Rapport à soi· Adversiténoyaudifficulté
Sens de la souffrance
La souffrance peut-elle avoir une valeur, ou faut-il chercher à l'éliminer autant que possible ?
La souffrance nous fait-elle grandir, mûrir, comprendre, ou n'est-elle qu'un mal qu'il faut réduire partout où c'est possible ? Lui prêter une valeur peut conduire à magnifier ou à tolérer l'intolérable ; ne vouloir que l'abolir peut nous faire fuir toute épreuve qui nous aurait fait mûrir. Se positionner, c'est dire quoi faire de notre douleur et de celle des autres.
Fécondité-rédemption
18La souffrance n'est pas un pur mal : elle peut grandir, approfondir, transformer. Épreuve qui rapproche de l'essentiel ou résistance qui forge les forts, elle porte en elle une fécondité que la vie facile ne connaît pas.
Explorer cette position →Nietzscheexplicite
La souffrance est pour Nietzsche une condition de grandissement : ce qui ne me tue pas me rend plus fort, et la discipline de la grande souffrance a produit toutes les élévations de l'humanité. Il méprise explicitement les morales qui font de l'abolition de la souffrance le but suprême.
Par-delà bien et mal, §225 · Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8 · Le Gai Savoir, §338
Sénèqueexplicite
Au problème du juste qui souffre (pourquoi la laisse-t-elle le malheur frapper les gens de bien ?), Sénèque répond en niant la prémisse : ce qui paraît un mal n'en est pas un, car la vertu ne se prouve et ne se forge que sous l'épreuve, comme le soldat à l'exercice ou le pilote dans la tempête. L'adversité cesse alors d'être à supporter pour devenir à désirer : le dieu n'épargne pas ceux qu'il aime, il les éprouve, et l'homme de bien doit lutter contre l'infortune comme l'athlète contre un adversaire à sa mesure. La souffrance n'est ni absurde ni rédemptrice en soi : elle est l'occasion sans laquelle la grandeur d'âme resterait inemployée.
De la providence, II-IV (l'adversité, exercice de la vertu)
Voir plus (16)
Diogène de Sinopeexplicite
L'effort pénible (ponos) est le moyen même de la vertu : Diogène s'entraîne au froid, à la faim et au dénuement pour s'endurcir et se rendre libre, embrassant en hiver les statues couvertes de neige et roulant son tonneau sur le sable brûlant. La souffrance volontairement choisie n'est pas un mal mais une gymnastique de l'âme, qui forge l' et affranchit des coups de la fortune. C'est l'épreuve recherchée, non subie, qui fait le sage.
Diogène Laërce, Vies, VI, 23 et 71
Hegelexplicite
La souffrance et le négatif ne sont pas de purs maux à supprimer : ils sont le travail du négatif, la puissance par laquelle l'esprit se déchire, s'éprouve et s'élève. La vie de l'esprit est celle qui « supporte la mort et se maintient en elle » : rien ne mûrit sans passer par la déchirure.
Phénoménologie de l'esprit, Préface (la puissance du négatif)
Cynismeexplicite
Le cynisme fait de l'effort pénible (ponos) le moyen même de la vertu : Diogène s'entraîne au froid, à la faim, au dénuement pour s'endurcir et se rendre libre. La souffrance volontairement embrassée n'est pas un mal mais une askēsis, une gymnastique de l'âme qui forge l'autosuffisance et affranchit des coups de la fortune.
Diogène Laërce, Vies, VI
Stoïcismeexplicite
Pour les stoïciens, l'épreuve n'est pas un mal mais l'occasion d'exercer la vertu : l'adversité révèle et fortifie le comme l'entraînement révèle l'athlète. Sénèque écrit que la divinité éprouve les hommes de bien comme un père sévère, et que nul talent ne se manifeste sans difficulté à surmonter.
Sénèque, De la providence · Épictète, Entretiens, I, 24
Épictèteexplicite
L'épreuve a une valeur d'entraînement : les difficultés sont les adversaires que la nous envoie pour révéler et fortifier notre caractère, comme à l'athlète. La souffrance, bien utilisée, est féconde.
