Les questions

Rapport au vrai· Croire et savoirnoyaudifficulté

Le but de la philosophie

À quoi sert la philosophie ?

Quiconque ouvre un livre de philosophie en attend quelque chose : comprendre enfin le monde, changer la société, apprendre à mieux vivre, ou se défaire des questions mal posées, quand une opinion répandue ne la juge pas tout simplement inutile, dépassée par les sciences. Les philosophes eux-mêmes n'ont cessé de se disputer leur propre vocation ; ce site, qui vous invite à élaborer votre vision du monde, prend lui-même position dans ce débat.

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Les pôles, et qui les tient

Comprendre le monde

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La philosophie accomplit sa vocation en comprenant : saisir l'ordre des choses, rendre le réel intelligible, est la plus haute activité dont nous soyons capables, et n'a pas à servir autre chose qu'elle-même. Le savoir n'est pas ici un moyen mais la fin : la pensée vient embrasser ce qui est, comme la chouette de Minerve prend son envol au crépuscule.

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Figures associées: Aristote · Hegel
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Hegelexplicite

La philosophie ne prescrit pas au monde ce qu'il doit être : elle vient toujours trop tard pour cela, quand une figure de la vie a déjà vieilli et qu'on ne peut plus que la comprendre. Elle saisit son temps par la pensée, elle ne le devance pas. D'où sa réserve envers les réformateurs qui opposent au réel le vœu d'un devoir-être. Et « ce qui est rationnel est effectif » ne bénit pas le donné : effectif (wirklich) ne désigne pas tout ce qui existe, mais ce qui accomplit son concept.

Principes de la philosophie du droit, Préface · Encyclopédie des sciences philosophiques, §6 remarque (le sens de « effectif »)

Idéalisme allemandexplicite

Pour l'idéalisme allemand, la philosophie n'est ni exercice de vie ni critique du langage : elle est le savoir qui dans un système. Contre la limite que imposait à la raison, elle prétend connaître l'absolu lui-même, non plus au-delà des phénomènes mais comme le tout de ce qui se déploie. en donne l'image fameuse : la pensée vient comprendre son époque une fois celle-ci accomplie.

Hegel, Principes de la philosophie du droit (Préface) · Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques

Aristoteexplicite

La science première naît de l'étonnement et se recherche pour elle-même, non pour son utilité : comme l'homme libre, elle est à elle-même sa propre fin. Et la vie théorétique, activité de ce qu'il y a de plus divin en nous, est le bonheur le plus haut. Aristote réserve pourtant une part à la visée pratique : l'éthique ne s'étudie pas pour savoir ce qu'est la vertu, mais pour devenir bon.

Métaphysique, A, 1-2 · Éthique à Nicomaque, X, 7-8 · Éthique à Nicomaque, II, 2 (1103b)

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Schopenhauerexplicite

La philosophie ne transforme pas le monde et n'édicte pas de règles : elle interprète et déchiffre l'existence donnée, répétant en concepts abstraits l'énigme que le monde pose. Contemplation d'abord, donc ; mais cette compréhension débouche sur la seule chose qui importe vraiment, la question de la délivrance, ce qui la teinte de transformation de soi.

Le Monde comme volonté et comme représentation, §53

Arguments et objections (3)
ArgumentLa théôria, activité la plus hauteToute activité vise une fin hors d'elle, sauf celle qu'on veut pour elle-même ; or comprendre est désiré pour soi seul, le seul savoir libre. C'est aussi l'activité la plus autosuffisante, qui exerce le plus haut de nous sur le plus haut à connaître : la philosophie accomplit là sa vocation. Voir la page
ObjectionAttaque la positionLa chouette de Minerve arrive trop tardLa contemplation se veut neutre, mais toute pensée surgit d'un rapport de forces : dire l'ordre existant « rationnel », c'est déjà le légitimer. La chouette de Minerve vole au crépuscule ; comprendre sans agir laisse le monde tel quel, donc consent à ses injustices. Voir la page
ObjectionAttaque la positionLa science a pris le relaisLa philosophie fut le savoir total ; mais chaque question qui trouve une méthode d'enquête empirique devient une science et quitte son giron : physique, psychologie, anthropologie, sciences cognitives, jusqu'à l'esprit et la nature humaine. Le rapport de la philosophie et des sciences tournerait ainsi à une lente cession : ce qui lui reste ressemble moins à un domaine qu'à un résidu, et « la philosophie est morte », tranche un physicien, faute d'avoir suivi. Voir la page

