Les questions

Rapport aux autres· Pouvoir et justicenoyaudifficulté

Justice distributive

Comment les richesses et les ressources doivent-elles être réparties dans la société ?

Corriger les écarts de richesse peut bafouer la liberté et le mérite de chacun ; les laisser tels quels peut consacrer la chance, l'héritage et la force. Se positionner, c'est dire ce qui revient vraiment à chacun, et ce que nous nous devons les uns aux autres.

ÉgalitarismeLibertarianismeSuffisantarisme
Les pôles, et qui les tient

Égalitarisme

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Une société juste corrige les inégalités qui ne résultent pas des choix de chacun : naissance, talents, circonstances. La redistribution n'est pas une atteinte à la liberté, mais la condition d'une coopération équitable entre citoyens.

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Figures associées: Rawls · Marx
Qui se tient ici
Marxexplicite

La propriété privée des moyens de production n'est pas, pour Marx, un droit naturel mais le ressort même de l'exploitation : c'est elle qui permet de capter le surtravail de l'ouvrier, si bien que la justice distributive ne s'obtient pas en partageant mieux dans ce cadre mais en abolissant ce cadre. Il refuse pourtant d'ériger l'égalité abstraite en idéal : un droit qui mesure tous les hommes à la même aune reste un droit inégal, car les besoins diffèrent. Le communisme achevé fonde donc la répartition sur le besoin, par-delà l'horizon du droit lui-même, ce qui en fait un radical opposé à toute légitimation du mérite ou du marché.

Critique du programme de Gotha (1875) · Manifeste du Parti communiste, ch. 2 (abolition de la propriété privée)

Marxismeexplicite

L'argument part d'une analyse, non d'une indignation : le salaire paie la valeur de la force de travail (ce qu'il faut pour la reproduire), mais l'ouvrier produit davantage que cela, et ce surplus, la plus-value, est capté par le propriétaire des moyens de production. L'exploitation n'est donc pas un abus ni une injustice contingente, mais le mécanisme normal du profit, dissimulé sous l'apparence d'un échange libre et équitable entre salaire et travail. C'est récuser à la fois l'économie politique classique, qui prenait cet échange pour juste, et le libertarianisme de marché : tant que la propriété privée des moyens de production subsiste, l'égalité formelle masque une domination réelle, que seule une société sans classes peut lever.

Marx, Critique du programme de Gotha (1875) · Marx, Le Capital, livre I, section sur la plus-value

Rousseauexplicite

Le second Discours fait de l'inégalité le mal politique majeur : née de la propriété, elle dénature l'amour de soi en et institue la domination. Pas de liberté réelle là où les écarts de fortune permettent d'acheter et de se vendre. Position résolument égalitariste, qui le sépare du libéralisme lockéen de la propriété et inspirera la pensée révolutionnaire.

Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité · Rousseau, Du contrat social, II, 11

Benthamexplicite

Dans le calcul du bonheur collectif, chacun doit compter pour un, et nul pour plus d'un : aucun intérêt ne pèse davantage en raison du rang ou de la naissance. Cet égalitarisme du décompte, conjugué à l'idée de l'utilité marginale décroissante des richesses, oriente Bentham vers une répartition plus égale du bien-être, sans pour autant qu'il prône une stricte égalité des biens, qui ruinerait la sécurité.

Principes du code civil (l'utilité décroissante de la richesse, sécurité et égalité) · Formule rapportée par J. S. Mill, L'utilitarisme, ch. V

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Beauvoirextrapolée

Proche du marxisme et engagée à gauche, Beauvoir voit dans les inégalités matérielles une entrave concrète à la liberté des opprimés : la libération exige de transformer les conditions économiques et sociales, et non seulement les mentalités. Cette pente égalitariste reste toutefois inférée de ses engagements plus que d'une théorie systématique de la justice distributive.

Le Deuxième Sexe (1949), conditions matérielles de l'émancipation · La Force des choses (1963), engagements de gauche

Millinférable

Soucieux de la condition ouvrière, Mill critique la répartition des richesses issue du laissez-faire et se montre, dans ses dernières années, favorable à des formes de socialisme coopératif et à des limites à l'héritage. Le principe d'utilité, qui compte également le bonheur de chacun, et l'utilité marginale décroissante du revenu inclinent sa justice distributive vers l', sans abolir le marché.

