Les questions

Rapport à soi· Identité et liberténoyaudifficulté

Essence et existence

Avons-nous une nature qui nous précède, ou devenons-nous ce que nous choisissons d'être ?

Si une nature nous précède, il y a une manière de nous accomplir ou de nous trahir, mais notre liberté a des bornes ; si nous nous inventons, tout devient possible, mais rien ne nous guide ni ne nous excuse. Se positionner, c'est dire ce que nous devons à ce qui nous est donné, et ce dont nous sommes seuls responsables.

EssentialismeExistentialisme
Les pôles, et qui les tient

Essentialisme

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Chaque être a une essence qui précède et définit son existence : il y a une nature humaine, avec ses fins propres. Bien vivre, c'est accomplir ce que cette nature appelle, comme la graine accomplit la plante.

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Figures associées: Platon · Aristote
Qui se tient ici
Platonexplicite

Platon est l'une des sources majeures de l'essentialisme : chaque chose sensible n'est ce qu'elle est qu'en participant à une Forme intelligible, éternelle et immuable, qui constitue son essence véritable. La , surtout dans le et la , fait de l'essence un être séparé, antérieur et supérieur à l'existence individuelle.

Phédon, 74a-75d · République, V, 476a-480a

Platonismeexplicite

Le primat de l'essence découle de la séparation des Idées : si la Forme existe en soi, hors du temps et des choses, alors le « ce que c'est » précède en droit toute existence singulière, qui se borne à l'imiter. Une chose n'est ce qu'elle est que par participation (methexis, le rapport par lequel le sensible tient son être de l'intelligible) à un modèle qu'elle ne fonde pas et ne modifie pas. L'essence n'est donc ni abstraite des cas par l'esprit, ni postérieure aux individus : elle est antérieure et causale. C'est l'essentialisme à sa source, dont l'existentialisme renversera plus tard l'ordre.

Platon, République, livres VI-VII · Platon, Phédon, 100b-102a

Thomas d'Aquinexplicite

Thomas reprend l' aristotélicien, tout être sensible étant composé de matière et de forme, mais il y ajoute une distinction décisive : dans toute créature, l'essence (ce que la chose est) se distingue réellement de l' (l'acte d'exister). Une essence ne possède pas d'elle-même l'existence, elle la reçoit ; en Dieu seul l'essence est d'exister, il est l'être subsistant lui-même. La nature des choses est donc bien réelle et définie, mais elle est radicalement dépendante, suspendue à l'acte d'être que Dieu lui communique. Un essentialisme, mais réordonné par la primauté de l'existence comme acte.

L'Être et l'Essence (De ente et essentia), 4-5 · Somme théologique, Ia, q. 3, a. 4

Plotinexplicite

Les de reçoivent chez Plotin un lieu propre : elles sont les pensées de l', qui les contemple éternellement dans une unité où penser et être coïncident. L'essence de chaque chose est ainsi sa Forme intelligible, antérieure et supérieure à son existence sensible, qui n'en est qu'un reflet. L'essentialisme platonicien est donc maintenu et même renforcé, l'intelligible devenant le contenu vivant d'un esprit divin.

Ennéades, V, 5 (Que les intelligibles ne sont pas hors de l'Intellect) · Ennéades, V, 9

Aristotélismeexplicite

Le savoir vise l'universel et le stable : il y a donc bien des essences, ce par quoi une chose est ce qu'elle est, distinct de ses traits accidentels. Mais loger ces essences dans un monde séparé, comme les Idées de , redouble inutilement le réel et n'explique ni comment l'Idée fait être la chose ni où elle réside. Aristote ramène donc la dans la substance individuelle : elle n'existe que à ce cheval, à cet homme. L'essentialisme est ainsi maintenu sans dualisme des mondes, ce qui fonde la connaissance du sensible au lieu de l'en détourner.