Transformer le monde

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Interpréter le monde ne suffit pas : ce qui importe, c'est de le transformer. Une philosophie qui laisse les choses en l'état trahit sa tâche ; penser, c'est critiquer les injustices et les dominations, éclairer l'action collective, travailler à l'émancipation. La valeur d'une idée se mesure à ce qu'elle change dans le monde.

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Figures associées: Marx
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Marxexplicite

La onzième des Thèses sur Feuerbach retourne la vocation de la philosophie : interpréter le monde, comme les philosophes s'y sont bornés, laisse intactes les conditions matérielles qui produisent la misère et l'aliénation. La critique doit devenir pratique : s'incarner dans les luttes qui transforment les rapports sociaux, jusqu'à ce que la philosophie s'accomplisse en se réalisant.

Thèses sur Feuerbach, XI · L'Idéologie allemande (1846)

Arguments et objections (3)
ArgumentTransformer, non seulement interpréterNulle pensée n'est neutre : décrire l'ordre existant, c'est déjà le conforter. La justesse d'une idée s'éprouve dans la pratique, en changeant le monde et en émancipant ceux qu'il écrase. La philosophie se juge donc à ce qu'elle transforme, non à ce qu'elle contemple. Voir la page
ObjectionAttaque la positionAgir sans comprendre, c'est agir en aveugleMesurer une idée à ses effets confond le vrai et l'efficace : une croyance fausse peut mobiliser, une vérité rester sans effet. Et l'on ne transforme bien que ce qu'on a compris : la théorie précède l'action, elle ne la suit pas. Voir la page
ObjectionAttaque la positionUn avis sur tout, un savoir sur rienLe monde se transforme par des leviers distincts, l'expertise technique, le pouvoir institutionnel, l'action politique organisée ; le philosophe n'est le maître d'aucun. Il ne pèse plus qu'en devenant figure médiatique, un avis sur tout à l'antenne, régnant sur la et non sur le savoir ; et celui qui refuse ce rôle écrit pour ses pairs. Le rapport de l'interprétation et de la transformation se retourne : la promesse d'agir se fait attendre. Voir la page

Se transformer soi-même

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La philosophie est un exercice avant d'être un discours : une manière de vivre qui travaille les désirs, les peurs et les jugements pour transformer celui qui la pratique. « Vaine est la parole du philosophe qui ne soigne aucune souffrance humaine » : elle vaut comme médecine de l'âme et art de vivre, non comme système.

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Figures associées: Hadot · les stoïciens · Épicure
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Épicureexplicite

La philosophie est une médecine de l'âme : sa parole est vaine si elle ne soigne aucune souffrance. Jeune ou vieux, il n'est jamais trop tôt ni trop tard pour philosopher, c'est-à-dire pour travailler à la santé de l'âme ; même l'étude de la nature n'a d'autre fin que de dissiper les craintes, des dieux et de la mort, qui troublent la vie.

Lettre à Ménécée, 122 · Maximes capitales, XI

Stoïcismeexplicite

La philosophie stoïcienne est un exercice (askêsis) plus qu'un savoir : une discipline quotidienne du jugement, du désir et de l'action, dont la matière est la vie même de celui qui la pratique. La physique et la logique y gardent leur place, mais au service de l'art de vivre : connaître l'ordre du monde, c'est apprendre à y consentir.

