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Rapport à soi· Adversité

Abolitionnisme

Axe: Sens de la souffranceLa souffrance peut-elle avoir une valeur, ou faut-il chercher à l'éliminer autant que possible ?

La souffrance est un mal sans contrepartie : rien ne la justifie ni ne la rachète. La tâche morale et pratique consiste à la prévenir et à la réduire partout où c'est possible, pour soi comme pour les autres.

Qui défend cette position

Courants 9

Utilitarismeexplicite

La souffrance est pour l'utilitarisme un mal pur, sans vertu rédemptrice : elle entre négativement dans le calcul du bien-être et doit être réduite autant que possible. Les grands combats utilitaristes, réforme pénale, condition animale, pauvreté mondiale, sont des entreprises d'abolition de la souffrance.

Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation · Singer, Famine, richesse et moralité

Bouddhismeexplicite

Le Bouddha procède comme un médecin, et c'est ce schéma qui commande la position : les énoncent le mal (la ), son étiologie (la soif), son pronostic (la cessation est possible) et son traitement (le chemin). Une fois la souffrance ainsi tenue pour un symptôme guérissable, elle ne peut plus avoir de valeur rédemptrice : l'exalter comme une épreuve sanctifiante serait s'attacher au mal au lieu de le soigner. Contre toute spiritualité du sacrifice, le but déclaré est l'extinction complète de la souffrance, ce qui range le bouddhisme du côté de l'abolitionnisme.

Dhammacakkappavattana Sutta (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)

Épicurismeexplicite

Pour l'épicurisme, la douleur n'a aucune valeur rédemptrice : elle est un mal à supprimer ou à neutraliser, non une épreuve qui élèverait l'âme. Le l'affirme : le mal est facile à supporter, car la douleur intense est brève et la douleur durable est faible. Tout l'art de vivre vise à minimiser la souffrance.

Épicure, Maximes capitales, IV · Philodème, Tétrapharmakon (Herculanum)

Marxismeexplicite

Le marxisme tient la souffrance des exploités pour un produit historique de l'oppression, non pour une épreuve à sanctifier : la consolation religieuse, opium du peuple, n'en est que le voile. Il s'agit non de donner un sens à la misère mais de l'abolir en renversant les rapports sociaux qui l'engendrent, l'émancipation étant la fin de la souffrance évitable.

Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel · Marx, Le Capital

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Empirismeinférable

L'empirisme moral, avec Hume, mesure le bien et le mal à l'utilité et à l'agrément : la souffrance est un mal que la bienveillance porte à soulager, et la douleur qu'on s'inflige sans profit, par mortification, n'est qu'un vice. Nulle fécondité n'est reconnue à la souffrance recherchée ; la sensibilité commande de la réduire.

Hume, Enquête sur les principes de la morale, IX

Vedānta (Advaita)inférable

La souffrance, pour l'Advaita, n'a pas sa source dans l'être mais dans une erreur de connaissance, l'avidyā : c'est la superposition (adhyāsa) qui fait prendre le Soi pour le corps et l'apparence pour le réel, comme on voit un serpent là où il n'y a qu'une corde. Or une illusion ne se rachète pas, elle se dissipe : dès que la corde est reconnue, la peur du serpent s'évanouit sans laisser de trace, et nul acte ni mérite n'a été requis. C'est pourquoi l'Advaita rejette la voie où la souffrance serait féconde ou rédemptrice : puisque sa cause est cognitive, seule la connaissance libératrice (jñāna) l'abolit à la racine, et non l'épreuve endurée ni l'œuvre accomplie.

Śaṅkara, Commentaire des Brahma-Sūtra (Brahma-Sūtra-Bhāṣya), introduction (adhyāsa) · Gauḍapāda, Māṇḍūkya-Kārikā

Les Lumièresinférable

Les Lumières font de la réduction de la souffrance un objet du progrès : contre la torture judiciaire (Beccaria), le fanatisme et ses cruautés (Voltaire), les maladies que la science doit reculer, elles refusent qu'on sanctifie la douleur ou qu'on s'y résigne. La souffrance évitable est un mal que la raison et la réforme ont charge de combattre.

