Rapport au monde· Nature et vivantdifficulté
Nature et culture
Les comportements humains s'expliquent-ils d'abord par la nature ou par la culture ?
Si nos conduites tiennent à notre nature, elles changent difficilement et certaines différences paraissent données d'avance ; si elles viennent de la culture, presque tout pourrait être autre, au risque de nier des contraintes bien réelles. Se positionner, c'est dire ce qui, en l'humain, peut être transformé, et ce que l'éducation et la politique peuvent espérer.
Naturalisme
12L'être humain est d'abord un être naturel : ses comportements, ses désirs et même ses institutions s'enracinent dans une histoire biologique et des pulsions communes à l'espèce. La culture ne fait que moduler un fond naturel qui la précède.
Explorer cette position →Diogène de Sinopeexplicite
Tout le geste de Diogène repose sur une coupure entre la (la nature), qui fixe à l'homme des besoins simples et un même lot à tous, et le (la convention) des cités, qui surajoute richesses, rangs et pudeurs sans fondement dans les choses. L'homme se rend misérable précisément là où il prend la convention pour la nature, peinant pour des biens factices et rougissant d'actes que nul animal ne juge honteux. Vivre selon la nature, c'est donc défaire ce vernis : non un retour idéalisé à une bonté première, mais un dépouillement qui ramène la conduite au seul besoin réel. La nature n'est pas ici une norme finaliste, mais un critère négatif, ce qui reste quand on a ôté l'artifice.
Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
Cynismeexplicite
Le cynisme repose tout entier sur une coupure : d'un côté la physis (la nature), qui fixe à l'homme des besoins simples et un même lot à tous ; de l'autre le nomos (la convention) des cités, qui surajoute richesses, rangs, pudeurs et honneurs sans aucun fondement dans les choses. Or l'homme se rend misérable précisément là où il prend la convention pour la nature, peinant pour des biens factices et rougissant d'actes que nul animal ne juge honteux. Vivre selon la nature, c'est donc défaire ce vernis : non un retour idéalisé à une bonté première, mais un dépouillement, ramener la conduite à ce que le besoin réel exige et tenir le reste pour fumée. La nature, ici, n'est pas norme finaliste mais critère négatif, ce qui reste quand on a ôté l'artifice.
Diogène Laërce, Vies, VI, 70-71
Calliclèsexplicite
Tout son argumentaire érige la en norme : ce que font les bêtes entre elles, les cités entre elles, les forts sur les faibles, voilà la justice « selon la nature », que la convention humaine vient seulement masquer. Il cite les conquêtes, l'expédition de Xerxès, et le vers de Pindare faisant de la loi le « roi » qui justifie la violence du plus fort.
Platon, Gorgias, 483d-484b (nature, animaux, cités, Pindare)
Machiavelexplicite
Si l'histoire instruit l'action présente, c'est que la nature humaine ne varie pas : en toute cité et tout peuple se retrouvent les mêmes désirs et les mêmes humeurs, et il en fut toujours ainsi. Les deux humeurs, celle du peuple et celle des grands, traversent toutes les sociétés. Contre l'idée d'un homme entièrement façonné par sa culture, Machiavel parie sur des constantes anthropologiques qui rendent le passé imitable.
Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 39 · Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4 et préface du livre I
Lucrèceexplicite
Le livre V propose une histoire naturelle de l'humanité sans âge d'or ni chute : les premiers hommes, plus robustes, vécurent épars comme des bêtes, sans feu, sans langage, sans lois, plus durs et plus rudes que nous. C'est le besoin, l'usage et l'imitation de la nature qui, peu à peu, firent naître le feu, les huttes, le langage articulé, les arts et les cités. L'homme n'a donc pas de nature fixe imprimée d'avance : il porte un fonds naturel commun, mais ses mœurs et ses savoirs sont l'œuvre lente de l'expérience. Le poids reste mis sur la continuité naturelle de l'animal humain, d'où une pente naturaliste tempérée par cette genèse culturelle.
De la nature des choses, V, 925-1027 (les premiers hommes, sauvages et épars) · De la nature des choses, V, 1028-1457 (naissance du langage, du feu, des arts et des cités)
Voir plus (7)
Schopenhauerexplicite
Le caractère est inné, constant et hors d'atteinte de l'éducation : velle non discitur, le vouloir ne s'apprend pas. On peut instruire l'intellect et affiner les moyens, jamais changer le fond de ce que quelqu'un veut ; le naturel commande, et le milieu ne fait que lui fournir ses occasions.
Essai sur le libre arbitre, chap. III
Humeinférable
Hume veut fonder une science de la nature humaine sur la méthode expérimentale : les mêmes ressorts (passions, habitude, sympathie) gouvernent les hommes en tout temps et tout lieu, et l'histoire est un réservoir d'observations sur des constantes. Cette uniformité de la nature humaine, indispensable à la science morale, relève d'un naturalisme marqué, même s'il reconnaît le poids des mœurs et de la coutume.