Aristote, Métaphysique, Z (livre VII) · Thomas d'Aquin, De l'être et de l'essence

Aristoteexplicite

Aristote retourne contre sa propre exigence d'essence : si l'essence d'une chose est ce qui en fait ce qu'elle est, la loger dans un monde séparé d' la rend incapable d'expliquer la chose sensible, dont elle se trouve coupée. La forme doit donc être à l'individu, comme l'âme l'est au corps : toute substance sensible est un composé de matière et de forme, l'. L'essence n'est plus un modèle céleste mais le quod quid erat esse, ce que la chose est par soi, saisi dans la définition, sans pour autant nier que la forme soit ce qu'il y a de plus réel et de plus connaissable en elle.

Métaphysique, Z (VII), 4 et 17

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Husserlexplicite

Contre l'empirisme qui ne voit dans les essences que des noms ou des habitudes de l'esprit, Husserl soutient que nous avons une intuition des essences elles-mêmes (Wesensschau) : à partir d'un exemple, fût-il imaginé, la variation libre fait apparaître l'invariant sans lequel la chose ne serait plus ce qu'elle est, sa structure nécessaire. Le rouge, le nombre, la mélodie, l'acte de juger ont chacun une essence idéale que je peux saisir avec évidence, indépendamment de tout fait. La phénoménologie est ainsi une science eidétique, du général et du nécessaire, et non un relevé du seulement existant ; l' de ses héritiers lui restera étrangère.

Idées directrices pour une phénoménologie (Ideen I), §1-4 · Recherches logiques, II

Leibnizinférable

La notion complète de chaque substance individuelle contient a priori tous ses prédicats passés, présents et futurs : être César, c'est avoir de toute éternité l'essence d'où découle tout ce qu'il fera. L'individu est ainsi entièrement déterminé par son essence intelligible, conçue par Dieu avant la création, ce qui est un essentialisme radical.

Discours de métaphysique, §8-13 (la notion complète, le cas de César)

Descartesinférable

Chaque substance a un attribut principal qui constitue son essence : la pensée pour l'esprit, l'étendue pour le corps. Cette détermination d'une nature fixe, antérieure et définissante, relève d'un essentialisme marqué, l'existence du moi étant elle-même connue à travers son essence de chose pensante.

Principes de la philosophie, I, art. 53 · Méditations métaphysiques, II et VI

Spinozaexplicite

Chez Spinoza, l'essence actuelle d'une chose n'est rien d'autre que son conatus, l'effort par lequel elle persévère dans son être : tout, l'homme compris, agit et existe en suivant la nécessité de sa nature. Loin d'être indéterminé, chaque être enveloppe une essence éternelle qui se déduit de la substance ; ce qu'il peut, ce qu'il devient, découle de ce qu'il est.

Éthique, III, prop. 6-7 · Éthique, II, déf. 2

Vedānta (Advaita)inférable

L'identité de chacun n'est pas à construire par ses choix : elle est une essence donnée et éternelle, le , qui précède toute existence et toute action. L'itinéraire spirituel ne crée rien, il dévoile ce qui est déjà : devenir soi, c'est reconnaître l'essence intemporelle que l'avidyā (ignorance) masquait. C'est un essentialisme radical.

Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad, IV · Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya)

Schopenhauerexplicite

Operari sequitur esse : l'agir suit l'être, chacun n'agit que conformément à ce qu'il est déjà, et l'existence ne fait que dérouler une essence donnée d'avance. C'est l'exact contraire de la liberté existentielle : on ne se fait pas, on se découvre déterminé, et la seule liberté est celle, métaphysique, du caractère intelligible.

Essai sur le libre arbitre, chap. III

Rationalismeinférable

La déduction a besoin de prémisses : pour démontrer les propriétés d'une chose, il faut partir d'une définition de son essence, et cette essence doit être saisissable par le seul entendement, sans recours à l'expérience. D'où l'essentialisme de l'école : les choses ont des essences intelligibles et définissables que la raison atteint a priori. déduit ainsi toutes les propriétés de la substance de sa seule définition, et saisit l'essence de la matière comme pure étendue, par l'analyse du morceau de cire plutôt que par les sens. C'est l'inverse exact de l', pour qui aucune essence ne précède l'observation des cas particuliers.

