Rapport à soi· Identité et liberté
Déterminisme dur
Axe: Liberté de la volonté — Sommes-nous réellement libres de nos choix, ou sont-ils déterminés ?
Nos choix résultent de causes qui nous échappent : nature, histoire, inconscient. Le sentiment de liberté vient de ce que nous ignorons ce qui nous détermine, comme une pierre lancée qui se croirait libre de voler.
Courants 6
Afficher les positions inférées (6)
Utilitarismeinférable
La conduite humaine est gouvernée par deux ressorts, le plaisir et la peine, une psychologie largement déterministe qui permet de prévoir et de réformer les comportements par les sanctions. La responsabilité n'y est pas un libre arbitre incausé mais se réinterprète en termes compatibilistes : l'utilitarisme s'attache aux causes qui meuvent les volontés plus qu'à leur prétendue spontanéité.
Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation, I · Mill, Système de logique, VI
Marxismeinférable
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies » : l'action humaine est réelle, mais étroitement par les structures économiques héritées. La position penche du côté du conditionnement social sans nier toute initiative, ce qui la situe en deçà d'un déterminisme strict.
Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)
Empirismeinférable
L'empirisme tend au compatibilisme : la liberté n'est pas une volonté soustraite aux causes, mais le pouvoir d'agir selon ses propres désirs sans contrainte extérieure. Hume montre que cette liberté d'action est non seulement compatible avec la nécessité causale mais la requiert, car sans liens réguliers entre motifs et actes il n'y aurait ni caractère ni imputation. La querelle du libre arbitre tient alors à une confusion de mots plus qu'à un vrai mystère.
Hume, Enquête sur l'entendement humain, VIII · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 21
Taoïsmeinférable
Le sage taoïste n'affirme pas un vouloir autonome : il agit par wu-wei, le non-agir, en s'effaçant pour épouser le cours spontané des choses (ziran). Vouloir, forcer, imposer un moi, c'est contrarier le Tao et s'épuiser ; la liberté véritable est cet accord sans effort avec la nécessité naturelle, plus proche d'une adhésion au déterminé que d'un libre arbitre conquérant.
Laozi, Dao De Jing, ch. 37 et 63 · Zhuangzi
Vedānta (Advaita)inférable
Au plan empirique, le moi incarné (jiva) est lié par le karma et enveloppé dans la maya : ses actes portent leurs fruits et le maintiennent dans le cycle des renaissances, un ordre largement déterminé. La vraie liberté n'est donc pas l'autodétermination d'un vouloir, mais la libération (moksha), reconnaissance que le Soi (atman) est identique au Brahman, par-delà l'ordre causal des actes.
Shankara, Commentaire des Brahma-sutra · Upanishads (Katha, Mundaka)
Bouddhismeinférable
Le bouddhisme tient tout phénomène pour coproduit conditionné : il n'est pas de volonté incausée d'un soi substantiel, et le sentiment d'être un libre auteur procède de l'ignorance. Mais loin du fatalisme, l'intention (cetana) est l'acte karmique par excellence, et elle s'éduque : la voie est un effort réel pour transformer son propre conditionnement, entre déterminisme et libre arbitre.
Samyutta Nikaya, XII · Dhammapada, I
Philosophes 7
Spinozaexplicite
Si tout découle de la nature de Dieu avec la même que les propriétés du triangle découlent de son essence, aucune volonté ne saurait s'en excepter. L'argument explique du même coup l'illusion du : telle une pierre lancée qui se croirait libre, nous avons conscience de nos désirs mais ignorons les causes qui les déterminent.
Éthique, I, prop. 29 et appendice · Lettre 58 à Schuller (la pierre qui se croit libre)
Schopenhauerexplicite
Le mémoire couronné de 1839 établit que tout acte suit nécessairement du caractère inné et des motifs présentés : la liberté d'indifférence est une illusion née de la conscience de faire « ce que je veux », qui masque que je ne choisis pas ce que je veux. Il conserve pourtant, hérité de , la liberté du caractère intelligible : l'être (esse) est libre, l'agir (operari) est nécessaire, et la responsabilité porte sur ce que nous sommes, non sur tel acte isolé.
