Rapport à soi· Identité et libertéOpinion commune
Libre arbitre
Axe: Liberté de la volonté — Sommes-nous réellement libres de nos choix, ou sont-ils déterminés ?
La volonté a le pouvoir de se déterminer elle-même : face à une alternative, j'aurais pu choisir autrement. Cette liberté radicale fonde la responsabilité et la dignité de la personne, même si elle peut peser comme un fardeau.
Courants 7
Existentialismeexplicite
Si l'homme n'a pas d'essence reçue, rien en lui ni hors de lui ne décide à sa place : il est sa liberté même, non parce qu'il jouirait d'un libre arbitre confortable, mais parce qu'aucune valeur, aucune nature, aucun ordre ne le dispense de choisir. D'où le renversement du : invoquer ses passions, son milieu ou son caractère pour s'excuser, c'est de la , car ce sont mes choix qui leur donnent prise. La situation où l'homme est jeté ne contredit pas cette liberté mais en est la matière : c'est le projet librement assumé qui constitue l'obstacle en obstacle, contre l'illusion qu'on serait agi du dehors.
L'Être et le Néant · L'existentialisme est un humanisme
Aristotélismeexplicite
Aristote forge l'analyse de l'acte volontaire : est volontaire ce dont le principe (arche) est dans l'agent connaissant les circonstances, par opposition à ce qui se fait par contrainte ou par ignorance. Puisque l'origine de nos actes est en nous, ils dépendent de nous (eph' hemin), et c'est pourquoi on loue et on blâme : la vertu comme le vice sont volontaires. Position de responsabilité, sans système déterministe ni libre arbitre métaphysique.
Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 1-5
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Épicurismeinférable
Contre le destin rigoureux des stoïciens, Épicure introduit le , la déclinaison spontanée des atomes qui rompt l'enchaînement causal et fait place à la . Mieux vaut suivre les mythes sur les dieux que d'être esclave du des physiciens, car au destin on ne peut rien, tandis qu'avec les dieux il reste un espoir. La position penche donc nettement vers le libre arbitre.
Lucrèce, De la nature des choses, livre II, v. 251-293 · Épicure, Lettre à Ménécée, 133-134
Cynismeinférable
Le cynique fait de la liberté (eleutheria) et de l'autosuffisance (autarkeia) le bien suprême : par l'exercice et le dépouillement, il se rend indépendant des désirs, de l'opinion et des coups de la fortune. Diogène se veut l'homme libre par excellence, maître de lui parce qu'il n'a besoin de rien. Liberté plus pratique que métaphysique : non une thèse sur le vouloir, mais la conquête d'une vie inconditionnée.
Diogène Laërce, Vies, VI
Phénoménologieinférable
Contre le naturalisme qui range la conscience parmi les processus déterminés, la phénoménologie restitue un sujet libre, activité intentionnelle qui donne sens au monde et ne s'y réduit pas. Husserl oppose l'esprit à la causalité de la nature ; ses héritiers, Sartre et Merleau-Ponty, radicalisent ce motif en une liberté incarnée et située. Le courant penche donc nettement du côté de la liberté, contre le déterminisme psychophysique.
Husserl, La crise des sciences européennes · Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception
Pragmatismeinférable
William James récuse le bloc-univers du déterminisme, où l'avenir serait déjà contenu dans le passé, au profit d'un monde ouvert où le hasard, la nouveauté et le choix sont réels. Son argument est autant moral que théorique : sans futurs alternatifs véritables, le regret et l'effort perdent leur sens. Par sa lignée jamesienne, le pragmatisme penche pour le libre arbitre et l'indéterminisme, même si les figures en nuancent la portée.
James, Le Dilemme du déterminisme · James, Principes de psychologie
Confucianismeinférable
Le confucianisme partage le sort entre le Ciel et l'homme : la durée de la vie, la richesse et les honneurs relèvent du décret (ming) que le sage accepte, mais la culture de soi et la vertu dépendent entièrement de la volonté. Le perfectionnement moral est toujours à portée de qui le veut, ce qui place le courant du côté d'une liberté morale, sur fond d'acceptation du destin extérieur.