Spinoza, Éthique, I, définitions et premières propositions · Descartes, Principes de la philosophie, partie I

Laoziinférable

Chaque être a une nature propre, sa , que la sagesse consiste à laisser s'accomplir plutôt qu'à contrarier. Vivre bien, ce n'est pas s'inventer librement mais retrouver le (pu), la simplicité non taillée qu'on avait avant que la culture ne la sculpte. L'idéal n'est pas la création de soi mais le retour à une nature donnée.

Dao De Jing, ch. 28 et 19 · Dao De Jing, ch. 32 et 37

Śaṅkarainférable

Il y a en chacun une essence éternelle et déterminée, le soi (), qui ne se fait pas par ses choix mais est de toute éternité ce qu'il est, identique au . L'existence empirique, avec son histoire et ses actes, n'ajoute rien à cette nature : elle la voile seulement. C'est un essentialisme fort, à l'exact opposé de l'idée que l'existence précèderait l'essence, puisque la tâche n'est pas de se créer mais de reconnaître ce que l'on a toujours été.

Upadeśasāhasrī · Commentaire sur la Bhagavad Gītā, II

Socrateinférable

La démarche socratique tient tout entière dans la question qu'est-ce que… ? : qu'est-ce que le courage, la piété, la justice ? Demander la définition, c'est supposer une essence unique et stable derrière la diversité des cas particuliers, que l'examen doit dégager. Connaître cette nature commune importe plus que d'énumérer des exemples.

Platon, Euthyphron · Platon, Lachès et Ménon

Épictèteinférable

Pour Épictète, l'homme a une nature déterminée, la raison, parcelle du logos divin, qui le distingue de l'animal et lui assigne sa fonction propre. Vivre bien n'est pas s'inventer mais accomplir cette nature : agir en être raisonnable, conformément à ce que nous sommes par constitution.

Entretiens, I, 6 et II, 9 · Manuel

Marc Aurèleinférable

Chaque chose a sa nature propre et sa fin : celle de l'homme est de vivre selon la , et toute la morale consiste à accomplir cette essence reçue. Cet stoïcien fait précéder l'existence d'une définition de l'homme, contre toute idée d'une liberté qui se créerait sans modèle.

Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, VIII, 12 · Pensées pour moi-même, X, 2

Sénèqueinférable

Sénèque partage l'essentialisme stoïcien : l'homme possède une nature rationnelle, étincelle du logos, et la sagesse consiste à la porter à son achèvement. La nature a déposé en chacun les semences de la vertu ; les développer, non se créer de rien, est la tâche de l'existence.

Lettres à Lucilius, 76 et 120

Stoïcismeexplicite

Le stoïcisme assigne à l'homme une nature déterminée, la raison, fragment du logos qui ordonne le cosmos ; le telos même se formule comme vivre conformément à la nature. La vie bonne n'est pas auto-invention mais accomplissement de cette essence rationnelle, commune à tous les hommes.

Diogène Laërce, Vies, VII · Cicéron, Des fins, III

Épicureinférable

Épicure lit dans la nature elle-même la fin de l'homme : dès le berceau, avant tout raisonnement, l'animal recherche le plaisir et fuit la douleur. Cette constitution naturelle donnée définit le souverain bien et la vie réussie, un essentialisme des fins naturelles inscrit dans un cadre matérialiste.

Lettre à Ménécée · Cicéron, Des fins, I

Kantinférable

Kant reconnaît à l'homme une nature raisonnable qui n'est pas choisie : c'est l'humanité comme fin en soi, source de la dignité et fondement de la loi morale. Cette essence rationnelle est donnée et universelle ; mais le caractère moral, lui, se conquiert par la liberté, ce qui tempère l'essentialisme sans l'abolir.

