Les questions

Rapport à soi· Existerdifficulté

Tonalité du réel

Le monde est-il fondamentalement bon ou marqué par le tragique ?

La même existence peut se lire comme un don digne de confiance ou comme une lutte sans réconciliation finale, et cette teinte de fond colore d'avance nos joies comme nos malheurs. Se positionner, c'est dire si l'espérance est lucidité ou aveuglement.

OptimismemétaphysiquePenséetragique
Les pôles, et qui les tient

Optimisme métaphysique

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Le réel est fondamentalement ordonné et orienté vers le bien : le mal n'est qu'une ombre locale dans un tableau d'ensemble harmonieux ou en progrès. Même les épreuves de l'histoire participent d'une rationalité qui les dépasse.

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Figures associées: Leibniz · Hegel
Qui se tient ici
Leibnizexplicite

Rien n'arrive sans , pas même la création : si Dieu a fait exister ce monde plutôt qu'un autre parmi l'infinité des mondes possibles qu'il conçoit, c'est que sa sagesse et sa bonté lui ont fait choisir celui qui réalise le maximum de perfection avec le minimum de moyens, le meilleur des mondes possibles. Le mal n'y est donc pas un démenti mais une part calculée : Dieu le permet là où il conditionne un plus grand bien d'ensemble. Cet optimisme répond au scandale du mal en transformant une objection contre la providence en conséquence de la perfection divine, raisonnement que raillera dans Candide à travers Pangloss.

Essais de théodicée, §8-10 et §225 (le meilleur des mondes possibles) · Discours de métaphysique, §3 (Dieu fait tout de la manière la plus parfaite)

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Sénèqueinférable

L'univers est gouverné par une rationnelle et bienveillante : tout ce qui arrive concourt au bien du tout, et ce qui paraît un mal n'est qu'une épreuve ou une apparence. Cette confiance dans l'ordre divin du monde relève d'un optimisme métaphysique, loin de toute vision tragique d'un cosmos indifférent.

De la providence, I-II (rien de mal ne peut arriver à l'homme de bien)

Hegelinférable

Malgré l'abattoir de l'histoire, le monde est au fond rationnel et ordonné vers le bien : le mal et la souffrance sont des moments que le tout et réconcilie. La réconciliation (Versöhnung) de l'esprit avec l'effectivité, non la résignation au tragique, est le dernier mot du système.

Principes de la philosophie du droit, Préface · Leçons sur la philosophie de l'histoire (Leçons)

Taoïsmeinférable

L'univers taoïste est foncièrement bienveillant et fiable pour qui s'accorde à lui : le nourrit toute chose sans la posséder, et l'ordre spontané du monde pourvoit de lui-même quand l'homme cesse de le contrarier. Le mal et le désordre naissent du forçage humain, non d'une faille du cosmos : il y a là une confiance profonde dans l'ordre des choses.

Laozi, Dao De Jing, ch. 34, 51 · Laozi, Dao De Jing, ch. 73

Épicureinférable

L'univers, infini en atomes et en mondes, n'est ni hostile ni tragique : une fois dissipées les craintes des dieux et de la mort, la nature offre tout ce qu'il faut au bonheur, le bien étant facile à atteindre. Cet optimisme thérapeutique, où le bonheur est à la portée de tous, écarte la vision tragique sans verser dans une providence bienveillante.

Lettre à Ménécée, 122 et 133 (le bonheur accessible, le sage et le destin) · Maximes capitales, XXVII-XXVIII (l'amitié et la confiance)

Laoziinférable

Le monde n'est pas réglé par une providence bienveillante : « le ciel et la terre ne sont pas bienveillants, ils traitent les dix mille êtres comme des chiens de paille », avec l'indifférence d'un processus impersonnel. Pourtant ce cours impersonnel n'est pas tragique : qui s'y accorde trouve la paix, et l'alternance des contraires garantit qu'aucun extrême ne dure. C'est une tonalité sereine et sans illusion plutôt qu'un optimisme métaphysique.