Principes d'économie politique (1848), livre II (de la distribution, du socialisme et de l'héritage) · L'Utilitarisme, ch. 5 (chacun compte pour un, le bonheur de tous également)

Confuciusinférable

Confucius s'inquiète moins de la pauvreté que de l'inégalité et du désordre : ce qui afflige le gouvernant, ce n'est pas le petit nombre mais l'inégalité, non la pauvreté mais l'instabilité. Le souverain doit pourvoir au bien-être du peuple avant de l'instruire, ce qui dénote une sensibilité à la répartition équitable des ressources, dans le cadre d'un ordre hiérarchique.

Entretiens, XVI, 1 (ce qui afflige n'est pas la pauvreté mais l'inégalité) · Entretiens, XIII, 9 (enrichir le peuple, puis l'instruire)

Platoninférable

La justice de la cité repose sur une répartition selon la fonction et l'aptitude naturelle de chacun : à chacun la tâche pour laquelle son âme est faite, et la communauté des biens chez les gardiens supprime la richesse privée comme source de discorde. Le principe « à chacun selon sa nature et sa fonction », étranger au mérite marchand, penche vers une distribution fixée par le tout plutôt que par le libre échange.

République, IV, 433a-434c · République, III, 416d-417b

Utilitarismeinférable

Le bonheur de chacun pèse d'un poids égal dans le calcul, et l'utilité marginale décroissante donne au courant un penchant redistributif modéré : un même bien profite davantage à qui en a moins. Cette tendance reste cependant prudente, car l'utilitarisme est agrégatif et non strictement égalitariste : il maximise la somme du bien-être plus qu'il n'en égalise la répartition, ce qui pourrait en principe justifier d'accroître la souffrance d'un petit nombre pour augmenter le total.

Sidgwick, Les Méthodes de l'éthique · Mill, L'Utilitarisme, chapitre 5

Arguments et objections (3)
ArgumentL'argument de la loterie naturelleLa place d'où chacun part, ses talents, sa naissance, tient à une loterie qu'il n'a pas choisie ; laisser ces avantages fixer les parts récompense l'arbitraire. Le juste est ce que nous choisirions sans connaître notre place, ce qui n'autorise les inégalités que si elles profitent aux plus défavorisés. Voir la page
ObjectionAttaque le raisonnementNon mérité n'est pas à redistribuerL'argument de la loterie tire de « nul ne mérite ses dons » la conclusion « la société peut en redistribuer les fruits ». Mais entre les deux manque une prémisse, que les talents soient un patrimoine commun, qui est justement ce qui est en cause. Voir la page
ObjectionAttaque la position Expérience de penséeWilt Chamberlain, la liberté contre l'égalitéMaintenir une répartition égale exige d'interdire sans cesse les échanges libres : la liberté défait tout schéma imposé. Voir la page

Suffisantarisme

milieu nommé0

Ce qui importe n'est ni l'égalité parfaite des parts, ni la seule liberté des échanges, mais que personne ne tombe sous un seuil de suffisance. Une société est juste lorsque chacun a assez pour mener une vie digne ; au-dessus de ce seuil, les écarts pèsent beaucoup moins.

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Qui se tient ici

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Arguments et objections (2)
ArgumentLa doctrine de la suffisanceCe qui nous indigne dans l'inégalité, c'est le manque, non l'écart. Or égalité et suffisance sont distinctes : on peut niveler sans rien régler, ou couvrir les besoins de tous en laissant de grands écarts. La juste mesure n'est donc pas « autant que les autres » mais « assez pour vivre dignement ». Voir la page
ObjectionAttaque la positionL'égalité des rapports, pas seulement du panierLe suffisantarisme mesure la justice à un panier de biens. Mais une société peut couvrir tous les besoins et ranger pourtant les gens en supérieurs et inférieurs. Ce qui blesse dans l'inégalité n'est pas seulement le manque, c'est la domination : l'égalité qui compte est celle des rapports. Voir la page

Libertarianisme

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Chacun est propriétaire de lui-même et des fruits de son travail. Une répartition est juste dès lors qu'elle résulte d'échanges libres et d'acquisitions légitimes : redistribuer par la contrainte revient à violer les droits des individus.