Fondements de la métaphysique des mœurs, II · Anthropologie du point de vue pragmatique

Zhuangziinférable

Chaque être a une « manière d'être ainsi de soi-même », le qu'il s'agit de laisser s'accomplir : l'oiseau de mer meurt si on le traite comme un homme, et l'on mutile le canard en voulant lui allonger les pattes. Vivre bien n'est donc pas se créer librement mais épouser sa propre tournure native. Mais cette nature n'est pas une essence fixe et définie une fois pour toutes : elle est fluide, ouverte aux métamorphoses, ce qui retient Zhuangzi d'un essentialisme tranché et le place plus modérément du côté du donné contre l'invention de soi.

Zhuangzi, ch. 18 (l'oiseau de mer) · Zhuangzi, ch. 8 (les pattes du canard)

Cynismeinférable

Le cynisme mesure la vie à la nature (physis) contre la convention (nomos) : il existe une condition humaine naturelle, autosuffisante et sans honte comme celle des animaux, que la civilisation a recouverte et qu'il faut retrouver. La nature est la norme, non une identité à inventer.

Diogène Laërce, Vies, VI

Épicurismeinférable

L'épicurisme fonde l'éthique sur une nature donnée : tout vivant, dès la naissance, recherche le plaisir et fuit la douleur, et c'est cette constitution naturelle qui révèle la fin de l'homme. Bien vivre, c'est suivre la nature bien comprise, non se redéfinir librement.

Épicure, Lettre à Ménécée · Lucrèce, De la nature

Taoïsmeinférable

Le taoïsme tient que chaque être a sa nature spontanée (ziran), reçue du Tao, et s'épanouit en la suivant plutôt qu'en se façonnant. Le sage revient au bloc non taillé (pu), la simplicité originelle, contre les distorsions de l'artifice et de la convention : préserver une nature donnée, non en créer une.

Laozi, Dao De Jing, ch. 28 et 19 · Zhuangzi

Benthaminférable

Toute la science benthamienne repose sur une nature humaine constante : l'homme est gouverné par le plaisir et la peine, partout et toujours. Cette psychologie hédonique donnée est le socle fixe à partir duquel se calculent la morale et la législation, plus qu'une nature à inventer ou à transformer.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, I

Diogène de Sinopeinférable

Diogène suppose une condition humaine naturelle, faite de besoins simples et sans honte comme celle des animaux, que la civilisation a recouverte et qu'il faut retrouver : la nature est une norme à dégager, non une identité à inventer. Mais cette nature reste pour lui un critère négatif, ce qui subsiste une fois l'artifice ôté, sans la métaphysique d'une essence fixe ; d'où une position naturaliste modérée plutôt qu'un essentialisme appuyé.

Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71

Les Lumièresinférable

Le projet d'une science de l'homme suppose une nature humaine universelle et stable : sous la diversité des mœurs, partout les mêmes facultés, les mêmes passions, la même raison. C'est cette identité de fond qui rend possibles des droits valables pour tous et une morale qui ne soit pas le simple reflet des coutumes locales. L'essentialisme reste pourtant modéré : la nature humaine est une, mais ses facultés sont en germe et se développent par l'éducation, de sorte que l'homme est moins une essence figée qu'une capacité à se former.

Hume, Enquête sur l'entendement humain, sect. VIII · Diderot, article « Homme » de l'Encyclopédie

Utilitarismeinférable

L'utilitarisme prend pour donnée une nature humaine hédonique, régie par le plaisir et la peine, socle universel du calcul des utilités. Cette psychologie commune fonde la science morale, même si Mill y greffe l'exigence d'individualité et de développement de soi, ce qui tempère l'essentialisme de Bentham.

Bentham, Principes de la morale et de la législation, I · Mill, L'Utilitarisme

Confucianismeinférable

Le confucianisme suppose une nature humaine commune, tenue pour bonne dans son orthodoxie (les quatre germes de Mencius), mais qui ne s'accomplit que par une longue culture de soi, l'étude et les rites. Essentialisme modéré, donc : une essence donnée, dont la réalisation dépend pourtant tout entière de la formation.

