Rapport à soi· Adversité
Fécondité-rédemption
Axe: Sens de la souffrance — La souffrance peut-elle avoir une valeur, ou faut-il chercher à l'éliminer autant que possible ?
La souffrance n'est pas un pur mal : elle peut grandir, approfondir, transformer. Épreuve qui rapproche de l'essentiel ou résistance qui forge les forts, elle porte en elle une fécondité que la vie facile ne connaît pas.
Courants 5
Cynismeexplicite
Le cynisme fait de l'effort pénible (ponos) le moyen même de la vertu : Diogène s'entraîne au froid, à la faim, au dénuement pour s'endurcir et se rendre libre. La souffrance volontairement embrassée n'est pas un mal mais une askēsis, une gymnastique de l'âme qui forge l'autosuffisance et affranchit des coups de la fortune.
Diogène Laërce, Vies, VI
Stoïcismeexplicite
Pour les stoïciens, l'épreuve n'est pas un mal mais l'occasion d'exercer la vertu : l'adversité révèle et fortifie le comme l'entraînement révèle l'athlète. Sénèque écrit que la divinité éprouve les hommes de bien comme un père sévère, et que nul talent ne se manifeste sans difficulté à surmonter.
Sénèque, De la providence · Épictète, Entretiens, I, 24
Confucianismeexplicite
Le confucianisme reconnaît à l'épreuve une fécondité formatrice : c'est dans l'adversité que se distingue l'homme de bien, et Mencius enseigne que le Ciel endurcit par la souffrance et la peine ceux qu'il destine à de hautes tâches. L'épreuve n'est pas un pur malheur mais l'occasion de tremper le caractère et d'affermir la vertu.
Mencius, VI B, 15 · Entretiens (Lunyu), XV.2
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Le romantismeinférable
La douleur n'est pas un accident à supprimer mais une épreuve qui approfondit et révèle : c'est dans la mélancolie, le deuil et le mal du siècle que l'âme romantique touche à sa vérité et que naît l'œuvre. Le héros souffrant, de Werther à René, fait de sa blessure le signe d'une sensibilité supérieure et de la nuit le lieu d'une révélation.
Goethe, Les Souffrances du jeune Werther · Chateaubriand, René
Platonismeinférable
Le platonisme tient la souffrance pour potentiellement purificatrice : le châtiment juste guérit l'âme, et la conversion vers l'intelligible exige un arrachement douloureux au monde sensible et aux plaisirs du corps. L'épreuve sépare l'âme de ce qui l'asservit et la rapproche du vrai, ce qui lui confère une valeur que la vie facile ignore.
Platon, Gorgias ; Phédon · Platon, République, VII
Philosophes 13
Nietzscheexplicite
La souffrance est pour Nietzsche une condition de grandissement : ce qui ne me tue pas me rend plus fort, et la discipline de la grande souffrance a produit toutes les élévations de l'humanité. Il méprise explicitement les morales qui font de l'abolition de la souffrance le but suprême.
Par-delà bien et mal, §225 · Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8 · Le Gai Savoir, §338
Sénèqueexplicite
Au problème du juste qui souffre (pourquoi la laisse-t-elle le malheur frapper les gens de bien ?), Sénèque répond en niant la prémisse : ce qui paraît un mal n'en est pas un, car la vertu ne se prouve et ne se forge que sous l'épreuve, comme le soldat à l'exercice ou le pilote dans la tempête. L'adversité cesse alors d'être à supporter pour devenir à désirer : le dieu n'épargne pas ceux qu'il aime, il les éprouve, et l'homme de bien doit lutter contre l'infortune comme l'athlète contre un adversaire à sa mesure. La souffrance n'est ni absurde ni rédemptrice en soi : elle est l'occasion sans laquelle la grandeur d'âme resterait inemployée.
De la providence, II-IV (l'adversité, exercice de la vertu)
Diogène de Sinopeexplicite
L'effort pénible (ponos) est le moyen même de la vertu : Diogène s'entraîne au froid, à la faim et au dénuement pour s'endurcir et se rendre libre, embrassant en hiver les statues couvertes de neige et roulant son tonneau sur le sable brûlant. La souffrance volontairement choisie n'est pas un mal mais une gymnastique de l'âme, qui forge l' et affranchit des coups de la fortune. C'est l'épreuve recherchée, non subie, qui fait le sage.
Diogène Laërce, Vies, VI, 23 et 71
Hegelexplicite
La souffrance et le négatif ne sont pas de purs maux à supprimer : ils sont le travail du négatif, la puissance par laquelle l'esprit se déchire, s'éprouve et s'élève. La vie de l'esprit est celle qui « supporte la mort et se maintient en elle » : rien ne mûrit sans passer par la déchirure.
Phénoménologie de l'esprit, Préface (la puissance du négatif)
Épictèteexplicite
L'épreuve a une valeur d'entraînement : les difficultés sont les adversaires que la nous envoie pour révéler et fortifier notre caractère, comme à l'athlète. La souffrance, bien utilisée, est féconde.
Entretiens, I, 24 (Comment lutter contre les difficultés) · Entretiens, I, 6
Confuciusexplicite
L'adversité n'est pas pour Confucius un pur malheur : c'est dans l'épreuve que se révèle et se trempe l'homme de bien, qui reste droit quand le vulgaire se débande. Mencius systématise cette fécondité : quand le Ciel va confier une grande mission à quelqu'un, il commence par exercer son cœur par la souffrance et ses membres par la peine, afin de fortifier ce qui lui manquait.