Beccaria, Des délits et des peines · Voltaire, Traité sur la tolérance

Pragmatismeinférable

Le pragmatisme est méliriste : il tient les maux et les souffrances pour des problèmes concrets à réduire par l'intelligence en acte et la réforme sociale, non pour une fatalité à interpréter. Dewey refuse aussi bien la résignation que la consolation métaphysique : la tâche est d'agir sur les conditions qui produisent la souffrance évitable, en pariant sur leur amélioration possible.

Dewey, Reconstruction en philosophie · Dewey, Le Public et ses problèmes

Aristotélismeinférable

L'aristotélisme tient la douleur et l'infortune pour de véritables maux, contre l'indifférence stoïcienne : le bonheur a besoin de biens extérieurs, et de grands malheurs peuvent l'entamer. La souffrance n'a pas de valeur en soi et doit être évitée ; mais l'homme courageux l'endure avec noblesse quand l'exige une fin bonne, sans la rechercher ni la sacraliser.

Aristote, Éthique à Nicomaque, I et III

Philosophes 18

Benthamexplicite

Pour Bentham, la peine est le mal même : avec le plaisir, elle est l'un des deux maîtres souverains de la conduite, et tout le calcul moral et législatif vise à la minimiser. Aucune souffrance n'a de valeur rédemptrice ; la seule question pertinente est celle de sa quantité et de ce qui peut la réduire, pour tout être capable de la ressentir.

Introduction aux principes de la morale et de la législation, I et IV

Camusexplicite

L'agonie d'un enfant innocent est le cas limite qui ruine toute théodicée : aucun ordre supérieur, aucune harmonie finale ne peut compenser une telle souffrance sans devenir une complicité avec le bourreau. Camus dramatise l'argument dans en opposant deux réponses : le sermon de , qui invite à aimer ce qu'on ne comprend pas et à accepter la souffrance comme épreuve voulue, et le refus de , qui décline d'aimer une création où des enfants sont torturés et choisit de soigner. La souffrance n'a donc aucune fécondité rédemptrice : la seule attitude juste est de la combattre, ce qui fait du scandale du mal non un mystère à vénérer mais un appel à la et au soin.

La Peste (1947)

Le Bouddhaexplicite

Les calquent la démarche d'un médecin : poser le mal (la , l'insatisfaction qui imprègne jusqu'aux plaisirs, parce qu'ils sont impermanents), en isoler la cause, affirmer qu'on peut l'en guérir, prescrire le traitement. Tout le poids de l'argument tient dans la troisième vérité : si la cause est conditionnée, sa cessation est réellement atteignable, ici et maintenant. La souffrance n'a donc aucune valeur rédemptrice, elle n'est ni un châtiment à expier ni une épreuve à exalter, mais un état pathologique à abolir, ce qui sépare nettement Gautama des sagesses qui sacralisent l'épreuve ou se résignent au mal-être.

Dhammacakkappavattana Sutta, Saṃyutta Nikāya 56.11 (le sermon de Bénarès) · Dhammapada, ch. XX (le chemin)

Épicureexplicite

La souffrance n'a aucune valeur rédemptrice : elle est le mal même que toute la thérapeutique épicurienne cherche à abolir. Le rassure : la douleur intense est brève, la douleur durable est légère, et le sage peut rester heureux même sur le chevalet par le souvenir des plaisirs passés. Loin de sanctifier le mal à supporter, Épicure enseigne à le neutraliser, d'où une nette pente abolitionniste.

Maximes capitales, IV (la douleur ne dure pas continûment dans la chair) · Diogène Laërce, Vies, X, 118 (le sage heureux même dans les tourments)

Marxexplicite

Marx tient la souffrance des opprimés pour un mal social, produit de l'exploitation et de l'aliénation, et non pour une fatalité ou une épreuve à sanctifier. La religion qui la console est l'opium du peuple, voile posé sur une misère bien réelle. La tâche n'est pas de donner sens à la souffrance mais de l'abolir en transformant les conditions qui la produisent.

Critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction · Manuscrits de 1844

Millexplicite

Fidèle à l'utilitarisme, Mill fait de la réduction de la souffrance, avec l'accroissement du bonheur, la fin même de la morale : aucune douleur n'est bonne en soi. Il reconnaît que l'effort et l'épreuve peuvent développer le caractère, mais ne renonce jamais à l'objectif d'un monde où la souffrance évitable serait abolie par le progrès moral et social.