Épictète, Entretiens, I, 15 · Sénèque, Lettres à Lucilius, 16

Arguments et objections (3)
ArgumentLa philosophie comme manière de vivreChez les Anciens, philosopher était une manière de vivre faite d'exercices travaillant désirs et peurs, non un corps de doctrines. Ce qui nous trouble tient à nos passions mal réglées, non au manque de théories ; une doctrine qui ne change pas qui la tient reste lettre morte. Voir la page
ObjectionAttaque la positionSe soigner, ou chercher le vrai ?La philosophie-exercice se juge à son bienfait ; mais ce qui console n'est pas forcément vrai, et une illusion apaise mieux qu'une vérité amère. Se retourner vers son propre salut peut de plus détourner du monde et des autres. Voir la page
ObjectionAttaque la positionLe développement personnel fait mieuxLe projet de mieux vivre s'est réparti entre des psychothérapies éprouvées, un coaching plus incertain et un rayon de librairie inégal ; la plus rigoureuse de ces voies, la thérapie cognitive, se réclame ouvertement d'Épictète et a fait de l'idée que nos troubles naissent de nos jugements un protocole que l'on peut évaluer. Pour bien des difficultés précises, ces héritiers paraîtraient plus praticables que l'original : le soin de soi aurait changé de mains. Voir la page

Clarifier la pensée

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La philosophie ne délivre ni vérités sur le monde ni recettes de vie : elle apprend à penser. Sa tâche est d'examiner d'un œil critique toute croyance, toute prétention, tout concept, d'en éprouver les fondements et de dénouer les confusions ; à sa pointe, elle montre que bien des grands problèmes sont des nœuds du langage, à dissoudre plutôt qu'à résoudre. La clarté n'est pas ici un préalable : elle est le but même.

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Figures associées: Wittgenstein
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Philosophie analytiqueexplicite

Ce qui unit la tradition analytique n'est pas une thèse sur le monde mais une idée de la tâche philosophique : . Philosopher, c'est analyser concepts et arguments, en éprouver les fondements et dénouer les confusions, souvent nichées dans une grammaire trompeuse. La clarté n'y est pas un préalable au travail : elle en est le but. De la logique de à l'attention au langage ordinaire du second , la méthode prime sur le système.

Russell, « De la dénotation » (1905) · Wittgenstein, Recherches philosophiques

Wittgensteinexplicite

Contre l'idée que la philosophie découvrirait des vérités ou construirait des théories, Wittgenstein la tient, tôt et tard, pour une activité : non une doctrine mais une activité de clarification. Les problèmes philosophiques ne sont pas résolus mais dissous, comme on guérit d'un mauvais sortilège du langage, en indiquant à la mouche l'issue hors du piège. Elle laisse tout en l'état : elle ne change rien au monde ni à l'usage ordinaire, seulement à notre compréhension.

Tractatus logico-philosophicus, 4.111-4.112, 6.53-6.54 · Recherches philosophiques, §§109, 116, 124-133, 255, 309

Arguments et objections (3)
ArgumentDissoudre les faux problèmesLes sciences découvrent des faits ; le propre de la philosophie est un travail sur nos concepts. Bien des problèmes insolubles naissent d'un mésusage du langage ; les dissoudre, c'est en montrer la source. La philosophie apporte de la clarté, non des thèses de plus. Voir la page
ObjectionAttaque la positionDes professeurs de philosophie, pas des philosophesThoreau visait déjà la philosophie qui se professe sans se vivre : « il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes ». Étendue à l'université d'aujourd'hui, l'objection soulève une tension entre la rigueur technique et les problèmes vécus : à mesure que la clarté se raffine entre spécialistes, elle risque de s'éloigner des questions communes, et la demande de sens se reporte souvent sur ceux qui parlent la langue de tous. Voir la page
ObjectionAttaque la positionNe pas jeter les vraies questionsLa clarification renvoie au silence bien des problèmes tenus pour des nœuds de langage. Mais le sens, la mort, le juste, le libre ne sont pas des fautes de grammaire : rendre le langage clair n'apprend pas comment vivre ni ce qui est. À trop dissoudre, il ne reste qu'une technique sans objet. Voir la page
Vousvous n'avez pas encore pris position sur cet axe.Situez-vous9 figures · 3 courants cartographiés
Parcours qui traversent cet axe
Problèmes

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Aller plus loin

Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe

  • PrescriptifExistentielle
    À quoi bon ?

