Rapport au monde· Philosophie de la religiondifficulté
Le problème du mal
Le mal est-il compatible avec un Dieu bon et tout-puissant ?
La souffrance des innocents est l'épreuve la plus dure pour qui croit en un Dieu bon et tout-puissant. Devant elle, quatre voies se séparent : justifier le mal, renoncer à la toute-puissance divine, refuser toute justification, ou conclure que ce Dieu n'existe pas. Se positionner, c'est dire si la foi peut tenir devant le malheur, et à quel prix.
Le mal a ses raisons
7Un Dieu bon et tout-puissant peut permettre le mal : pour un bien d'ensemble, pour la liberté des créatures, pour faire mûrir les âmes, ou pour des raisons qui excèdent notre entendement. La foi tient : même opaque, le mal a un sens.
Explorer cette position →Leibnizexplicite
Le mal n'est pas une réalité positive que Dieu aurait produite, mais une privation, une limitation inhérente à toute créature finie (mal métaphysique), dont découlent la souffrance (mal physique) et la faute (mal moral). Dieu ne veut pas le mal, il le permet seulement lorsqu'il est la condition d'un bien plus grand dans l'économie du tout. C'est la théodicée, mot que Leibniz forge pour justifier Dieu face à l'argument du mal : il transforme l'objection en montrant qu'un monde sans aucun mal serait moins parfait que le nôtre, et donc indigne d'un créateur sage. La position est résolument justificatrice plutôt que tragique ou révoltée.
Essais de théodicée
Thomas d'Aquinexplicite
Comment un Dieu bon peut-il laisser exister le mal ? Thomas reprend d' la thèse que le mal n'est pas une chose ni une substance créée par Dieu, mais une privation, un manque d'être ou de bien qui devrait être là, comme la cécité est l'absence de vue. Dieu ne crée donc pas le mal, il permet le mal physique en vue d'un plus grand bien dans l'ordre de l'ensemble, et le mal moral par respect du libre arbitre, sans lequel il n'y aurait ni vertu ni mérite. Le profil mêle ainsi la théodicée (le mal ordonné au bien du tout) et la défense par le libre arbitre héritée d'Augustin.
Somme théologique, Ia, q. 48-49 · Somme contre les Gentils, III, 71
Hegelexplicite
La philosophie de l'histoire est une théodicée : elle justifie la raison à l'œuvre dans le monde, non en niant le mal, mais en le traversant. L'histoire est un abattoir où sont sacrifiés le bonheur des peuples et la vertu des individus, et pourtant rien de grand ne s'y fait sans passion : le négatif est le moteur par lequel l'esprit s'accomplit. C'est une théodicée sans providence extérieure, immanente au procès.
Leçons sur la philosophie de l'histoire, Introduction (Leçons) · Phénoménologie de l'esprit, Préface (la puissance du négatif)
Stoïcismeexplicite
Le monde est régi par une raison divine providentielle : ce qui paraît un mal a sa place dans l'ordre rationnel du tout, ou sert d'épreuve à la vertu. Rien n'arrive qui ne soit conforme à la nature universelle.
Sénèque, De la providence ; Épictète, Entretiens ; Marc Aurèle, Pensées
Plotinexplicite
Si tout procède d'un principe parfaitement bon, d'où vient le mal ? Plotin refuse d'en faire un principe positif, une puissance rivale du Bien : le mal n'a pas d'être propre, il est , manque de bien, défaut d'être au degré le plus bas de la procession. Il l'identifie à la matière comme limite ultime où la lumière de l'Un s'éteint, non comme une force mais comme une absence. Le mal moral n'est dès lors qu'une âme qui se détourne du supérieur vers l'inférieur. Cette résorption du mal dans le non-être, qui sauve la bonté du tout sans nier la réalité de notre épreuve, est une forme de théodicie ; elle léguera à l'idée du mal comme .