Mencius, II A et VI A · Entretiens, XVII.2

Confuciusinférable

Confucius dit peu de la nature humaine, sinon que par nature les hommes sont proches, par la pratique ils s'éloignent. Le fond commun est ténu, et c'est la culture de soi, l'étude et les rites qui font le gentilhomme : l'essentiel se joue dans la formation plus que dans une essence donnée, d'où une position presque centrale, à peine inclinée vers le donné.

Entretiens (Lunyu), XVII.2 et V.13

Existentialisme

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L'existence précède l'essence : l'être humain n'est d'abord rien de défini, il se fait par ses choix et ses actes. Aucune nature ne nous assigne un destin, et invoquer une essence pour justifier ce que l'on est relève de la mauvaise foi.

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Figures associées: Sartre · Beauvoir
Qui se tient ici
Beauvoirexplicite

Beauvoir reprend la thèse existentialiste selon laquelle, pour l'humain, l'existence précède l'essence : aucune nature ne définit d'avance ce qu'il doit être. Sa formule on ne naît pas femme : on le devient en est l'application la plus célèbre : le féminin n'est pas une essence donnée mais un devenir façonné par la culture, que chacune a pourtant à reprendre dans un projet libre.

Le Deuxième Sexe (1949), t. II, ouverture ("on ne naît pas femme") · Pour une morale de l'ambiguïté (1947)

Sartreexplicite

Pour un objet fabriqué, le coupe-papier, l'essence (le concept de l'artisan) précède l'existence ; la tradition pensait l'homme de même, créé selon une nature humaine conçue par Dieu. Ôtez le créateur, et l'ordre s'inverse pour l'homme seul : il existe d'abord, sans définition préalable, et c'est de n'être d'abord rien qu'il tire l'entière responsabilité de se faire.

L'existentialisme est un humanisme (1946) · L'Être et le Néant, Introduction et 1re partie (le pour-soi)

Existentialismeexplicite

Un objet fabriqué, un coupe-papier, présuppose dans l'esprit de l'artisan le concept et la fonction qui le définissent : son essence précède son existence. Faute d'un Dieu artisan, l'homme ne peut être pensé ainsi : il n'a pas d'essence préalable à réaliser, il existe d'abord et se définit ensuite par ce qu'il fait de lui-même. Le courant retourne ainsi tout l', de à la théologie : il n'y a pas de modèle de l'homme antérieur aux hommes singuliers, et déjà opposait à l'essence hégélienne du système le devenir-soi de l'existant.

L'existentialisme est un humanisme · L'Être et le Néant

Nietzscheexplicite

« Deviens ce que tu es » : il n'y a pas d'essence humaine fixe à réaliser, mais une tâche de création de soi. Le sujet, l'âme, le « je » substantiel sont des illusions grammaticales ; ce que nous sommes est l'œuvre toujours ouverte de l'auto-façonnage, du donner du style à son caractère.

Le Gai Savoir, §290 · Ecce Homo, sous-titre « Comment on devient ce que l'on est »

Transhumanismeexplicite

Il n'y a pas d'essence humaine fixe que l'augmentation viendrait trahir : ce qu'on appelle « nature humaine » est un état transitoire dans un processus d'auto-transformation. L'humain est un chantier inachevé, un pont vers le plutôt qu'une forme accomplie ; sa valeur tient aux capacités et aux expériences qu'un être peut déployer, non à la conservation d'un type. La position reste toutefois naturaliste : elle ne nie pas toute nature donnée, elle en récuse le caractère sacré et définitif.