Traité de la nature humaine, introduction (le projet d'une science de l'homme) · Enquête sur l'entendement humain, sect. VIII, partie I (l'uniformité des actions humaines)
Sénèqueinférable
L'homme est par nature un être de raison, fait pour vivre selon le et pour la société de ses semblables : la vertu accomplit cette nature, elle ne la contrarie pas. Les vices et passions viennent d'une raison dévoyée plutôt que d'une seconde nature culturelle, position naturaliste.
Lettres à Lucilius, LXXVI (le bien propre de l'homme est la raison) · De la colère, II, 31 (l'homme est né pour l'entraide)
Benthaminférable
La nature humaine se ramène pour Bentham à une donnée constante et universelle : la sensibilité au plaisir et à la douleur, ressort de toute conduite en tout lieu et tout temps. C'est sur ce socle naturel, et non sur des déterminations culturelles variables, qu'il fonde sa science de la législation, ce qui le situe nettement du côté du naturalisme anthropologique.
Introduction aux principes de la morale et de la législation, ch. I (les deux maîtres souverains, constants pour tous)
Marc Aurèleinférable
L'homme est par nature un être de fait pour la société ; la vertu accomplit cette nature, et le vice n'en est qu'un dévoiement, non une seconde nature acquise. Position naturaliste, où vivre selon la nature et vivre selon la raison coïncident.
Pensées pour moi-même, VIII, 12 · Pensées pour moi-même, V, 1 · Pensées pour moi-même, IV, 29
Rousseauinférable
La nature est chez Rousseau une norme : l'homme naturel, ses besoins simples et ses sentiments spontanés servent de mesure pour juger l'homme social et ses artifices. Si l'éducation et les institutions façonnent l'homme, c'est en l'écartant d'une bonté première qu'il s'agit de retrouver, non de dépasser. D'où un naturalisme, où la culture est suspecte de dénaturer plutôt que d'accomplir.
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité · Rousseau, Émile
Wittgensteininférable
Le fond où s'arrête la justification, ce sont les : l'accord dans le langage n'est pas un accord d'opinions mais un « accord dans la forme de vie », enraciné dans des réactions humaines communes, « le comportement commun des hommes ». Sa pensée penche ainsi vers un naturalisme des réactions partagées, sans nier la variété culturelle des jeux de langage.
Recherches philosophiques, §19, §23, §206, §241
Culturalisme
12Ce que nous prenons pour la nature humaine varie profondément d'une société à l'autre : les règles, les rôles et les manières de sentir sont des constructions culturelles. L'humain est l'être qui n'a pas de nature fixe, mais des cultures plurielles.
Explorer cette position →Sartreexplicite
Sartre nie l'existence d'une nature humaine : faute de Dieu pour la concevoir, il n'y a pas d'essence commune fixant d'avance ce que sont les hommes. Il distingue toutefois une condition humaine, l'ensemble des limites a priori de l'existence (être dans le monde, y travailler, y mourir parmi d'autres), qui n'est pas une nature donnée mais le cadre commun où chacun se fait. La position est donc fortement culturaliste, l'homme étant ce qu'il se fait, non ce qu'il est par nature.
L'existentialisme est un humanisme (il n'y a pas de nature humaine, mais une condition humaine)
Beauvoirexplicite
Toute conscience, par un mouvement qu'aucun sexe ne fonde, pose en face d'elle un Autre qu'elle dévalue pour s'affirmer comme l'essentiel : le racisme, l'antisémitisme et l'oppression des femmes partagent cette structure. Le propre de la condition féminine, et l'énigme que Beauvoir veut résoudre, est que les femmes ont consenti à ce rôle d'Autre absolu sans le retourner, faute d'un passé, d'une solidarité et d'un travail communs. Les caractères dits féminins ne sont donc pas une nature mais le produit de cette situation instituée, d'où un qui reconnaît le donné corporel sans jamais lui laisser fixer le destin.
Le Deuxième Sexe (1949), Introduction (la femme comme "<c>l'Autre</c>") · Le Deuxième Sexe, t. II, "Formation"
Marxexplicite
Chercher l'essence de l'homme dans l'individu pris à part, comme une propriété qu'il porterait en lui, c'est déjà commettre l'erreur de : on prête à la nature ce qui est l'effet d'une histoire. Marx déplace donc le siège de l'humain hors de l'individu, dans le réseau des rapports sociaux où il est pris ; l'homme se distingue de l'animal dès qu'il produit ses moyens d'existence, et change avec les conditions qu'il produit. La conséquence est polémique : il n'y a pas de nature humaine éternelle à invoquer contre le changement social, d'où une position fortement , sans renier la dimension naturelle de l'être producteur.