    L'inutilité de la philosophie est-elle sa dignité même, le seul savoir libre qu'on ne poursuit pour rien d'autre, ou un vrai défaut au regard des sciences et de l'action, comme Thalès qui tombe dans un puits en observant les astres, sous le rire de la servante thrace ?

    l'activité philosophique
  • PrescriptifPolitique et droit
    Comprendre ou transformer

    La philosophie peut-elle se contenter de comprendre, ou toute contemplation est-elle déjà complice, arrivant trop tard comme la chouette de Minerve, quand toute pensée prend en fait parti pour ou contre un ordre ?

    la pensée et le monde
  • PrescriptifExistentielle
    Discours ou manière de vivre

    La philosophie est-elle un corps de doctrines, ou d'abord une manière de vivre faite d'exercices qui transforment celui qui les pratique, et qu'on aurait réduite à de la théorie ?

    la philosophie elle-même
  • Descriptif
    Vrais problèmes ou confusions

    Les grands problèmes philosophiques sont-ils de vraies questions, ou des nœuds de langage à dissoudre plutôt qu'à résoudre, au risque de jeter avec l'eau du bain les questions qui comptent ?

    les problèmes philosophiques
  • Descriptif
    La philosophie avance-t-elle ?

    Après des siècles, la philosophie n'a pas de résultats acquis comme les sciences et les mêmes questions reviennent : échec à dissoudre de faux problèmes, ou marque de questions qu'on n'est pas censé résoudre une fois pour toutes ?

    la discipline elle-même
  • PrescriptifExistentielle
    Pour tous ou pour quelques-uns

    La philosophie est-elle l'examen que chacun doit à sa vie, sur l'agora avec Socrate et sous le mot d'ordre « ose savoir », ou reste-t-elle, par sa difficulté et le loisir qu'elle demande, l'affaire de quelques-uns ?

    le philosophe, chacun

Problèmes liés élargir vers d'autres axes

  • Descriptif
    La philosophie et les sciences

    La philosophie est-elle une proto-science que les sciences détrônent à mesure qu'elles mûrissent, ou pose-t-elle des questions, sur les valeurs, le sens, ses propres présupposés, qu'aucune science ne peut trancher ?

    philosophie et sciences
  • Descriptif
    Le scientisme se réfute-t-il lui-même ?

    « Seule la science donne du savoir » : mais cet énoncé n'est lui-même pas scientifique, c'est une thèse philosophique sur la science. En prétendant tout fonder sur elle, ne se scie-t-il pas la branche ?

    la thèse scientiste elle-mêmePlace de la science

Tous les problèmes →

Citations
Cette science est la seule de toutes qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin.
Aristote · Métaphysique, A, 2 (982b)

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La chouette de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée de la nuit.
Hegel · Principes de la philosophie du droit, Préface

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La philosophie est son temps saisi dans la pensée.
Hegel · Principes de la philosophie du droit, Préface

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La philosophie est une lutte contre l'ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage.
Ludwig Wittgenstein · Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 109

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La philosophie ne peut jamais faire davantage qu'interpréter et expliquer ce qui existe.
Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation, §53

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Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer.
Marx · Thèses sur Feuerbach, XI (1845)

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Quel est ton but en philosophie ? Montrer à la mouche l'issue hors du piège à mouches.
Wittgenstein · Recherches philosophiques, §309

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Vaine est la parole du philosophe qui ne soigne aucune souffrance humaine.
Épicure · fragment 221 Usener (Porphyre, Lettre à Marcella, 31)

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