Ennéades, I, 8 (De ce que sont et d'où viennent les maux) · Ennéades, III, 2-3 (De la providence)
Voir plus (2)
Marc Aurèleexplicite
Ce qui paraît un mal a sa place dans l'ordre providentiel ou sert d'épreuve à la vertu : rien n'arrive à un homme qu'il ne soit, par nature, fait pour supporter. C'est une stoïcienne, complétée d'une part d'imputation du mal moral à l'ignorance plutôt qu'à la malice.
Pensées pour moi-même, II, 11 · Pensées pour moi-même, IV, 8 · Pensées pour moi-même, V, 18
Sénèqueexplicite
Dans De la providence, Sénèque demande pourquoi des maux frappent les gens de bien si le monde est régi par la providence : ce ne sont pas des maux mais des épreuves que la raison divine envoie pour exercer et fortifier la vertu. Le mal apparent sert l'ordre du tout.
De la providence
Un Dieu limité
0On sauve la bonté de Dieu en limitant sa puissance : un Dieu qui se retire ou se limite pour laisser être le monde, et qui souffre avec lui plus qu'il ne le gouverne. Le mal n'est pas voulu par Dieu : il est ce qu'il ne peut pas empêcher.
Explorer cette position →Aucune figure ici, dans ce corpus.
Le mal injustifiable
1Vouloir justifier le mal est en soi une faute morale : aucune harmonie finale ne rachète la souffrance d'un seul enfant innocent. Devant le mal, il n'y a pas d'explication acceptable, mais une révolte ou un silence.
Explorer cette position →Camusexplicite
Dans La Peste, devant l'agonie d'un enfant, Rieux refuse d'aimer une création où des enfants sont torturés. Aucune harmonie, aucun salut ne justifie cette souffrance : c'est le refus net de toute théodicée, la révolte contre un ordre qui l'exigerait.
La Peste, IV ; L'Homme révolté
Le mal réfute Dieu
5L'existence d'un mal massif et gratuit est incompatible avec un Dieu à la fois bon, tout-puissant et omniscient : ou il ne peut l'empêcher, ou il ne le veut pas. Le mal est le meilleur argument contre Dieu.
Explorer cette position →Humeexplicite
Dans les Dialogues sur la religion naturelle, Philon reprend les vieilles questions d'Épicure : devant la masse des souffrances du monde, la bonté et la toute-puissance divines ne se laissent pas inférer de la nature. Le mal est l'écueil de la théologie naturelle.
Dialogues sur la religion naturelle, X-XI
Voir plus (4)
Épicureinférable
Le dilemme dit épicurien, transmis par Lactance, conclut qu'un Dieu à la fois bon et tout-puissant est incompatible avec l'existence du mal : ou il veut l'empêcher sans le pouvoir, ou il le peut sans le vouloir. Chez Épicure, les dieux bienheureux ne se mêlent pas du monde.
Lactance, De la colère de Dieu, 13 (dilemme attribué) ; Lettre à Ménécée
Épicurismeinférable
Les dieux, parfaitement heureux, ne se mêlent pas du monde : il n'y a pas de providence. Le dilemme transmis sous le nom d'Épicure conclut que le mal du monde est incompatible avec un dieu à la fois bon et tout-puissant.
Épicure, Lettre à Ménécée ; Lactance, De la colère de Dieu, 13
Lucrèceinférable
Lucrèce ne raisonne pas sur un Dieu bon et tout-puissant, mais retourne l'argument du dessein : si le monde avait été fait pour nous par des dieux, il ne serait pas si gravement vicié. Or la plus grande part du globe est dévorée par les montagnes, les forêts et les mers, le climat afflige les hommes, la terre se refuse au labeur, les bêtes féroces et les maladies les frappent, et le nouveau-né est jeté nu, vagissant, sur le rivage de la vie. Tant de défauts prouvent que la nature n'est l'œuvre d'aucune providence : c'est moins une théodicée qu'une de l'absence de dessein divin.
