Rapport au monde· Travail et techniquedifficulté
Sens du travail
Le travail nous accomplit-il, nous aliène-t-il, ou n'est-il qu'une nécessité ?
Le travail est-il le lieu où l'on se réalise et trouve sa place parmi les autres, ou ce qui nous épuise et nous dépossède, du temps pris sur le reste de l'existence ? Y voir un accomplissement peut nous réduire à notre métier ; n'y voir qu'une corvée peut vider de sens une part énorme de nos journées. Se positionner, c'est dire quelle place le travail mérite dans une vie réussie.
Accomplissement
4Par le travail, l'être humain transforme le monde et se transforme lui-même : il objective ses facultés, gagne la reconnaissance d'autrui et se forme comme sujet. Le travail est ainsi un chemin d'humanisation, non une simple corvée.
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Baconinférable
La « Maison de Salomon » fait de l'enquête sur la nature une œuvre collective, répartie en tâches coordonnées, et la place au sommet de la dignité humaine : transformer le monde par un labeur méthodique honore l'homme et l'accomplit, loin d'être une simple corvée. Reste que Bacon valorise ce travail pour ses fruits et l'utilité qu'il produit, ce qui en garde une part instrumentale.
La Nouvelle Atlantide (la Maison de Salomon)
Hegelexplicite
Le travail forme celui qui l'accomplit : c'est en façonnant la chose que le serf de la dialectique du maître et de l'esclave se donne une conscience de soi que le maître, jouisseur oisif, a perdue. Mais Hegel voit aussi, dans la société civile moderne, le travail qui dépossède et engendre la plèbe misérable, amorçant l'analyse de l' que reprendra.
Phénoménologie de l'esprit, ch. IV (maître et esclave) · Principes de la philosophie du droit, §189-245 (système des besoins, la plèbe)
Zhuangziextrapolée
Les figures d'artisans accomplis, le boucher, le charron, le sculpteur de cloches, suggèrent que le travail bien fait peut être un lieu d'épanouissement et même de communion au , quand le geste devient sans effort. Mais cet accomplissement tient à la spontanéité retrouvée, non au labeur ni à la production utile : l'arbre tordu et « inutile » est précisément celui qui, ne servant à rien, vit pleinement sa vie. L'éloge oscille ainsi entre l'art comme voie et la valorisation d'un loisir libre, contre l'utilité affairée.
Zhuangzi, ch. 3 (le boucher Ding) · Zhuangzi, ch. 4 (l'arbre inutile)
Beauvoirinférable
Beauvoir voit dans le travail et l'activité productive un levier décisif d'émancipation : accéder au travail, c'est pour la femme conquérir l'indépendance économique et la transcendance par le projet, contre l'enfermement dans l'immanence domestique. Le travail aliéné existe (et relève alors de l'oppression), mais le travail librement assumé est d'abord voie d'accomplissement.
Le Deuxième Sexe (1949), t. II, "Vers la libération" (le travail et l'indépendance)
Aliénation
3Dans ses formes dominantes, le travail dépossède le travailleur : il devient étranger à son activité, à son produit et à lui-même, réduit à un rouage cadencé par la machine. Le sens du travail est confisqué tant que ses conditions ne sont pas transformées.
Explorer cette position →Marxismeexplicite
Le travail est tenu pour l'activité où l'homme s'objective et se réalise : il imprime sa marque sur la nature et s'y reconnaît. C'est ce qui rend le diagnostic si sévère sous le capital : l'aliénation n'est pas une simple peine ni une mauvaise paie, mais le retournement de cette activité contre celui qui l'exerce, selon quatre dépossessions : du produit, qui appartient à un autre et lui fait face comme une puissance étrangère ; du procès de travail, subi et non choisi ; de la nature générique, ce qui fait de l'homme un être créateur ; et des autres hommes, réduits à des concurrents. Le marxisme déplace ainsi la question du travail de la rétribution vers la forme même de l'activité : même bien payé, le travail salarié reste mutilant tant que l'ouvrier ne maîtrise ni sa fin ni son procès.
Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, « Le travail aliéné » · Marx, Le Capital, livre I
Marxexplicite
Le travail est par essence l'acte par lequel l'homme s'objective et se reconnaît dans ce qu'il produit : c'est cette définition positive qui rend mesurable sa perversion. Or, dès lors que le produit appartient à un autre et que l'ouvrier vend sa force comme une marchandise, ce qui devait l'accomplir le mutile : Marx décompose cette aliénation en quatre dépossessions, du produit, de l'acte même de produire, de l'essence générique de l'homme, et d'autrui. Contre les économistes qui prennent ce rapport pour un fait naturel et contre qui n'en voyait que la version religieuse, il l'enracine dans la propriété privée et les rapports de production : le poids dominant va donc à l' comme vérité du travail présent, l'accomplissement restant l'horizon d'un travail libéré.
Manuscrits de 1844, premier manuscrit (le travail aliéné) · Le Capital, livre I, sur le <c>travail abstrait</c> et le <c>fétichisme</c>
Voir plus (1)
Sartreinférable
Sous l'influence du , Sartre analyse le travail dans la rareté comme le lieu où la praxis humaine se fige en pratico-inerte, se retourne contre ceux qui l'ont produite et engendre l'aliénation. Le travail demeure néanmoins le mode par lequel l'homme transforme le monde et s'y objective, ce qui lui laisse une part d'accomplissement possible, par-delà sa figure aliénée dominante.
Critique de la raison dialectique (1960), la rareté, le pratico-inerte, l'aliénation
Nécessité, le loisir comme fin
4Le travail répond aux besoins de la vie, mais il n'est pas la fin de l'existence : c'est le loisir, entendu comme temps libéré pour la pensée, l'action ou la contemplation, qui donne son sens à la vie humaine. Nous travaillons pour pouvoir ne pas travailler.
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Aristoteinférable
Le travail manuel et mercenaire est banausique : nécessaire à la vie mais avilissant pour l'âme, il occupe l'esclave et l'artisan afin de libérer le citoyen pour le loisir (scholè), la politique et la contemplation. Le travail relève de la nécessité, non de l'accomplissement.
Politique, I, 5-7 ; VIII, 2
Platoninférable
La cité naît de ce que nul n'est autosuffisant : la division du travail répond à la nécessité de pourvoir aux besoins, chacun produisant le mieux ce pour quoi sa nature le destine. Le travail artisanal vaut comme fonction au service du tout plus que comme accomplissement de soi, l'épanouissement le plus haut restant réservé à la vie contemplative du philosophe.
République, II, 369b-371e · République, IV, 421e-423d
Diogène de Sinopeinférable
Le seul labeur qui vaille, pour Diogène, est l'effort sur soi (ponos), l'entraînement à la vertu ; le travail rémunéré, l'amassage de richesses et la course aux occupations utiles relèvent de la servitude conventionnelle qui enchaîne aux besoins factices. Mendiant assumé, il tient l'oisiveté studieuse du sage pour la fin, et l'activité affairée pour un moyen au mieux toléré : on ne travaille que pour pouvoir cesser de dépendre. La valeur n'est pas dans la production mais dans la liberté conquise en s'en passant.
Diogène Laërce, Vies, VI, 49 et 56
Thomas d'Aquininférable
Le travail relève d'abord de la nécessité de pourvoir à la vie, mais Thomas, héritier de la règle monastique, lui reconnaît une dignité que l'Antiquité grecque lui refusait : il discipline le corps, écarte l'oisiveté et permet l'aumône. Il reste pourtant ordonné à une fin plus haute, le loisir contemplatif (otium) où l'esprit se tourne vers Dieu, qui demeure supérieur à la vie active. D'où un poids partagé entre la nécessité et une forme d'accomplissement.
Somme théologique, IIa-IIae, q. 187, a. 3 ; q. 182 (vie active et contemplative)
Le travailleur ne s'affirme donc pas dans son travail, mais s'y nie ; ne s'y sent pas à l'aise, mais malheureux.Marx · Manuscrits de 1844