Entretiens, I, 24 (Comment lutter contre les difficultés) · Entretiens, I, 6
Leibnizinférable
Dans les Essais de théodicée, le mal et la souffrance ne sont pas des scandales gratuits : Dieu les permet parce qu'ils sont des conditions nécessaires d'un bien plus grand dans l'économie du meilleur des mondes. La souffrance s'insère ainsi dans une finalité d'ensemble qui la rachète, position nettement fécondante plutôt qu'abolitionniste.
Essais de théodicée, §10-25 (mal métaphysique, physique, moral) · Essais de théodicée, §118-119 (le mal partiel concourt au bien du tout)
Le romantismeinférable
La douleur n'est pas un accident à supprimer mais une épreuve qui approfondit et révèle : c'est dans la mélancolie, le deuil et le mal du siècle que l'âme romantique touche à sa vérité et que naît l'œuvre. Le héros souffrant, de Werther à René, fait de sa blessure le signe d'une sensibilité supérieure et de la nuit le lieu d'une révélation.
Goethe, Les Souffrances du jeune Werther · Chateaubriand, René
Confuciusexplicite
L'adversité n'est pas pour Confucius un pur malheur : c'est dans l'épreuve que se révèle et se trempe l'homme de bien, qui reste droit quand le vulgaire se débande. Mencius systématise cette fécondité : quand le Ciel va confier une grande mission à quelqu'un, il commence par exercer son cœur par la souffrance et ses membres par la peine, afin de fortifier ce qui lui manquait.
Entretiens (Lunyu), XV.2 · Mencius, VI B, 15
Confucianismeexplicite
Le confucianisme reconnaît à l'épreuve une fécondité formatrice : c'est dans l'adversité que se distingue l'homme de bien, et Mencius enseigne que le Ciel endurcit par la souffrance et la peine ceux qu'il destine à de hautes tâches. L'épreuve n'est pas un pur malheur mais l'occasion de tremper le caractère et d'affermir la vertu.
Mencius, VI B, 15 · Entretiens (Lunyu), XV.2
Descartesexplicite
Proche en cela des stoïciens, Descartes tient que l'adversité est l'occasion d'éprouver ses propres forces : la , ferme résolution de bien user de son libre arbitre, procure un contentement intérieur que rien d'extérieur ne peut ôter, et qui naît justement de l'effort de bien faire malgré l'épreuve. La souffrance, maîtrisée par le jugement, devient ainsi matière à une satisfaction de soi légitime, non un pur mal.
Les passions de l'âme, art. 147-148 et 190 · Lettres à Élisabeth
Marc Aurèleexplicite
L'épreuve n'est ni à fuir ni à pleurer : l'âme convertit en matière de vertu ce qui prétendait l'entraver, et l'obstacle à l'action devient l'action même. Position entre l' stoïcienne, qui tient la douleur pour un rien, et la fécondité active de l'adversité, qui en fait l'occasion du progrès.
Pensées pour moi-même, IV, 1 · Pensées pour moi-même, V, 20
Platoninférable
Platon ne tient pas la souffrance pour un simple mal à fuir : le juste châtiment est un remède qui guérit l'âme de l'injustice, et il vaut mieux le subir que d'y échapper. Plus largement, l'accès au vrai exige un arrachement douloureux au sensible, l'ascension hors de la caverne éblouissant d'abord celui qu'on délivre : l'épreuve a une vertu purificatrice et formatrice.
Gorgias, 476-479 · République, VII (allégorie de la caverne)
Platonismeinférable
Le platonisme tient la souffrance pour potentiellement purificatrice : le châtiment juste guérit l'âme, et la conversion vers l'intelligible exige un arrachement douloureux au monde sensible et aux plaisirs du corps. L'épreuve sépare l'âme de ce qui l'asservit et la rapproche du vrai, ce qui lui confère une valeur que la vie facile ignore.
Platon, Gorgias ; Phédon · Platon, République, VII
Rousseauinférable
Rousseau ne valorise pas la souffrance pour elle-même, mais il lui reconnaît une fécondité : la pitié, premier mouvement naturel, naît de la souffrance d'autrui éprouvée comme la nôtre, et fonde toute humanité. L'épreuve et la mélancolie approfondissent l'âme sensible, ce qui annonce la valorisation romantique du sentiment douloureux, loin de l'insensibilité du mondain.