Entretiens (Lunyu), XII.5 · Mencius, VII A
Philosophes 13
Sartreexplicite
La liberté n'est pas une propriété de l'homme mais le mode d'être de la conscience : le pour-soi néantise toute situation, qui ne le détermine donc jamais et ne prend sens qu'à la lumière de son projet. Même les obstacles, même la facticité (corps, passé, situation), ne sont des limites que pour une liberté qui les vise ; condamné, l'homme l'est parce qu'il n'a pas choisi d'être libre et ne peut pourtant pas ne pas choisir.
L'Être et le Néant, 4e partie, ch. 1 (être et faire : la liberté) · L'existentialisme est un humanisme (l'homme est condamné à être libre)
Descartesexplicite
Descartes fait de la volonté la faculté infinie de l'âme, ce par quoi nous sommes le plus à l'image de Dieu : c'est elle, et non l'entendement borné, qui peut tout affirmer ou nier. Cette liberté du est l'expérience la plus immédiate que nous ayons de nous-mêmes.
Méditations métaphysiques, IV · Les passions de l'âme, art. 41 et 152
Beauvoirexplicite
Une liberté n'est jamais pure spontanéité : elle s'exerce toujours depuis un corps, une histoire et une place sociale qui ouvrent ou ferment l'éventail de ses possibles. De ce caractère situé Beauvoir tire son désaccord avec le de L'Être et le Néant, pour qui même l'esclave demeure ontologiquement libre : dire cela, c'est confondre la liberté avec sa simple possibilité, et masquer que l'oppression mutile concrètement la liberté en barrant l'avenir et les moyens de se projeter. La liberté reste donc le fait premier, mais elle peut être lésée du dehors, ce qui rend l'oppression intelligible comme tort et non seulement comme malheur.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), sur la liberté située et l'oppression · Le Deuxième Sexe (1949), Introduction (la situation de la femme)
Kantexplicite
La troisième antinomie oppose un sans faille à l'exigence d'une causalité libre, et les deux thèses paraissent également démontrables. Kant la résout par la distinction : le déterminisme régit l'homme comme phénomène, mais rien n'interdit de le penser comme cause au plan nouménal. Le devoir l'exige : « tu dois » implique « tu peux », donc la liberté est un fait de la raison pratique. D'où le rejet explicite du (un misérable subterfuge) ; mais la liberté restant nouménale, jamais constatée dans le monde, le score n'atteint pas l'extrême.
Critique de la raison pure, troisième antinomie · Critique de la raison pratique
Lucrèceexplicite
Si les atomes ne faisaient que tomber tout droit dans le vide par leur seul poids, ils ne se rencontreraient jamais et la nécessité enchaînerait toute cause à une autre sans fin : ni les chocs créateurs de mondes, ni surtout cette volonté arrachée aux destins que chaque vivant éprouve en s'élançant ne seraient possibles. Lucrèce pose donc le , l'écart minime, à un instant et un lieu indéterminés, par lequel un atome dévie de sa chute, brisant la chaîne du . C'est le texte qui nous transmet l'argument : ce grain d' à la racine de la matière fonde, contre le destin des physiciens, le dont nous avons l'évidence intérieure.
De la nature des choses, II, 216-293 (la déclinaison et la volonté arrachée aux destins)
Thomas d'Aquinexplicite
Thomas tient un réel, qu'il fonde dans l'intellect : parce que la volonté est mue par le bien tel que la raison le présente, et qu'aucun bien fini ne s'impose absolument à elle, l'homme délibère et choisit librement parmi les moyens. Mais cette liberté n'est pas absolue : la volonté est nécessairement portée vers le bien en général, elle ne se choisit pas elle-même à partir de rien, et surtout, sans la , elle ne peut s'orienter vers sa fin surnaturelle. D'où une position libertarienne mesurée, qui articule la liberté de la créature à la motion divine plutôt que de les opposer.
Somme théologique, Ia, q. 83 ; Ia-IIae, q. 109-114 (la grâce)
Millexplicite
Mill tient nos volitions pour causées comme tout phénomène, conformément au principe de causalité universelle ; mais il refuse d'y voir une fatalité : le caractère lui-même peut être modifié par nos désirs et nos efforts. Cette doctrine, qu'il distingue du fatalisme, est un qui concilie causal et morale effective.