More, « On Becoming Posthuman » · Bostrom, « Why I Want to Be a Posthuman When I Grow Up »

Nāgārjunaexplicite

L'argument est un raisonnement par l'absurde sur la notion même d'essence : une (svabhāva, l'essence qui ferait qu'une chose serait par elle-même, indépendamment du reste) devrait, par définition, être non produite et invariable ; or tout ce que nous rencontrons naît de causes et de conditions, donc varie. Une essence engendrée serait fabriquée, ce qui contredit son concept. Nāgārjuna retourne ainsi contre l'Abhidharma sa propre analyse : les écoles substantialistes décomposaient les choses en facteurs ultimes (dharma) dotés de nature propre ; il montre que ces facteurs, étant eux-mêmes conditionnés, sont à leur tour . Il faut le distinguer de l'existentialisme : la chose n'est pas vide d'essence pour se créer librement, mais parce que l'idée d'une essence fixe est incohérente.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), ch. XV (l'examen de la nature propre) · Mūlamadhyamakakārikā, ch. XXIV (l'examen des Nobles Vérités)

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Camusinférable

Faute d'ordre divin ou de nature donnée, l'homme se définit par ce qu'il fait de l'absurde : il n'a pas d'essence préalable et se constitue dans la et l'action. Cette proximité avec existentiel reste tempérée par le refus de Camus d'une liberté absolument fondatrice, contrairement aux existentialistes.

Le Mythe de Sisyphe (1942) · L'Homme révolté (1951)

Pragmatismeinférable

Le pragmatisme se défie des essences fixes posées avant l'expérience : les concepts, les espèces, les institutions sont des produits d'une histoire et d'une pratique, façonnés par leurs fonctions plutôt que donnés une fois pour toutes. Dewey, marqué par le darwinisme, pense les formes comme des stabilisations provisoires dans un devenir : le faire et le devenir priment l'être achevé. La tendance est existentialiste au sens large du primat de l'existence sur l'essence.

Dewey, L'Influence de Darwin sur la philosophie (1910) · James, Le Pragmatisme (1907), leçon IV

Le Bouddhainférable

L' et le récusent toute essence fixe et substantielle des êtres : rien ne possède de nature propre stable, tout est processus conditionné, surgi de causes et destiné à se défaire. Il n'y a pas d'âme-substance préalable à découvrir, mais un devenir à comprendre, ce qui éloigne nettement Gautama de l'essentialisme sans pour autant relever de l'existentialisme moderne.

Anattalakkhaṇa Sutta, Saṃyutta Nikāya 22.59 (les agrégats sont impermanents et non-soi) · Dhammapada, XX, 277-279 (tout est impermanent, sans-soi)

Marxexplicite

Marx récuse l'idée d'une essence humaine fixe et a-historique : ce que sont les hommes change avec leur mode de production. La nature humaine n'est pas une abstraction logée en chaque individu mais le précipité de rapports sociaux historiquement déterminés ; elle est un produit de l'histoire, non un donné antérieur à accomplir.

Thèses sur Feuerbach, VI · L'Idéologie allemande, I

Bouddhismeinférable

Le bouddhisme nie toute essence permanente : il n'y a pas de soi (anatta), seulement un flux d'agrégats impermanents et conditionnés, sans noyau substantiel qui persisterait. La négation de l'essence est radicale, mais elle ne débouche pas sur une liberté d'auto-création : c'est l'idée même d'un soi fixe qui se dissout.

Samyutta Nikaya, XXII (les agrégats) · Milindapañha (la parabole du char)

Marxismeexplicite

Le marxisme historicise la nature humaine : il n'est pas d'essence fixe inhérente à l'individu, l'homme est le produit de rapports sociaux qui changent avec les modes de production. Ce que nous sommes n'est pas un donné antérieur mais le résultat, transformable, d'une histoire matérielle.

Marx, Thèses sur Feuerbach, VI · Marx et Engels, L'Idéologie allemande

Lockeinférable

Locke refuse les essences innées : l'esprit naît comme une table rase, et ce qu'une personne devient tient à l'expérience et à l'éducation. En métaphysique, nous n'atteignons que des essences nominales, nos propres classements, non la nature réelle des choses, ce qui ôte à l'essence son rôle déterminant.