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Figures associées: Nozick · Locke
Qui se tient ici
Lockeexplicite

Si la terre est donnée en commun à tous, comment un bien peut-il devenir mien sans le consentement de chacun ? La réponse de Locke part d'un titre antérieur à tout pacte : chacun est propriétaire de sa propre personne, donc du travail de son corps. En mêlant ce travail à une chose commune, j'y incorpore quelque chose qui est déjà mien et l'en retire légitimement, sans devoir l'accord d'autrui. La propriété est ainsi un droit naturel fondé sur le travail, antérieur à l'État, ce qui place Locke du côté de l'axe. Mais la fameuse clause lockéenne, en laisser « assez et d'aussi bon pour les autres », y inscrit d'emblée une limite morale à l'appropriation.

Traités du gouvernement civil, II, ch. 5 (« De la propriété », travail et clause lockéenne)

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Calliclèsinférable

Il conteste l'égalité des parts comme une extorsion des faibles : la répartition juste, selon la nature, donne davantage au supérieur, non une portion identique à tous. Son refus de l'égalitarisme ne se fonde pas sur la propriété de soi ou le mérite du travail, mais sur la supériorité naturelle ; c'est par ce rejet du partage égal qu'il rejoint, de loin, le versant anti-redistributif.

Platon, Gorgias, 483c ; 490a-491a

Aristoteinférable

La justice distributive suit une égalité proportionnelle (géométrique) : les biens et les honneurs se répartissent selon le mérite de chacun, non en parts égales. Refuser l'égalité arithmétique au profit de la proportion au mérite incline modérément vers le pôle méritocratique, sans absolutiser la propriété.

Éthique à Nicomaque, V, 3 (1131a) ; Politique, III, 9

Thomas d'Aquininférable

Thomas reprend la justice distributive aristotélicienne, proportionnée au mérite et au rang, mais la tempère par la destination universelle des biens : la propriété privée est légitime pour l'usage et l'administration, non absolue, et en cas de nécessité extrême le pauvre qui prend de quoi survivre ne vole pas, car alors tout est commun. Cette limitation du droit de propriété au profit du nécessiteux nuance le penchant méritocratique vers une exigence de suffisance.

Somme théologique, IIa-IIae, q. 61 (justice distributive) ; q. 66, a. 7 (le vol par nécessité)

Arguments et objections (3)
ArgumentL'argument de la propriété de soiDe la propriété de soi découle celle des fruits de son travail et des échanges libres ; une répartition est juste selon la manière dont elle s'est formée, non selon la figure qu'elle dessine. Redistribuer de force revient alors à disposer du travail d'autrui, donc à le posséder en partie. Voir la page
ObjectionAttaque le raisonnementSe posséder n'est pas posséder le mondeL'argument passe de « je me possède » à « je possède les fruits de mon travail ». Mais produire suppose une matière et un monde communs que je n'ai pas créés : la propriété de soi ne s'étend pas d'elle-même à ce qui n'était à personne. Voir la page
ObjectionAttaque la position Expérience de penséeLe voile d'ignoranceDerrière un voile où j'ignore ma place, je n'accepterais pas des règles qui me livrent à la misère si je nais du mauvais côté : la seule liberté des échanges ne suffit pas. Voir la page
Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous13 figures · 2 courants cartographiés
Parcours qui traversent cet axe
Problèmes

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  • PrescriptifPolitique et droit Expérience de pensée
    Un résultat juste, ou des échanges justes ?

    Une répartition est-elle juste selon le résultat qu'elle produit, un certain partage des richesses, ou selon la manière dont chacun a légitimement acquis ce qu'il détient, par le travail et l'échange libre ?

    une répartition
  • PrescriptifPolitique et droit Expérience de pensée
    Choisir sans connaître sa place

    Quels principes de partage choisirions-nous si nous ignorions la place que nous occuperons, riches ou pauvres, doués ou non ? Ce voile garantit-il l'impartialité, ou la fausse-t-il ?

    les principes de la société
Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • PrescriptifPolitique et droit
    L'égalité de quoi ?