De la nature des choses, V, 195-234 (le monde si défectueux ne peut être l'œuvre des dieux)
Schopenhauerexplicite
Retournement de : ce monde n'est pas le meilleur mais le pire des mondes possibles, car un monde tant soit peu plus mauvais ne pourrait plus subsister. Le mal n'est pas un défaut d'être à excuser mais la teneur positive de l'existence, preuve dirimante contre tout créateur bon ; toute théodicée est dès lors une indécence.
Le Monde comme volonté et comme représentation, t. II, chap. 46, « De la vanité et des souffrances de la vie »
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
- Descriptif QuestionL'énigme d'Épicure
Dieu peut-il empêcher le mal sans le vouloir, ou le veut-il sans le pouvoir ? Une des trois choses, sa puissance, sa bonté, ou la réalité du mal, doit céder : laquelle ?
le mal et les attributs de Dieu
Sous-problèmes creuser la discussion de cet axe
- DescriptifLe mal sans coupable
Le libre arbitre excuse le mal que font les hommes ; mais le séisme, la maladie, la douleur des bêtes ne sont la faute de personne : que reste-t-il alors pour disculper le créateur ?
une catastrophe naturelle - DescriptifLe mal de trop
Même sans contradiction stricte, la masse de souffrances apparemment inutiles, un faon agonisant seul dans un feu de forêt, ne rend-elle pas hautement improbable un Dieu bon qui veillerait sur tout ?
la masse des souffrances - PrescriptifMoraleJustifier le mal ?
Chercher une raison au malheur de l'innocent, n'est-ce pas déjà une faute, une insulte à sa douleur, et la seule attitude juste devant certains maux n'est-elle pas la révolte ou le silence ?
l'acte de justifier le mal - DescriptifLes raisons cachées de Dieu
Et si les fins qui justifient le mal excédaient tout entendement humain ? À Job qui réclame des comptes, Dieu ne répond pas par des raisons, mais par la seule immensité de sa création.
l'homme qui demande des comptes à Dieu - DescriptifEt si Dieu ne pouvait pas tout ?
On peut sauver la bonté de Dieu en lui ôtant la toute-puissance : un Dieu qui se retire et se limite, ou face auquel le mal serait un principe rival qu'il ne crée pas.
la nature de Dieu
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifL'épreuve qui élève
Peut-être le mal est-il permis pour que les âmes mûrissent, le monde étant « une vallée où se font les âmes » plutôt qu'un paradis tout donné.
une âme qui mûrit - DescriptifLe silence de Dieu
À côté du mal, une autre absence accuse : celle d'un Dieu qui, s'il existait et nous aimait, ne se laisserait pas chercher en vain.
Dieu et ceux qui le cherchent - DescriptifLe mal contre Dieu
Un Dieu à la fois tout-puissant et bon laisserait-il souffrir l'innocent, ou le mal du monde est-il compatible avec son existence ?
le mal dans le mondeExistence de Dieu - PrescriptifExistentielle Mise en situationL'épreuve qui approfondit
Une épreuve traversée mûrit-elle, approfondit-elle, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ? Ou n'est-ce là qu'une consolation, tant de douleurs ne faisant qu'écraser, aigrir, détruire ?
une épreuve traverséeSens de la souffrance - PrescriptifMoraleLa souffrance inutile
Il est une douleur, celle de l'innocent, de l'enfant, que rien ne rachète et qu'aucun sens ne récupère : prétendre la justifier, n'est-ce pas déjà l'insulter ?
la douleur de l'innocentSens de la souffrance - DescriptifUn sens trouvé, ou prêté ?
La souffrance porte-t-elle un sens, inscrite dans un ordre qui lui fait une place, ou lui en prêtons-nous un après coup, pour la rendre supportable ?
la place de la souffrance dans un ordreSens de la souffrance