L'Utilitarisme, II · De la liberté

Humeexplicite

Pour Hume, la souffrance est un mal que la sympathie et la bienveillance nous portent à soulager : la vertu se mesure à son utilité et à son agrément. Aussi range-t-il les vertus monacales, jeûne, pénitence, mortification, parmi les vices, car elles n'ajoutent au monde que de la souffrance sans rien produire de bon : nulle fécondité dans la douleur recherchée.

Enquête sur les principes de la morale, IX

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Lucrèceinférable

La souffrance n'a aucune valeur rédemptrice : elle est le mal même que tout le poème cherche à désarmer en remontant à ses causes, la fausse opinion sur les dieux et sur la mort. La grande souffrance, pour Lucrèce, n'est pas tant la douleur du corps que la terreur de l'âme, qu'aucune épreuve ne sanctifie et que la connaissance de la nature doit dissoudre. La pente est nettement abolitionniste, sans que la douleur physique elle-même reçoive le moindre sens.

De la nature des choses, III, 1053-1075 (le mal-être qui pousse les hommes à fuir)

Nāgārjunainférable

Tout le projet vise la cessation de la souffrance et des renaissances conditionnées : Nāgārjuna ne donne à la souffrance aucune valeur rédemptrice, elle est un effet de l'ignorance et de la saisie, à dissoudre par la vue de la . C'est en comprenant l'absence de que cesse la fabrication mentale (prapañca, la prolifération conceptuelle) qui entretient le mal-être : pente nettement abolitionniste.

Mūlamadhyamakakārikā (Stances du milieu par excellence), XVIII, 5 (la cessation de la prolifération conceptuelle) · Mūlamadhyamakakārikā, ch. XXVI (l'examen des douze membres)

Beauvoirinférable

La souffrance de l'oppression n'a aucune fécondité rédemptrice : elle est un mal à combattre, et toute morale qui la justifierait au nom d'un avenir radieux est une mystification que Beauvoir dénonce. Sans nier la part de finitude et d'échec inhérente à toute existence, elle penche vers l'abolition concrète des souffrances évitables plutôt que vers leur sacralisation.

Pour une morale de l'ambiguïté (1947), critique du sacrifice du présent à l'avenir · Le Deuxième Sexe (1949), la souffrance comme produit de l'oppression

Spinozainférable

La tristesse est toujours le passage à une moindre perfection, une diminution de la puissance d'agir : elle n'a par elle-même aucune valeur rédemptrice. La sagesse consiste à la réduire en comprenant ses causes, jamais à la rechercher ou à la sacraliser, d'où une nette pente abolitionniste.

Éthique, III, prop. 11, scolie et déf. des affects (la tristesse, passage à une moindre perfection) · Éthique, IV, prop. 41 (la joie n'est jamais directement mauvaise, la tristesse jamais directement bonne)

Lockeinférable

Dans la psychologie lockienne, la peine est, avec le plaisir, le ressort de toute action : nous fuyons naturellement la douleur, et le bien se mesure pour une part à ce qui en délivre. La souffrance n'a pas de valeur propre, elle est un mal à éviter et à soulager, même si l'horizon chrétien de Locke lui laisse une place dans l'épreuve de cette vie.

Essai sur l'entendement humain, II, 20-21

Śaṅkarainférable

La souffrance appartient au et à l'ignorance qui identifie le soi au corps : elle n'a pas de valeur rédemptrice propre, elle est un mal lié à la condition empirique, dont la racine est l' (avidyā). Le but n'est pas de l'assumer ni de la sanctifier mais de la défaire à sa source, en dissipant l'ignorance par la connaissance : le soi réalisé, témoin impassible, n'est plus atteint par elle. La position rejoint donc l'idée d'une abolition de la souffrance, par voie de savoir plutôt que de simple soulagement.

Commentaire sur la Bhagavad Gītā · Upadeśasāhasrī

Sartreinférable

Sartre refuse toute justification rédemptrice de la souffrance : sans Dieu ni providence, nulle théodicée ne la rachète, et lui prêter un sens caché serait une fuite de mauvaise foi. La souffrance est un fait contingent que la liberté doit assumer et, autant que possible, transformer par l'action ; elle n'a que le sens que nous lui donnons, non une fécondité inscrite dans l'ordre des choses.