Système de logique, livre VI, ch. 2 (de la liberté et de la nécessité)
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Épicureinférable
Le de , où les atomes tombent en lignes parallèles selon une nécessité sans faille, rend la responsabilité impossible et réduit l'homme à une marionnette : si tout est joué d'avance, blâmer ou délibérer n'a plus de sens. Épicure répond par le , l'écart minime, sans cause et imprévisible, par lequel un atome dévie de sa chute à un moment indéterminé : il introduit ainsi un grain d' dans la matière même, à la racine des composés, d'où peut émerger une action qui ne soit pas tout entière l'effet d'antécédents. Le but est moins métaphysique que pratique : sauver le , car l'esclavage du destin des physiciens serait pire encore que la crainte des dieux.
Lucrèce, De la nature des choses, II, 251-293 (la déclinaison) · Lettre à Ménécée, 133-134 (mieux vaut les mythes que l'esclavage du destin)
Camusinférable
Privé de Dieu et d'avenir éternel, l'homme absurde n'a plus de vie destinée à accomplir : cette ruine des fins supérieures le rend libre, non d'une liberté métaphysique démontrée, mais de la liberté vécue de qui n'attend plus rien d'un au-delà. Sa révolte lucide assume le présent et multiplie les expériences, sans nier que tout, autour de lui, ait ses causes : la liberté est une manière de vivre l'absurde, non une thèse sur le vouloir.
Le Mythe de Sisyphe, La liberté absurde · L'Homme révolté
Aristoteinférable
L'analyse de l'action volontaire et du (prohairesis) suppose que le principe de l'action est en nous : nous sommes responsables de nos actes, dont nous sommes le principe, ce qui fonde l'éloge, le blâme et la punition. Cette défense de la maîtrise de soi penche vers le , sans thématiser le moderne.
Éthique à Nicomaque, III, 1-5
Diogène de Sinopeinférable
Diogène fait de la liberté (eleutheria) le bien suprême, mais la déplace tout entière du côté pratique : être libre, ce n'est pas trancher une question métaphysique sur le vouloir, c'est se rendre indépendant des désirs, de l'opinion et des coups de la fortune par le dépouillement. La question du libre arbitre ne l'occupe pas ; sa liberté est une conquête existentielle, l'autosuffisance du sage qui n'a besoin de rien. Le positionnement reste donc prudent et inféré, le corpus ne livrant aucune thèse explicite sur le déterminisme.
Diogène Laërce, Vies, VI, 71
Lockeinférable
Locke loge la liberté non dans la volonté (la question « la volonté est-elle libre ? » est mal posée) mais dans le pouvoir qu'a l'agent de suspendre la poursuite d'un désir pour examiner et délibérer avant d'agir. Cette capacité d'arrêter et d'évaluer ses désirs penche du côté du , dans une analyse prudente plutôt que dans une métaphysique tranchée.
Essai sur l'entendement humain, II, ch. 21 (« De la puissance », la liberté et la suspension du désir)
Confuciusinférable
Confucius partage le sort entre ce qui relève du Ciel et ce qui dépend de nous : la durée de la vie, la richesse et les honneurs tiennent au décret (ming) que le sage accueille sans s'y aliéner ; mais devenir pleinement humain (ren) ne dépend que de soi. La fortune extérieure est ainsi largement déterminée, tandis que la perfection morale demeure l'œuvre toujours possible d'une volonté.
Entretiens (Lunyu), XII.5 et VII.29 · Entretiens, XX.3
Argument
- Quand je délibère, je fais directement l'épreuve d'un pouvoir : tenir ouverts plusieurs possibles, puis trancher.
- Cette expérience est première : c'est sur elle que toute théorie, y compris déterministe, doit s'appuyer pour être seulement pensée et soutenue.
- Récuser au nom d'une théorie ce témoignage immédiat, ce serait scier la branche sur laquelle l'argumentation elle-même est assise.
Donc Le est donc une donnée première, que toute théorie doit respecter avant de la nier.
Voir la pageArgument
- Quand je délibère, je tiens plusieurs cours d'action pour ouverts : je pèse des raisons précisément parce que je crois que l'issue n'est pas encore fixée.