    Pour répartir équitablement, faut-il égaliser les revenus, les ressources, le bien-être ou les capacités réelles d'agir ? On ne peut être juste sans dire d'abord de quel avantage on parle.

    l'avantage à répartir
  • PrescriptifMorale
    Mérite ou loterie naturelle ?

    Méritons-nous les fruits de talents et d'efforts dont nous ne sommes pas les auteurs ultimes ? Si nos dons tiennent à une loterie naturelle, la méritocratie est-elle juste ?

    le mérite
  • PrescriptifPolitique et droit
    À chacun selon quoi ?

    Faut-il répartir selon les besoins, selon le mérite, ou également entre tous ? Trois critères du juste partage qui dessinent trois sociétés différentes.

    la part de chacun
  • PrescriptifMorale
    Propriétaire de soi-même

    Si je m'appartiens et possède les fruits de mon travail, prélever l'impôt sur mes gains est-il une forme de travail forcé, ou la propriété suppose-t-elle déjà un ordre social qui la rend possible ?

    soi-même et son travail
  • PrescriptifPolitique et droit
    Juste assez ?

    La justice est-elle satisfaite dès que chacun a de quoi mener une vie décente ? Reste à savoir ce que signifie avoir assez, et au nom de quoi l'on juge un seuil suffisant.

    le seuil de suffisance
  • PrescriptifPolitique et droit
    Égalité de parts ou de rapports ?

    L'égalité est-elle affaire de parts à répartir, ou d'abord une certaine relation entre les personnes, sans domination ni hiérarchie, où nul ne se trouve au-dessus d'autrui ?

    les rapports sociaux

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • PrescriptifPolitique et droit
    La justice s'arrête-t-elle aux frontières ?

    Devons-nous la même justice distributive à l'humanité entière, ou nos obligations de partage s'arrêtent-elles aux membres de notre communauté politique ?

    les frontières
  • PrescriptifPolitique et droit
    L'égalité contre la liberté ?

    Toute redistribution restreint-elle la liberté de ceux que l'on taxe, ou la liberté réelle suppose-t-elle déjà une certaine égalité des moyens ?

    l'ordre politique
  • Descriptif Mise en situation
    Aurais-je pu agir autrement ?

    On reproche à cet homme un délit qu'il reconnaît, mais son histoire et son cerveau l'y ont poussé : pouvait-il vraiment agir autrement, et si non, en est-il responsable ?

    un choixLiberté de la volonté
  • PrescriptifPolitique et droit
    Le partage entre les âges

    Admettons qu'on doive quelque chose au futur : quel est le juste partage des ressources et des charges entre les générations, combien chaque âge doit-il épargner, et qui paie le coût d'éviter un mal lointain, comme le fardeau climatique ?

    les ressources entre générationsGénérations futures
  • PrescriptifPolitique et droit
    La charité ou la justice

    Si la misère lointaine tient à des institutions injustes dont nous profitons, donner ne suffit plus : il faudrait réparer et transformer l'ordre, non faire l'aumône. Le don individuel est-il un devoir, ou l'alibi d'une injustice qui continue ?

    l'ordre économique mondialExigence morale
  • Descriptif Question
    La loterie du mérite

    Deux chauffards identiques, un enfant traverse devant un seul : le hasard fait l'un meurtrier et l'autre chanceux. Et ce que nous louons, talents, caractère, n'a pas été choisi davantage : si la chance imprègne tout, que reste-t-il du mérite propre ?

    la part de chance dans le mériteLa responsabilité morale
  • Descriptif
    La liberté sur le papier

    La loi n'interdit à personne de voyager, d'étudier ou d'entreprendre ; mais sans argent, sans santé, sans relations, rien de tout cela n'est à portée. Celui qui n'a rien est-il privé de liberté, ou seulement de moyens ? Et dire que la pauvreté est un manque de liberté, est-ce préciser l'idée de liberté ou la dissoudre ?

    les droits sur le papierLiberté politique

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Citations
De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.
Marx · Critique du programme de Gotha

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Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains sont proprement à lui : ce qu'il a tiré de l'état où la nature l'avait laissé, il y a joint son travail, et y a ajouté quelque chose qui est à lui.
Locke · Traités du gouvernement civil, II, ch. 5, §27

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Que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre.
Rousseau · Du contrat social, II, 11

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