Entretiens (Lunyu), XV.2 · Mencius, VI B, 15
Descartesexplicite
Proche en cela des stoïciens, Descartes tient que l'adversité est l'occasion d'éprouver ses propres forces : la , ferme résolution de bien user de son libre arbitre, procure un contentement intérieur que rien d'extérieur ne peut ôter, et qui naît justement de l'effort de bien faire malgré l'épreuve. La souffrance, maîtrisée par le jugement, devient ainsi matière à une satisfaction de soi légitime, non un pur mal.
Les passions de l'âme, art. 147-148 et 190 · Lettres à Élisabeth
Marc Aurèleexplicite
L'épreuve n'est ni à fuir ni à pleurer : l'âme convertit en matière de vertu ce qui prétendait l'entraver, et l'obstacle à l'action devient l'action même. Position entre l' stoïcienne, qui tient la douleur pour un rien, et la fécondité active de l'adversité, qui en fait l'occasion du progrès.
Pensées pour moi-même, IV, 1 · Pensées pour moi-même, V, 20
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Leibnizinférable
Dans les Essais de théodicée, le mal et la souffrance ne sont pas des scandales gratuits : Dieu les permet parce qu'ils sont des conditions nécessaires d'un bien plus grand dans l'économie du meilleur des mondes. La souffrance s'insère ainsi dans une finalité d'ensemble qui la rachète, position nettement fécondante plutôt qu'abolitionniste.
Essais de théodicée, §10-25 (mal métaphysique, physique, moral) · Essais de théodicée, §118-119 (le mal partiel concourt au bien du tout)
Platoninférable
Platon ne tient pas la souffrance pour un simple mal à fuir : le juste châtiment est un remède qui guérit l'âme de l'injustice, et il vaut mieux le subir que d'y échapper. Plus largement, l'accès au vrai exige un arrachement douloureux au sensible, l'ascension hors de la caverne éblouissant d'abord celui qu'on délivre : l'épreuve a une vertu purificatrice et formatrice.
Gorgias, 476-479 · République, VII (allégorie de la caverne)
Rousseauinférable
Rousseau ne valorise pas la souffrance pour elle-même, mais il lui reconnaît une fécondité : la pitié, premier mouvement naturel, naît de la souffrance d'autrui éprouvée comme la nôtre, et fonde toute humanité. L'épreuve et la mélancolie approfondissent l'âme sensible, ce qui annonce la valorisation romantique du sentiment douloureux, loin de l'insensibilité du mondain.
Discours sur l'origine de l'inégalité · Émile, IV
Schopenhauerinférable
Tension révélatrice : rien ne justifie la souffrance, et la compassion commande de la soulager partout, ce qui le tire vers l'abolitionnisme ; mais la grande douleur « déniaise », brise l'attachement au vouloir et ouvre la seconde voie vers la délivrance. La souffrance n'a pas de sens, elle a un effet, ce qui interdit de la ranger tout à fait du côté du pur mal à supprimer.
Le Monde comme volonté et comme représentation, §68
Socrateinférable
Pour Socrate, le vrai malheur n'est pas de souffrir mais de mal agir : il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. Rien d'extérieur ne peut atteindre l'homme de bien dans ce qui fait son bien, son âme ; aussi accueille-t-il l'épreuve, et sa propre condamnation, avec une fermeté qui en désamorce le caractère de mal.
Gorgias, 469 · Apologie de Socrate ; Criton
L'obstacle devient le cheminAttitudeAttestée · Marc Aurèle
Ce qui fait obstacle à l'action sert l'action ; ce qui barre la route devient la route.
rappelait que l'esprit peut convertir en matière d'action ce qui prétend l'entraver : l'empêchement devient l'occasion d'exercer la patience, l'ingéniosité ou la justice. Tenir cette posture, c'est, devant un revers qu'on ne peut défaire, cesser de s'irriter contre lui pour y voir la tâche du moment, et agir sur la part qui dépend de soi. Non pas contourner l'obstacle par déni, mais en faire le terrain même de la vertu.
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- PrescriptifExistentielle Mise en situationL'épreuve qui approfondit
Une épreuve traversée mûrit-elle, approfondit-elle, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ? Ou n'est-ce là qu'une consolation, tant de douleurs ne faisant qu'écraser, aigrir, détruire ?
une épreuve traversée - PrescriptifMoraleLa pitié naît-elle de la douleur ?
Un monde sans souffrance serait-il un monde sans compassion, sans courage, sans solidarité ? La pitié suppose le malheur d'autrui : faut-il pour autant garder le mal pour ses fruits, ou peut-on cueillir les fruits sans l'arbre ?
le lien à autrui souffrant - PrescriptifExistentielleNi bien ni mal : l'indifférent
Ce ne sont peut-être pas les choses qui nous troublent, mais nos jugements sur elles : la souffrance ne déciderait pas de notre bonheur, seule le ferait la fermeté avec laquelle on la traverse. Sagesse, ou déni d'un mal bien réel ?
l'épreuve et notre jugement - DescriptifUn sens trouvé, ou prêté ?
La souffrance porte-t-elle un sens, inscrite dans un ordre qui lui fait une place, ou lui en prêtons-nous un après coup, pour la rendre supportable ?
la place de la souffrance dans un ordre