Dao De Jing, ch. 5 · Dao De Jing, ch. 2 et 58

Lucrèceinférable

L'univers infini en atomes et en mondes n'est ni bon ni mauvais, ni fait pour nous : indifférent, il n'offre ni providence consolante ni hostilité tragique. Une fois dissipées les peurs des dieux et de la mort, la nature suffit au bonheur, le bien étant facile à atteindre. Cet optimisme thérapeutique côtoie pourtant la conscience aiguë de la fragilité du monde, voué lui aussi à se défaire, ce qui retient de tout enthousiasme cosmique : c'est un optimisme sobre, sans tragique mais sans providence.

De la nature des choses, II, 1090-1174 (la nature sans dieux ; le monde déclinant)

Marc Aurèleinférable

Le monde providentiel est foncièrement bon et ordonné, ce qui range Marc Aurèle du côté de l'optimisme métaphysique : tout ce qui arrive convient au tout. Mais sa contemplation incessante de la vanité, du flux et de l'oubli donne à cet ordre une coloration mélancolique qui retient la position loin de l'optimisme serein d'un .

Pensées pour moi-même, II, 3 · Pensées pour moi-même, IV, 23 · Pensées pour moi-même, IV, 32

Épicurismeinférable

Le monde n'est pas tragique pour l'épicurien : la nature, bien comprise, offre tout ce qu'il faut au bonheur, car ce qui est nécessaire est facile à obtenir et ce qui est difficile n'est pas nécessaire. Sans providence bienveillante, l'univers reste néanmoins accueillant, ce qui justifie un optimisme mesuré quant à la possibilité d'une vie sereine.

Épicure, Maximes capitales, XV et XXI · Lucrèce, De la nature des choses, livre V

Zhuangziinférable

Le monde n'est pas réglé par une providence bienveillante et n'a pas de sens donné d'avance : il est un flux impersonnel de transformations sans dessein. Pourtant ce cours n'a rien de tragique pour Zhuangzi : qui s'y accorde y trouve une joie sans cause et une liberté de jeu, car la mort même n'est qu'un tour de la roue. La tonalité est sereine et insouciante plutôt qu'optimiste ou tragique, ce qui penche légèrement du côté d'un accueil heureux du réel.

Zhuangzi, ch. 18 (Parfaite joie) · Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)

Pensée tragique

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Le monde n'est ni rationnel ni bienveillant : la souffrance, le conflit et le non-sens sont au cœur de l'existence et aucune harmonie finale ne viendra les racheter. La lucidité commande de regarder ce fond tragique en face plutôt que de l'embellir.

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Figures associées: Schopenhauer · Camus
Qui se tient ici
Schopenhauerexplicite

Le pessimisme n'est pas chez lui une humeur mais une thèse argumentée : le vouloir étant manque infini, la souffrance est essentielle à la vie et non accidentelle, le plaisir n'étant que la cessation momentanée d'une douleur. Aux systèmes du progrès et de l'harmonie finale, il oppose l'évidence des hôpitaux, des prisons et des champs de bataille.

Le Monde comme volonté et comme représentation, §59

Camusexplicite

Le monde est sans providence ni harmonie cachée : c'est une pensée tragique, où l'homme affronte un univers indifférent qui ne répond pas à sa demande. Camus tient pourtant cette lucidité loin du désespoir, ce qui en fait un tragique assumé plutôt qu'un nihilisme.

Le Mythe de Sisyphe (1942) · Noces (1939)

Meursaultexplicite

Meursault ne cherche jamais dans les événements un sens ou une intention cachée : les choses lui arrivent comme le soleil chauffe ou la mer porte, sans bienveillance ni hostilité. Le même astre qui rend voluptueux le bain accable de sa puissance aveugle sur la plage : c'est le signe d'un univers sans providence, où nulle harmonie ne veille sur les hommes. Devant ce monde, il se tient sans révolte ni consolation métaphysique : une lucidité tranquille qui n'attend de la nature aucune tendresse qu'elle n'a pas.