Discours sur l'origine de l'inégalité · Émile, IV
Schopenhauerinférable
Tension révélatrice : rien ne justifie la souffrance, et la compassion commande de la soulager partout, ce qui le tire vers l'abolitionnisme ; mais la grande douleur « déniaise », brise l'attachement au vouloir et ouvre la seconde voie vers la délivrance. La souffrance n'a pas de sens, elle a un effet, ce qui interdit de la ranger tout à fait du côté du pur mal à supprimer.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Socrateinférable
Pour Socrate, le vrai malheur n'est pas de souffrir mais de mal agir : il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. Rien d'extérieur ne peut atteindre l'homme de bien dans ce qui fait son bien, son âme ; aussi accueille-t-il l'épreuve, et sa propre condamnation, avec une fermeté qui en désamorce le caractère de mal.
Gorgias, 469 · Apologie de Socrate ; Criton
Indifférence stoïcienne
milieu nommé3La souffrance n'est ni une épreuve qui élève ou rachète, ni un pur mal qu'il faudrait abolir à tout prix. Elle fait partie des choses « indifférentes » : ce n'est pas elle qui décide de notre bonheur, mais le jugement que nous portons sur elle et la fermeté avec laquelle nous la traversons.
Explorer cette position →Voir les positions implicites (3)
Kantinférable
Kant ne fait pas de l'absence de souffrance la fin de la morale : ce qui a un prix inconditionné est la volonté bonne, indépendante du plaisir et de la peine. La souffrance est ainsi moralement indifférente quant à la valeur de la personne, et l'épreuve peut même manifester la fermeté morale. Mais ce détachement se borne d'un devoir de bienfaisance qui commande de soulager la souffrance d'autrui.
Fondements de la métaphysique des mœurs, I-II · Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu
Taoïsmeinférable
Le taoïsme n'oppose à la souffrance ni croisade ni valorisation : il invite à accueillir l'alternance du sort sans la juger, comme le vieillard de la parabole qui ne sait si la perte de son cheval est un mal ou un bien. La douleur naît surtout de la résistance et du désir ; s'accorder au cours des choses par le wu-wei en désamorce le tourment, position proche de l'équanimité.
Zhuangzi · Huainanzi (le vieillard de la frontière)
Pyrrhoninférable
Pyrrhon ne prête à la souffrance ni une fécondité qui forgerait l'âme, ni le statut d'un mal absolu à abolir : ce serait deux fois la juger par nature. La plus grande part du tourment, tient-il, vient de l'opinion surajoutée que ce qui nous arrive est un mal ; retirer ce jugement allège d'autant, et il ne reste que la douleur forcée du corps. La position est donc proche de l'indifférence médiane, une souffrance désamorcée par la suspension du jugement de valeur plutôt que magnifiée ou combattue par principe.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 66-68 · Cicéron, Tusculanes, V (sur l'imperturbabilité du sage)
Abolitionnisme
27La souffrance est un mal sans contrepartie : rien ne la justifie ni ne la rachète. La tâche morale et pratique consiste à la prévenir et à la réduire partout où c'est possible, pour soi comme pour les autres.
Explorer cette position →Camusexplicite
L'agonie d'un enfant innocent est le cas limite qui ruine toute théodicée : aucun ordre supérieur, aucune harmonie finale ne peut compenser une telle souffrance sans devenir une complicité avec le bourreau. Camus dramatise l'argument dans en opposant deux réponses : le sermon de , qui invite à aimer ce qu'on ne comprend pas et à accepter la souffrance comme épreuve voulue, et le refus de , qui décline d'aimer une création où des enfants sont torturés et choisit de soigner. La souffrance n'a donc aucune fécondité rédemptrice : la seule attitude juste est de la combattre, ce qui fait du scandale du mal non un mystère à vénérer mais un appel à la et au soin.
