de la vérité) · Hume, Enquête sur l'entendement humain, section IV (relations d'idées et vérités de fait)

Humeinférable

Hume distingue deux objets de l'investigation : les relations d'idées (mathématiques, certaines et démontrables) et les faits (matters of fact), dont la vérité tient à leur conformité à ce que l'expérience révèle du réel. La vérité de fait est donc affaire de correspondance avec l'expérience, tandis que la vérité des relations d'idées relève de la cohérence interne, d'où des poids partagés.

Enquête sur l'entendement humain, sect. IV, partie I (relations d'idées et faits)

Rationalismeinférable

La vérité est conçue comme adéquation de l'idée à son objet, mais une adéquation garantie de l'intérieur par la cohérence rationnelle : pour Spinoza, l'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses, et le vrai est sa propre norme. Le critère cartésien de l'idée claire et distincte et l'enchaînement déductif rapprochent l'école d'un idéal où correspondance et cohérence se confondent.

Spinoza, Éthique, II, proposition 7 et scolie de la proposition 43 · Descartes, Méditations métaphysiques, IV

Cohérence

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Une affirmation est vraie si elle s'intègre sans contradiction dans un système d'ensemble : le vrai est le tout. Aucun énoncé isolé n'est vrai par lui-même, c'est sa place dans la totalité qui le justifie.

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Hegelexplicite

La vérité n'est pas l'accord d'une proposition isolée avec un fait : elle réside dans le système entier qui se développe et se médiatise lui-même. Une détermination prise à part est toujours unilatérale ; elle ne devient vraie qu'à sa place dans l'ensemble qui l'engendre et la dépasse. Ce n'est pas un simple accord interne des énoncés : le vrai est l'adéquation d'une chose à son concept, atteinte quand le tout s'est pleinement déployé.

Phénoménologie de l'esprit, Préface

Leibnizexplicite

Leibniz distingue les vérités de raison, nécessaires, dont la négation est contradictoire, et les vérités de fait, contingentes, fondées sur le principe de raison suffisante. Dans toute proposition vraie, le prédicat est contenu dans le sujet (praedicatum inest subjecto) : la vérité est une cohérence analytique des notions, garantie par l'entendement divin. La part de correspondance demeure pour les vérités de fait, mais le cœur de la doctrine est la cohérence interne des concepts.

Monadologie, §31-36 (vérités de raison et vérités de fait) · Discours de métaphysique, §8 (le prédicat est dans le sujet)

Pragmatisme

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Le vrai, c'est ce qui fonctionne : une idée est vraie si elle guide efficacement l'action et résiste à l'épreuve de l'enquête. La vérité n'est pas une propriété figée mais ce vers quoi converge la recherche menée avec rigueur.

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Figures associées: Peirce · James
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Nietzscheexplicite

Dès , la vérité est définie comme une armée mobile de métaphores oubliées, une erreur utile sans laquelle une espèce ne pourrait vivre. La valeur d'un jugement se mesure à sa fécondité pour la vie, non à sa correspondance au réel : position d'inspiration pragmatiste.

Vérité et mensonge au sens extra-moral, §1 · Par-delà bien et mal, §4

Charles Sanders Peirceexplicite

Peirce définit le vrai par le terme idéal de l'enquête, non par sa réussite immédiate : l'opinion vraie est celle sur laquelle tous ceux qui enquêtent sont destinés à finir par s'accorder, et l'objet de cette opinion finale est le réel. La vérité n'est donc ni une copie figée des choses, ni la simple cohérence d'un système, mais le point de convergence vers lequel une tend à long terme, pourvu qu'elle pousse la recherche assez loin. Cette définition, qui fait de lui une figure du pôle pragmatiste, garde pourtant un noyau réaliste qui l'éloigne de : le vrai n'est pas « ce qui me réussit » ni ce qu'il m'est utile de croire, mais ce que l'enquête, contrainte par un réel indépendant de nos désirs, est fatalement amenée à reconnaître. L'utilité de l'individu n'y entre pour rien.