Partie I, chapitre 6 : le soleil, puissance aveugle ni bienveillante ni hostile · Partie I, chapitre 2 : le regard distant et sensoriel sur le monde

Nietzscheexplicite

Dès la , Nietzsche pense le fond du réel comme chaos douloureux, sans providence ni harmonie préétablie : c'est la pensée tragique. Mais contre le pessimisme résigné de , il en fait l'occasion d'une affirmation dionysiaque, d'où une position tragique sans être extrême.

La Naissance de la tragédie · Le Gai Savoir, §370

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Sartreinférable

L'existence est contingente et sans justification : l'être-en-soi est de trop, gratuit, et la conscience surgit dans un monde qui ne lui promet rien. La condition humaine est marquée par l'angoisse, le délaissement et le désespoir, et par l'échec de tout désir d'absolu (l'homme est une passion inutile). Cette tonalité tragique de la finitude penche nettement vers la pensée tragique, sans aller cependant jusqu'à un pessimisme défaitiste, puisque la liberté reste un point d'appui.

L'Être et le Néant, conclusion (l'homme est une passion inutile) · La Nausée (la contingence, l'être de trop)

Beauvoirinférable

La condition humaine est foncièrement ambiguë : nous sommes à la fois liberté et facticité, sujet et chose, conscience et corps voué à la mort, sans réconciliation possible dans une harmonie garantie. Beauvoir assume cette tension comme une donnée tragique de l'existence, qu'il s'agit de vivre lucidement plutôt que de fuir, sans pour autant verser dans le désespoir.

Pour une morale de l'ambiguïté (1947), l'ambiguïté de la condition humaine

Existentialismeinférable

Le réel existentialiste est contingent, gratuit, sans garantie rationnelle : la nausée devant l'existence brute et l'angoisse de la liberté donnent au courant une tonalité tragique, proche du sentiment de . Elle reste toutefois tempérée par la confiance dans l'engagement et l'action.

La Nausée · Kierkegaard, Le Concept d'angoisse

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Problèmes

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  • Descriptif Expérience de pensée
    L'ordre du monde a-t-il un auteur ?

    L'ordre, la complexité et le réglage si précis du monde réclament-ils un auteur, ou peuvent-ils naître de processus aveugles comme la sélection naturelle ?

    l'ordre du mondeExistence de Dieu
  • Descriptif
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    l'ordre des chosesLe sens de la vie
  • Descriptif
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    Quand s'effacent les cadres qui donnaient sens, Dieu, l'Histoire, le progrès, reste-t-il un sens possible, ou s'ouvre le vertige où plus rien ne vaut rien ?

    les cadres du sensLe sens de la vie
  • Descriptif
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    On peut sauver la bonté de Dieu en lui ôtant la toute-puissance : un Dieu qui se retire et se limite, ou face auquel le mal serait un principe rival qu'il ne crée pas.

    la nature de DieuLe problème du mal
  • Descriptif
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    La souffrance porte-t-elle un sens, inscrite dans un ordre qui lui fait une place, ou lui en prêtons-nous un après coup, pour la rendre supportable ?

    la place de la souffrance dans un ordreSens de la souffrance

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Citations
Il s'ensuit de la suprême perfection de Dieu qu'en produisant l'univers il a choisi le meilleur plan possible.
Leibniz · Monadologie, §55 ; Théodicée

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L'optimisme, quand il n'est pas le bavardage inconsidéré de ceux qui n'abritent que des mots sous leurs fronts plats, m'apparaît comme une manière de penser non seulement absurde, mais vraiment infâme : une amère dérision des souffrances innommables de l'humanité.
Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, §59

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