Essai sur le libre arbitre, chap. III
Humeexplicite
Hume propose une conciliation (le projet de réconciliation) entre liberté et nécessité : la liberté n'est pas l'absence de causes, mais le pouvoir d'agir selon les déterminations de sa volonté, sans contrainte extérieure. Le des actions humaines est même requis pour la responsabilité morale, car c'est le caractère qui rend compte des actes : c'est le classique.
Enquête sur l'entendement humain, sect. VIII (de la liberté et de la nécessité) · Traité de la nature humaine, II, partie III, sect. 1-2
Marxexplicite
Les conditions matérielles déterminent l'action des hommes, mais sans les en rendre simples jouets, car les hommes font leur propre histoire sans la faire arbitrairement, dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies. Cette articulation de la sociale et de l'action transformatrice penche du côté du déterminisme, sans verser dans le fatalisme : la liberté est la maîtrise collective des conditions, non le abstrait.
Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) · L'Idéologie allemande, I (les circonstances font les hommes autant que les hommes font les circonstances)
Afficher les positions inférées (3)
Benthaminférable
Toute conduite humaine est gouvernée par la recherche du plaisir et la fuite de la douleur ; le législateur peut donc agir sur les comportements en pesant sur les motifs au moyen de sanctions, qui ajoutent une peine ou un plaisir à la balance. Cette psychologie des mobiles suppose des actions par leurs causes, condition même de l'efficacité du calcul pénal, sans que Bentham thématise la question métaphysique du .
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. III et X (les mobiles et leur action)
Sénèqueinférable
Tout est régi par l'enchaînement du destin et la nécessité de la . La liberté n'est pas de s'y soustraire mais d'y consentir par la raison, ce qui relève d'un stoïcien : la nécessité cosmique laisse intacte la liberté intérieure de l'assentiment.
De la providence, V (Dieu lui-même est lié par la nécessité qu'il a une fois posée) · Questions naturelles, II, 35-38 (le destin et l'ordre des causes)
Le Bouddhainférable
Rien ne surgit d'une volonté incausée : tout phénomène est coproduit conditionné (paticca-samuppada), et le moi qui se croit auteur libre est lui-même un agrégat sans substance. Mais le Bouddha n'enseigne pas le fatalisme, qu'il reproche à Makkhali Gosala : l'intention (cetana) est l'acte même, karmiquement décisif, et elle peut être transformée par l'entraînement. La voie suppose donc un effort réel, entre le déterminisme du conditionnement et l'illusion du libre arbitre.
Samyutta Nikaya, XII (la coproduction conditionnée) · Anguttara Nikaya (réfutation du fatalisme)
Argument
- Partout où nous cherchons, nous trouvons des causes : à l'examen, aucun phénomène ne se révèle sans antécédent. Le monde physique paraît , tout effet y ayant une cause elle-même physique.
- Une décision est un événement parmi d'autres, porté par un cerveau physique inscrit dans cette même trame causale.
- En vertu du , rien n'arrive sans raison qui le détermine ; prêter à la seule volonté un pouvoir sans cause serait une exception sans justification.
Donc Nos décisions sont donc par leurs causes, comme tout autre événement.
Voir la pageArgument
- Mes choix découlent de ce que je suis : mon caractère, mes désirs, les raisons qui me pèsent.
- Or ce que je suis, je ne l'ai pas posé à partir de rien : il vient de mon hérédité, de mon histoire, de circonstances que je n'ai pas choisies.
- Pour en être vraiment l'auteur premier, il faudrait m'être créé moi-même, donc exister avant d'exister : la régression n'a pas de terme.
Donc Nul n'étant cause de soi, nul n'est l'auteur premier de ses choix.
Voir la pageObjection
- L'argument suppose que tout effet est entièrement fixé par ses causes. Or la physique quantique décrit des événements fondamentaux qui ne sont que probables, non déterminés.
- Si l' vaut au niveau le plus fin, « tout a une cause » ne signifie plus « tout est joué d'avance » : une même cause peut laisser ouvertes plusieurs issues.
- La survit, rien ne surgit de rien ; mais sa conclusion déterministe, elle, ne suit plus : le réseau des causes laisse du jeu.
Donc Donc la clôture causale ne prouve pas le strict : l'avenir n'est peut-être pas entièrement fixé.