L'Être et le Néant · L'existentialisme est un humanisme

Aristoteinférable

Contre l'indifférence stoïcienne, Aristote tient la douleur et le malheur pour des maux réels : les grandes infortunes, comme celles de Priam, peuvent gâter une vie heureuse, car l'eudaimonia requiert aussi des biens extérieurs. La souffrance n'a donc pas de valeur en soi et doit être évitée ; mais le courage consiste à l'endurer noblement quand le bien l'exige, sans pour autant la rechercher.

Éthique à Nicomaque, I, 10-11 · Éthique à Nicomaque, III, 6-9

Michel de Montaigneinférable

La douleur est bien réelle et Montaigne, qui souffrit de la gravelle, ne la pare d'aucune vertu rédemptrice : il refuse l'héroïsme du mépris stoïcien comme l'idée chrétienne d'une souffrance méritoire. Mais l'opinion ajoute beaucoup au mal, et la douleur supportée avec souplesse, sans la grossir par l'imagination, peut être un apprentissage de soi. C'est moins une fécondité de la souffrance qu'une économie : ni l'exalter, ni s'en croire écrasé.

Essais, I, 14, « Que le goût des biens et des maux dépend de l'opinion » et III, 13

Zhuangziinférable

La souffrance n'est ni un mal à supprimer ni une épreuve rédemptrice qui forgerait le caractère : elle est un moment du flux à accueillir sans en faire un drame, comme la maladie qui transformera peut-être le bras en coq. Zhuangzi ne lui prête pas de fécondité morale à la manière de Pascal ou Nietzsche, mais il ne milite pas non plus pour son abolition : il dissout sa portée en cessant de la juger un malheur. La position penche légèrement vers l'indifférence du médian, par déprise du jugement qui constitue la peine.

Zhuangzi, ch. 6 (Le grand maître)

Sextus Empiricusinférable

Le sceptique tient que la plus grande part de la souffrance vient non des affections elles-mêmes mais de l'opinion surajoutée qu'elles sont des maux par nature : c'est cette croyance qui redouble la douleur d'une détresse morale. Retirer le jugement allège d'autant : on garde la douleur forcée, mais on en ôte le surcroît d'angoisse. La position rejoint la « médiane » d'une indifférence à l'égard du sens de la souffrance, ni féconde ni à abolir par principe, mais désamorcée par la suspension du jugement de valeur.

Esquisses pyrrhoniennes, I, 25-30 · Esquisses pyrrhoniennes, III, 235-238

Problèmes
  • PrescriptifExistentielle Mise en situation
    L'épreuve qui approfondit

    Une épreuve traversée mûrit-elle, approfondit-elle, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ? Ou n'est-ce là qu'une consolation, tant de douleurs ne faisant qu'écraser, aigrir, détruire ?

    une épreuve traversée
  • PrescriptifMorale
    La souffrance inutile

    Il est une douleur, celle de l'innocent, de l'enfant, que rien ne rachète et qu'aucun sens ne récupère : prétendre la justifier, n'est-ce pas déjà l'insulter ?

    la douleur de l'innocent
  • PrescriptifMorale
    La pitié naît-elle de la douleur ?

    Un monde sans souffrance serait-il un monde sans compassion, sans courage, sans solidarité ? La pitié suppose le malheur d'autrui : faut-il pour autant garder le mal pour ses fruits, ou peut-on cueillir les fruits sans l'arbre ?

    le lien à autrui souffrant
  • PrescriptifVitale
    En finir avec la souffrance

    Faut-il viser l'abolition de toute souffrance, par la cessation spirituelle du désir qui l'engendre ou par une ingénierie qui l'effacerait de nos corps ? Une vie sans nulle douleur serait-elle encore humaine, encore désirable ?

    l'existence sensible
  • PrescriptifExistentielle
    Ni bien ni mal : l'indifférent

    Ce ne sont peut-être pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles : la souffrance ne déciderait pas de notre bonheur, seule le ferait la fermeté avec laquelle on la traverse. Sagesse, ou déni d'un mal bien réel ?

    l'épreuve et notre jugement
  • Descriptif
    Un sens trouvé, ou prêté ?

    La souffrance porte-t-elle un sens, inscrite dans un ordre qui lui fait une place, ou lui en prêtons-nous un après coup, pour la rendre supportable ?

    la place de la souffrance dans un ordre