La Peste (1947)
Utilitarismeexplicite
La souffrance est pour l'utilitarisme un mal pur, sans vertu rédemptrice : elle entre négativement dans le calcul du bien-être et doit être réduite autant que possible. Les grands combats utilitaristes, réforme pénale, condition animale, pauvreté mondiale, sont des entreprises d'abolition de la souffrance.
Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation · Singer, Famine, richesse et moralité
Le Bouddhaexplicite
Les calquent la démarche d'un médecin : poser le mal (la , l'insatisfaction qui imprègne jusqu'aux plaisirs, parce qu'ils sont impermanents), en isoler la cause, affirmer qu'on peut l'en guérir, prescrire le traitement. Tout le poids de l'argument tient dans la troisième vérité : si la cause est conditionnée, sa cessation est réellement atteignable, ici et maintenant. La souffrance n'a donc aucune valeur rédemptrice, elle n'est ni un châtiment à expier ni une épreuve à exalter, mais un état pathologique à abolir, ce qui sépare nettement Gautama des sagesses qui sacralisent l'épreuve ou se résignent au mal-être.
Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
Épicureexplicite
La souffrance n'a aucune valeur rédemptrice : elle est le mal même que toute la thérapeutique épicurienne cherche à abolir. Le rassure : la douleur intense est brève, la douleur durable est légère, et le sage peut rester heureux même sur le chevalet par le souvenir des plaisirs passés. Loin de sanctifier le mal à supporter, Épicure enseigne à le neutraliser, d'où une nette pente abolitionniste.
Maximes capitales, IV (la douleur ne dure pas continûment dans la chair) · Diogène Laërce, Vies, X, 118 (le sage heureux même dans les tourments)
Bouddhismeexplicite
Le Bouddha procède comme un médecin, et c'est ce schéma qui commande la position : les énoncent le mal (la ), son étiologie (la soif), son pronostic (la cessation est possible) et son traitement (le chemin). Une fois la souffrance ainsi tenue pour un symptôme guérissable, elle ne peut plus avoir de valeur rédemptrice : l'exalter comme une épreuve sanctifiante serait s'attacher au mal au lieu de le soigner. Contre toute spiritualité du sacrifice, le but déclaré est l'extinction complète de la souffrance, ce qui range le bouddhisme du côté de l'abolitionnisme.
Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)
Épicurismeexplicite
Pour l'épicurisme, la douleur n'a aucune valeur rédemptrice : elle est un mal à supprimer ou à neutraliser, non une épreuve qui élèverait l'âme. Le l'affirme : le mal est facile à supporter, car la douleur intense est brève et la douleur durable est faible. Tout l'art de vivre vise à minimiser la souffrance.
Épicure, Maximes capitales, IV · Philodème, Tétrapharmakon (Herculanum)
Voir plus (21)
Benthamexplicite
Pour Bentham, la peine est le mal même : avec le plaisir, elle est l'un des deux maîtres souverains de la conduite, et tout le calcul moral et législatif vise à la minimiser. Aucune souffrance n'a de valeur rédemptrice ; la seule question pertinente est celle de sa quantité et de ce qui peut la réduire, pour tout être capable de la ressentir.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, I et IV
Lucrèceinférable
La souffrance n'a aucune valeur rédemptrice : elle est le mal même que tout le poème cherche à désarmer en remontant à ses causes, la fausse opinion sur les dieux et sur la mort. La grande souffrance, pour Lucrèce, n'est pas tant la douleur du corps que la terreur de l'âme, qu'aucune épreuve ne sanctifie et que la connaissance de la nature doit dissoudre. La pente est nettement abolitionniste, sans que la douleur physique elle-même reçoive le moindre sens.
De la nature des choses, III, 1053-1075 (le mal-être qui pousse les hommes à fuir)
Nāgārjunainférable
Tout le projet vise la cessation de la souffrance et des renaissances conditionnées : Nāgārjuna ne donne à la souffrance aucune valeur rédemptrice, elle est un effet de l'ignorance et de la saisie, à dissoudre par la vue de la . C'est en comprenant l'absence de que cesse la fabrication mentale (prapañca, la prolifération conceptuelle) qui entretient le mal-être : pente nettement abolitionniste.
Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), XVIII, 5 (la cessation de la prolifération conceptuelle) · Mūlamadhyamakakārikā, ch. XXVI (l'examen des douze membres)
Marxexplicite
Marx tient la souffrance des opprimés pour un mal social, produit de l'exploitation et de l'aliénation, et non pour une fatalité ou une épreuve à sanctifier. La religion qui la console est l'opium du peuple, voile posé sur une misère bien réelle. La tâche n'est pas de donner sens à la souffrance mais de l'abolir en transformant les conditions qui la produisent.
Critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction · Manuscrits de 1844
Millexplicite
Fidèle à l'utilitarisme, Mill fait de la réduction de la souffrance, avec l'accroissement du bonheur, la fin même de la morale : aucune douleur n'est bonne en soi. Il reconnaît que l'effort et l'épreuve peuvent développer le caractère, mais ne renonce jamais à l'objectif d'un monde où la souffrance évitable serait abolie par le progrès moral et social.
L'Utilitarisme, II · De la liberté
Marxismeexplicite
Le marxisme tient la souffrance des exploités pour un produit historique de l'oppression, non pour une épreuve à sanctifier : la consolation religieuse, opium du peuple, n'en est que le voile. Il s'agit non de donner un sens à la misère mais de l'abolir en renversant les rapports sociaux qui l'engendrent, l'émancipation étant la fin de la souffrance évitable.
Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel · Marx, Le Capital
Humeexplicite
Pour Hume, la souffrance est un mal que la sympathie et la bienveillance nous portent à soulager : la vertu se mesure à son utilité et à son agrément. Aussi range-t-il les vertus monacales, jeûne, pénitence, mortification, parmi les vices, car elles n'ajoutent au monde que de la souffrance sans rien produire de bon : nulle fécondité dans la douleur recherchée.
Enquête sur les principes de la morale, IX
Empirismeinférable
L'empirisme moral, avec Hume, mesure le bien et le mal à l'utilité et à l'agrément : la souffrance est un mal que la bienveillance porte à soulager, et la douleur qu'on s'inflige sans profit, par mortification, n'est qu'un vice. Nulle fécondité n'est reconnue à la souffrance recherchée ; la sensibilité commande de la réduire.
Hume, Enquête sur les principes de la morale, IX
Vedānta (Advaita)inférable
La souffrance, pour l'Advaita, n'a pas sa source dans l'être mais dans une erreur de connaissance, l'avidyā : c'est la superposition (adhyāsa) qui fait prendre le Soi pour le corps et l'apparence pour le réel, comme on voit un serpent là où il n'y a qu'une corde. Or une illusion ne se rachète pas, elle se dissipe : dès que la corde est reconnue, la peur du serpent s'évanouit sans laisser de trace, et nul acte ni mérite n'a été requis. C'est pourquoi l'Advaita rejette la voie où la souffrance serait féconde ou rédemptrice : puisque sa cause est cognitive, seule la connaissance libératrice (jñāna) l'abolit à la racine, et non l'épreuve endurée ni l'œuvre accomplie.
Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), introduction (adhyāsa) · Gauḍapāda, Māṇḍūkya-Kārikā
Beauvoirinférable
La souffrance de l'oppression n'a aucune fécondité rédemptrice : elle est un mal à combattre, et toute morale qui la justifierait au nom d'un avenir radieux est une mystification que Beauvoir dénonce. Sans nier la part de finitude et d'échec inhérente à toute existence, elle penche vers l'abolition concrète des souffrances évitables plutôt que vers leur sacralisation.
Pour une morale de l'ambiguïté (1947), critique du sacrifice du présent à l'avenir · Le Deuxième Sexe (1949), la souffrance comme produit de l'oppression
Spinozainférable
La tristesse est toujours le passage à une moindre perfection, une diminution de la puissance d'agir : elle n'a par elle-même aucune valeur rédemptrice. La sagesse consiste à la réduire en comprenant ses causes, jamais à la rechercher ou à la sacraliser, d'où une nette pente abolitionniste.