Voir la pageObjection
- Tenir quelqu'un pour responsable, le louer ou le punir, suppose qu'il aurait pu qu'il ne l'a fait.
- De même, délibérer n'a de sens que si l'issue n'est pas déjà jouée au moment où l'on pèse le pour et le contre.
- Un déterminisme strict retire ces deux présupposés d'un coup, et avec eux une part de ce qui structure le droit et la vie morale.
- Ce coût n'est pas une réfutation, mais il pèse : une thèse qui dissout la responsabilité doit en payer le prix, ou montrer comment la sauver autrement.
Donc Un déterminisme strict prive donc la responsabilité de son fondement habituel.
Voir la pageAgir selon ses propres raisonsExerciceProposée · Le compatibilisme
Pour le , être libre n'est pas échapper aux causes, mais agir selon ses propres raisons plutôt que sous la contrainte. Encore faut-il distinguer les désirs que l'on approuve vraiment de ceux qui nous mènent malgré nous, une habitude, une pression, une impulsion. Cet exercice apprend à reconnaître quand un choix vient bien de vous, et à réaligner votre action sur ce que vous voulez vouloir.
- Choisissez une décision en cours ou un comportement qui revient et vous interroge : une dépense, une réponse trop vive, un oui que vous regrettez.
- Demandez-vous d'où il vient : de raisons que vous pourriez défendre à tête reposée, ou d'une contrainte, d'une habitude, d'une pression que vous subissez ?
- Posez la question décisive : ce désir qui vous pousse, voulez-vous l'avoir ? Agiriez-vous de même en suivant vos propres raisons ?
- S'il vient de vous, assumez-le pleinement : il est libre au sens qui compte, même s'il a des causes.
- S'il vous est imposé, cherchez un geste concret pour reprendre la main : différer, poser une limite, retrouver la raison que vous endossez.
Le compatibilisme ne promet pas d'échapper à toute cause : il ne s'agit pas de se vouloir sans passé ni penchants, mais de distinguer agir selon ses raisons et agir sous la contrainte. La frontière n'est pas toujours nette ; dans le doute, demandez-vous si, mieux informé et sans pression, vous feriez le même choix.
Comprendre plutôt que blâmerAttitudeInspirée de Spinoza
Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre.
tenait que rien n'arrive sans cause, et que comprendre les causes d'un acte desserre l'emprise de la colère ou de la rancune qu'il inspire. Tenir cette posture, c'est, devant un tort, remplacer le « à qui la faute ? » par le « qu'est-ce qui a rendu cela possible ? » : l'indignation et la culpabilité, qui supposent qu'on aurait pu faire autrement, perdent de leur force, et l'on décide de la suite à tête reposée.
Comprendre n'est ni excuser ni se résigner : on peut saisir la cause d'un tort et s'y opposer fermement. Gardez-vous aussi du fatalisme, « tout est déterminé, donc je ne fais rien » : votre réflexion et vos efforts comptent eux-mêmes parmi les causes de ce qui suivra.
- Descriptif Mise en situationAurais-je pu agir autrement ?
On reproche à cet homme un délit qu'il reconnaît, mais son histoire et son cerveau l'y ont poussé : pouvait-il vraiment agir autrement, et si non, en est-il responsable ?
un choix - Descriptif Mise en situationUne cause qui disculpe
Quand une cause précise, ici une tumeur au cerveau, est à l'origine d'un acte, on hésite à tenir l'auteur pour responsable : mais cette cause diffère-t-elle vraiment des mille autres, hérédité, histoire, chimie, qui pèsent sur chacun de nos choix ?
un acte - DescriptifQui décide en moi ?
Suis-je transparent à moi-même quand je choisis, ou des forces que j'ignore décident-elles à ma place sous l'apparence d'un choix libre ?
le moi - DescriptifLe choix dans l'ordre des causes
Un choix est un événement du monde physique : s'inscrit-il dans la même chaîne de causes que tout le reste, au point d'être en principe prévisible ?
un choix - DescriptifDéterminisme ou fatalisme ?
Si tout a une cause, mes efforts sont-ils vains, puisque l'issue serait de toute façon écrite, ou comptent-ils au contraire, étant eux-mêmes des causes parmi les autres ?
mes efforts