Comment rendre nos idées claires (1878) · La fixation de la croyance (1877)

Pragmatismeexplicite

Demander d'une idée si elle « copie » fidèlement un réel donné est, pour James, un faux problème : une copie qu'on ne saurait confronter à son modèle ne fait aucune différence repérable. Reste alors un seul critère opérant : une idée est vraie si, mise à l'épreuve, elle nous guide sans heurt à travers l'expérience, relie nos croyances et tient ses promesses. Le vrai devient ainsi un processus, ce qui se vérifie dans le cours de l'enquête, et non une propriété déjà inscrite dans l'énoncé. La thèse vise le réalisme de la correspondance partagé par le comme par l' classique : Peirce la tempère pourtant en plaçant à l'horizon de l'enquête indéfiniment poursuivie une opinion finale sur laquelle les chercheurs convergeraient, ce qui réintroduit une forme régulatrice de réalité.

Peirce, « Comment rendre nos idées claires » (1878) · James, Le Pragmatisme (1907), leçons II et VI

Nāgārjunaexplicite

La distinction répond à une objection redoutable : si tout est vide, la souffrance, le chemin et l'enseignement du Bouddha le sont aussi, et la vacuité paraît tout ruiner. Nāgārjuna y répond en distinguant deux registres de vérité, non deux mondes : au plan , le langage et les pratiques ordinaires sont pleinement valides ; au plan ultime, rien n'a de . Loin de s'exclure, ils se conditionnent : on ne peut montrer du doigt l'ultime qu'en se servant du conventionnel, et qui prend la vacuité pour une thèse ultime sur le réel se perd, comme on saisit mal un serpent. La vérité conventionnelle vaut ainsi par sa cohérence d'usage et son efficacité sur le chemin, non par une correspondance à des essences.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), XXIV, 8-10 (les deux vérités)

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Marxexplicite

La vérité d'une pensée se prouve dans la praxis, non dans la pure théorie : c'est dans la pratique que l'homme doit prouver la réalité et la puissance de sa pensée. La question de savoir si une pensée atteint la réalité est une question pratique : une conception fortement pragmatiste de la vérité, sans renoncer pour autant à l'ambition de saisir le réel.

Thèses sur Feuerbach, II · Thèses sur Feuerbach, VIII (la vie sociale est essentiellement pratique)

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Problèmes

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Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    L'ère de la post-vérité

    Toute la question de la justification suppose qu'il y ait un vrai à atteindre. Mais quand les « faits alternatifs » et l'indifférence au vrai s'installent, est-ce la vérité elle-même qui vacille, ou seulement notre honnêteté à la chercher ?

    le vrai comme viséeJustification de la croyance
  • Descriptif
    Y a-t-il des vérités morales ?

    Quand je dis « c'est mal », est-ce que je décris quelque chose de réel, une propriété des actes, ou seulement mes préférences ? Rien dans les faits ne contient un « il faut » : d'où viendrait alors la vérité d'un jugement moral ?

    un fait moralStatut des normes (métaéthique)

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Citations
C'est dans la pratique que l'homme doit prouver la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance, l'en-deçà de sa pensée.
Marx · Thèses sur Feuerbach, II

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Dans toute proposition affirmative véritable, le prédicat est contenu dans le sujet : praedicatum inest subjecto.
Leibniz · Discours de métaphysique, §8 ; Generales inquisitiones

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Dire de ce qui est qu'il n'est pas, ou de ce qui n'est pas qu'il est, c'est le faux ; dire de ce qui est qu'il est, et de ce qui n'est pas qu'il n'est pas, c'est le vrai.
Aristote · Métaphysique, Γ (IV), 7 (1011b)

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L'enseignement du Dharma par les bouddhas repose sur deux vérités : la vérité d'enveloppement mondain et la vérité au sens ultime. Sans s'appuyer sur le conventionnel, l'ultime n'est pas enseigné ; sans atteindre l'ultime, le nirvāṇa n'est pas obtenu.
Nāgārjuna · Mūlamadhyamakakārikā, XXIV, 8-10

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L'opinion destinée à recevoir à la fin l'accord de tous ceux qui enquêtent, voilà ce que nous entendons par le vrai, et l'objet représenté dans cette opinion est le réel.
Charles Sanders Peirce · Comment rendre nos idées claires (1878)

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La vérité est l'adéquation de la chose et de l'intellect.
Thomas d'Aquin · Questions disputées sur la vérité, q. 1, a. 1

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Le vrai, pour le dire très brièvement, n'est que ce qui nous réussit dans l'ordre de la pensée.
James · Le Pragmatisme, leçon VI

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