Éthique, III, prop. 11, scolie et déf. des affects (la tristesse, passage à une moindre perfection) · Éthique, IV, prop. 41 (la joie n'est jamais directement mauvaise, la tristesse jamais directement bonne)
Les Lumièresinférable
Les Lumières font de la réduction de la souffrance un objet du progrès : contre la torture judiciaire (Beccaria), le fanatisme et ses cruautés (Voltaire), les maladies que la science doit reculer, elles refusent qu'on sanctifie la douleur ou qu'on s'y résigne. La souffrance évitable est un mal que la raison et la réforme ont charge de combattre.
Beccaria, Des délits et des peines · Voltaire, Traité sur la tolérance
Pragmatismeinférable
Le pragmatisme est méliriste : il tient les maux et les souffrances pour des problèmes concrets à réduire par l'intelligence en acte et la réforme sociale, non pour une fatalité à interpréter. Dewey refuse aussi bien la résignation que la consolation métaphysique : la tâche est d'agir sur les conditions qui produisent la souffrance évitable, en pariant sur leur amélioration possible.
Dewey, Reconstruction en philosophie · Dewey, Le Public et ses problèmes
Lockeinférable
Dans la psychologie lockienne, la peine est, avec le plaisir, le ressort de toute action : nous fuyons naturellement la douleur, et le bien se mesure pour une part à ce qui en délivre. La souffrance n'a pas de valeur propre, elle est un mal à éviter et à soulager, même si l'horizon chrétien de Locke lui laisse une place dans l'épreuve de cette vie.
Essai sur l'entendement humain, II, 20-21
Śaṅkarainférable
La souffrance appartient au et à l'ignorance qui identifie le soi au corps : elle n'a pas de valeur rédemptrice propre, elle est un mal lié à la condition empirique, dont la racine est l' (avidyā). Le but n'est pas de l'assumer ni de la sanctifier mais de la défaire à sa source, en dissipant l'ignorance par la connaissance : le soi réalisé, témoin impassible, n'est plus atteint par elle. La position rejoint donc l'idée d'une abolition de la souffrance, par voie de savoir plutôt que de simple soulagement.
Commentaire sur la Bhagavad Gītā · Upadeśasāhasrī
Sartreinférable
Sartre refuse toute justification rédemptrice de la souffrance : sans Dieu ni providence, nulle théodicée ne la rachète, et lui prêter un sens caché serait une fuite de mauvaise foi. La souffrance est un fait contingent que la liberté doit assumer et, autant que possible, transformer par l'action ; elle n'a que le sens que nous lui donnons, non une fécondité inscrite dans l'ordre des choses.
L'Être et le Néant · L'existentialisme est un humanisme
Aristoteinférable
Contre l'indifférence stoïcienne, Aristote tient la douleur et le malheur pour des maux réels : les grandes infortunes, comme celles de Priam, peuvent gâter une vie heureuse, car l'eudaimonia requiert aussi des biens extérieurs. La souffrance n'a donc pas de valeur en soi et doit être évitée ; mais le courage consiste à l'endurer noblement quand le bien l'exige, sans pour autant la rechercher.
Éthique à Nicomaque, I, 10-11 · Éthique à Nicomaque, III, 6-9
Michel de Montaigneinférable
La douleur est bien réelle et Montaigne, qui souffrit de la gravelle, ne la pare d'aucune vertu rédemptrice : il refuse l'héroïsme du mépris stoïcien comme l'idée chrétienne d'une souffrance méritoire. Mais l'opinion ajoute beaucoup au mal, et la douleur supportée avec souplesse, sans la grossir par l'imagination, peut être un apprentissage de soi. C'est moins une fécondité de la souffrance qu'une économie : ni l'exalter, ni s'en croire écrasé.
Essais, I, 14, « Que le goût des biens et des maux dépend de l'opinion » et III, 13
Zhuangziinférable
La souffrance n'est ni un mal à supprimer ni une épreuve rédemptrice qui forgerait le caractère : elle est un moment du flux à accueillir sans en faire un drame, comme la maladie qui transformera peut-être le bras en coq. Zhuangzi ne lui prête pas de fécondité morale à la manière de Pascal ou Nietzsche, mais il ne milite pas non plus pour son abolition : il dissout sa portée en cessant de la juger un malheur. La position penche légèrement vers l'indifférence du médian, par déprise du jugement qui constitue la peine.
Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)
Aristotélismeinférable
L'aristotélisme tient la douleur et l'infortune pour de véritables maux, contre l'indifférence stoïcienne : le bonheur a besoin de biens extérieurs, et de grands malheurs peuvent l'entamer. La souffrance n'a pas de valeur en soi et doit être évitée ; mais l'homme courageux l'endure avec noblesse quand l'exige une fin bonne, sans la rechercher ni la sacraliser.
Aristote, Éthique à Nicomaque, I et III
Sextus Empiricusinférable
Le sceptique tient que la plus grande part de la souffrance vient non des affections elles-mêmes mais de l'opinion surajoutée qu'elles sont des maux par nature : c'est cette croyance qui redouble la douleur d'une détresse morale. Retirer le jugement allège d'autant : on garde la douleur forcée, mais on en ôte le surcroît d'angoisse. La position rejoint la « médiane » d'une indifférence à l'égard du sens de la souffrance, ni féconde ni à abolir par principe, mais désamorcée par la suspension du jugement de valeur.
Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- PrescriptifExistentielle Mise en situationL'épreuve qui approfondit
Une épreuve traversée mûrit-elle, approfondit-elle, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ? Ou n'est-ce là qu'une consolation, tant de douleurs ne faisant qu'écraser, aigrir, détruire ?
une épreuve traversée
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- PrescriptifMoraleLa souffrance inutile
Il est une douleur, celle de l'innocent, de l'enfant, que rien ne rachète et qu'aucun sens ne récupère : prétendre la justifier, n'est-ce pas déjà l'insulter ?
la douleur de l'innocent - PrescriptifMoraleLa pitié naît-elle de la douleur ?
Un monde sans souffrance serait-il un monde sans compassion, sans courage, sans solidarité ? La pitié suppose le malheur d'autrui : faut-il pour autant garder le mal pour ses fruits, ou peut-on cueillir les fruits sans l'arbre ?
le lien à autrui souffrant - PrescriptifVitaleEn finir avec la souffrance
Faut-il viser l'abolition de toute souffrance, par la cessation spirituelle du désir qui l'engendre ou par une ingénierie qui l'effacerait de nos corps ? Une vie sans nulle douleur serait-elle encore humaine, encore désirable ?
l'existence sensible - PrescriptifExistentielleNi bien ni mal : l'indifférent
Ce ne sont peut-être pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles : la souffrance ne déciderait pas de notre bonheur, seule le ferait la fermeté avec laquelle on la traverse. Sagesse, ou déni d'un mal bien réel ?
l'épreuve et notre jugement - DescriptifUn sens trouvé, ou prêté ?
La souffrance porte-t-elle un sens, inscrite dans un ordre qui lui fait une place, ou lui en prêtons-nous un après coup, pour la rendre supportable ?
la place de la souffrance dans un ordre
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- PrescriptifExistentielleEspérer par-delà la souffrance
Traverser la douleur en espérant un après, une guérison, un salut : est-ce la réponse la plus juste au malheur, ou une évasion qui nous détourne de le regarder en face ?
celui qui souffre - PrescriptifMoraleJustifier le mal ?
Chercher une raison au malheur de l'innocent, n'est-ce pas déjà une faute, une insulte à sa douleur, et la seule attitude juste devant certains maux n'est-elle pas la révolte ou le silence ?
l'acte de justifier le malLe problème du mal - DescriptifL'épreuve qui élève
Peut-être le mal est-il permis pour que les âmes mûrissent, le monde étant « une vallée où se font les âmes » plutôt qu'un paradis tout donné.
une âme qui mûritLe problème du mal
Ce qui fait obstacle à l'action sert l'action, et ce qui barre la route devient la route.Marc Aurèle · Pensées pour moi-même, V, 20
Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort.Nietzsche · Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8
Ce sont les circonstances difficiles qui montrent les hommes.Épictète · Entretiens, I, 24
Le malheur est l'occasion de la vertu.Sénèque · De la providence, IV