- Or tenir quelqu'un pour responsable, le louer ou le blâmer, suppose qu'il aurait pu qu'il ne l'a fait.
- Nous tenons pourtant cette responsabilité pour réelle, dans le droit comme dans la morale ; il faut donc lui reconnaître sa condition, un pouvoir de choisir autrement.
Donc Nous disposons donc d'un , condition de la responsabilité morale.
Voir la pageObjection
- Imaginez un neurochirurgien qui veut vous voir choisir une certaine option. Il implante dans votre cerveau un dispositif capable de forcer ce choix, mais réglé pour ne s'activer que si vous étiez sur le point de choisir autrement.
- Le moment venu, vous faites ce choix de vous-même : le dispositif reste inerte, il n'intervient jamais.
- Vous ne pouviez pourtant pas faire autrement, le dispositif l'aurait empêché. Et néanmoins, ayant agi de votre propre mouvement, vous êtes bien l'auteur responsable de votre acte.
Donc Donc la responsabilité n'exige pas le pouvoir d' : l'argument qui fondait le libre arbitre sur la responsabilité ne tient plus.
Voir la pageObjection
- Tout état du monde découle de l'état antérieur selon des lois : c'est l'hypothèse , qui réussit partout ailleurs, de l'astre à la cellule.
- Or mon cerveau, qui délibère, est un fragment de ce monde ; ses états suivent donc, eux aussi, de causes antérieures.
- Le moment vécu du « choix » n'est alors qu'un maillon de cette chaîne : ressenti de l'intérieur, mais déjà engagé avant que j'en décide.
Donc Le sentiment de choisir librement n'est donc pas une preuve de liberté.
Voir la pageDébusquer la mauvaise foiExerciceInspirée de Sartre
tenait que nous sommes « condamnés à être libres » : à chaque instant nos choix nous appartiennent, même quand nous prétendons le contraire. Cette fuite, il l'appelait , le mensonge par lequel on se traite en chose pour décliner sa part. Cet exercice apprend à repérer ces dérobades et à reprendre ses décisions à son compte, plutôt que de se réfugier derrière « je n'avais pas le choix ».
- Au fil de la journée, notez les phrases par lesquelles vous déclinez un choix : « je n'avais pas le choix », « je suis comme ça », « c'est plus fort que moi », « on m'y a forcé ».
- Reprenez-en une et regardez-la en face : derrière la formule, qu'avez-vous réellement choisi, ne serait-ce que de ne rien décider ou de laisser faire ?
- Nommez ce que la formule vous épargnait : un effort, un conflit, le poids d'assumer la suite.
- Distinguez ce qui dépendait de vous de ce que la situation imposait vraiment : assumer sa liberté, ce n'est pas s'attribuer ce qu'on ne maîtrisait pas.
- Reformulez la décision à la première personne, comme votre acte, « j'ai choisi de… », et tenez-en les conséquences.
Assumer sa liberté n'est pas se charger de tout ni se culpabiliser sans fin : on choisit toujours dans une situation que l'on n'a pas choisie. Le but est de reconnaître sa part, ce que Sartre nomme l', non de s'en écraser ni de nier les contraintes réelles.
- Descriptif Mise en situationAurais-je pu agir autrement ?
On reproche à cet homme un délit qu'il reconnaît, mais son histoire et son cerveau l'y ont poussé : pouvait-il vraiment agir autrement, et si non, en est-il responsable ?
un choix - DescriptifUn sujet qui s'initie lui-même
Y a-t-il en nous un pouvoir capable d'amorcer une action sans être lui-même entièrement causé, ou tout pouvoir d'agir n'est-il qu'un maillon dans la chaîne des causes ?
la volonté - DescriptifNécessité ou hasard
Si nos choix ne sont pas déterminés, en sont-ils plus libres, ou seulement livrés au hasard ? La liberté se réduit-elle à l'absence de cause ?
un choix - DescriptifFaire ce qu'on veut, ou se gouverner soi-même ?
Être libre, est-ce faire ce dont on a envie sur le moment, ou se gouverner soi-même, au risque que celui qui suit tous ses désirs en devienne l'esclave ?
la loi qu'on se donne