Essai sur l'entendement humain, II, 1 et III, 3 · Quelques pensées sur l'éducation

Rousseauinférable

L'homme se distingue de l'animal moins par l'entendement que par la , cette faculté de se transformer indéfiniment qui le laisse sans nature fixée d'avance. Ce que l'homme est, il le devient par son histoire ; sa nature même est d'être indéterminé, ce qui annonce de loin l'idée que l'existence précède l'essence.

Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité

Empirismeinférable

L'empirisme défait les essences : nous ne connaissons que des essences nominales, nos classements, non la nature réelle des choses (Locke), et le moi n'est qu'un faisceau de perceptions (Hume). L'esprit naissant est une page blanche, si bien que ce qu'un homme devient tient à l'expérience, non à une nature innée, sans pour autant un libre auto-façonnement.

Locke, Essai sur l'entendement humain, III, 3 · Hume, Traité de la nature humaine, I, 4

Humeinférable

Hume dissout les essences fixes : nous ne connaissons aucune essence réelle des substances, et le moi lui-même n'est qu'un faisceau de perceptions en flux, sans noyau permanent. Ce que nous devenons se forge par la coutume et l'habitude plus que par une nature assignée, sans pour autant relever d'un libre auto-façonnement, l'homme restant largement façonné.

Traité de la nature humaine, I, 4, 6 · Enquête sur l'entendement humain

Millinférable

Contre l'idée d'une nature fixe à couler dans les moules de la coutume, Mill tient que la nature humaine n'est pas une machine, mais un arbre qui doit croître et se déployer de l'intérieur. Chacun a à choisir son propre plan de vie : l'individualité et le développement de soi l'emportent sur tout modèle préétabli, même si un fond organique demeure à cultiver.

De la liberté, ch. III

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Problèmes

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  • Descriptif Expérience de pensée
    « C'est ma nature » : vérité ou excuse ?

    Invoquer sa nature, « je suis comme ça, je ne peux pas changer », est-ce reconnaître honnêtement ce qu'on est, ou se donner une excuse pour fuir ce dont on reste responsable ?

    une personne qui invoque sa nature
Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • Descriptif
    Se trouver, ou s'inventer ?

    L'injonction « sois toi-même » est elle-même partagée : se réaliser, est-ce mettre au jour un soi déjà là, ou s'inventer librement ? La formule « deviens ce que tu es » tente de tenir les deux.

    se réaliser
  • Descriptif
    Une nature qui oblige ?

    À supposer que nous ayons une nature, nous dit-elle comment vivre ? Connaître ce que nous sommes suffit-il à fixer ce que nous devons devenir, ou y a-t-il un saut de l'un à l'autre ?

    une nature humaine
  • Descriptif
    D'où vient l'essence des choses ?

    Si les choses ont une essence, d'où la tiennent-elles : d'un plan qui les conçoit avant qu'elles soient, de la nature elle-même, d'une convention de notre esprit, ou de rien ?

    l'essence des choses

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    Genre, race : nature ou construction ?

    Les grandes catégories d'identité, le genre, la race, sont-elles ancrées dans une nature, ou des constructions historiques qu'on prend pour des natures ?

    les catégories d'identité
  • Descriptif
    Y a-t-il une nature humaine ?

    Nos conduites s'expliquent-elles d'abord par une nature humaine partagée, ou par la culture qui nous façonne ?

    la nature humaine
  • Descriptif
    Un moi donné ou à faire ?

    Ai-je une nature qui me précède et que j'aurais à découvrir, ou est-ce que je deviens ce que je choisis d'être, sans modèle fixé d'avance ?

    le moiNature du moi

Tous les problèmes →

Citations
L'essence humaine n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux.
Marx · Thèses sur Feuerbach, VI

Voir dans les citations

L'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait.
Sartre · L'existentialisme est un humanisme

Voir dans les citations

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine.
Beauvoir · Le Deuxième Sexe, t. II

Voir dans les citations

Que la nature propre puisse être produite par des causes et des conditions, cela n'a pas de sens : produite par des causes et des conditions, la nature propre serait fabriquée.
Nāgārjuna · Mūlamadhyamakakārikā, XV, 1-2

Voir dans les citations