Thèses sur Feuerbach, VI · L'Idéologie allemande, I (les hommes se distinguent dès qu'ils produisent leurs moyens d'existence)
Marxismeexplicite
« Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience » : il n'y a pas de nature humaine fixe, donnée hors de l'histoire. Les caractères, les valeurs et les besoins des hommes sont façonnés par les conditions sociales et le mode de production, ce qui ancre le marxisme du côté du culturalisme.
Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, préface (1859) · Marx et Engels, L'Idéologie allemande (1845-1846)
Lockeexplicite
Conséquence directe de la : ce que devient un homme tient bien plus à l'éducation, à l'habitude et au milieu qu'à une nature donnée d'avance. Locke estime que la quasi-totalité des différences entre les hommes vient de la formation reçue, ce qui fait de lui un tenant fort du .
Quelques pensées sur l'éducation, §1 (« neuf hommes sur dix sont ce qu'ils sont par l'éducation »)
Voir plus (7)
Existentialismeinférable
Le corollaire direct de la thèse de l'existence sans essence préalable est le refus d'une nature humaine fixe qui déterminerait à l'avance ce que nous sommes : l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Ce qui nous définit relève de l'autoconstruction et de la situation historique, non d'un donné biologique invariant.
L'existentialisme est un humanisme · Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe
Confuciusexplicite
Par nature les hommes sont proches les uns des autres ; par la pratique ils s'éloignent : la nature commune ne suffit pas, c'est l'étude, l'habitude et les li 禮 (les rites) qui font la différence morale entre les hommes. Confucius mise sur la formation et la culture (wen) plus que sur un donné inné, d'où une pente culturaliste.
Entretiens, XVII, 2 (par nature proches, par la pratique éloignés) · Entretiens, XVI, 9 (les degrés du savoir : inné, acquis par l'étude, acquis dans la difficulté)
Millinférable
Pour l'empiriste qu'est Mill, l'esprit est largement façonné par l'expérience, l'éducation et l'association des idées plutôt que par une nature fixe. Dans L'Asservissement des femmes, il soutient que la prétendue nature féminine est en réalité un produit de la coutume et de l'éducation : un qui fait du caractère une construction sociale modifiable.
L'Asservissement des femmes, ch. 1 (le caractère des femmes, produit de l'éducation) · Système de logique, livre VI, ch. 4-5 (l'éthologie, science de la formation du caractère)
Empirismeinférable
Si l'esprit est à la naissance une , alors le caractère, les idées et les mœurs se forment par l'expérience, l'éducation et l'habitude. Locke en tire toute une pédagogie où les hommes deviennent ce que l'éducation les fait, inclinant l'école du côté de la formation culturelle plutôt que d'une nature innée fixée.
Locke, Quelques pensées sur l'éducation, §1 · Locke, Essai sur l'entendement humain, II, 1
Husserlinférable
Husserl s'oppose avec constance au qui voudrait traiter la conscience comme un fait psychique parmi les faits de la nature, justiciable des seules lois causales. Le qu'il combat est précisément cette naturalisation de l'esprit. La conscience a un mode d'être propre, celui du sens et de la visée, irréductible à la chose : elle relève d'une description eidétique, non d'une explication naturaliste. Sans nier que l'homme soit aussi un être de nature, il refuse que sa vie spirituelle s'y laisse résorber.
La philosophie comme science rigoureuse (1911)
Le romantismeinférable
Ce qui fait l'homme n'est pas une nature universelle et fixe mais sa langue, ses traditions, l'esprit du peuple qui l'a formé : montre que penser, sentir et juger sont d'abord des manières héritées. L'humanité n'existe qu'au pluriel de ses cultures, et l'on ne comprend un homme qu'en remontant au génie de son temps et de son lieu.
Herder, Traité sur l'origine de la langue · Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité
Michel de Montaigneinférable
Montaigne tient deux fils sans les trancher. D'un côté il y a bien une nature, commune à tous les hommes et même partagée avec les bêtes, à laquelle il faut « se laisser aller » comme à une bonne conductrice. De l'autre, ce qui passe pour naturel est le plus souvent l'effet de l'habitude : la , « seconde nature » et « violente et traîtresse maîtresse d'école », façonne nos jugements jusqu'à se faire prendre pour la nature même. D'où une position centrale, qui penche légèrement vers le poids du culturel dans ce que nous croyons inné.
Essais, I, 23, « De la coutume » et III, 13
Voir la carte des problèmes dans l'Atlas →
Problèmes liés élargir vers d'autres axes
- DescriptifY a-t-il une nature humaine ?
Nos conduites s'expliquent-elles d'abord par une nature humaine partagée, ou par la culture qui nous façonne ?
la nature humaineEssence et existence - DescriptifY a-t-il une nature humaine ?
Demander si l'homme est bon ou mauvais suppose qu'il a une nature. Mais peut-être n'y a-t-il pas d'essence donnée : l'homme se ferait alors lui-même, sans modèle reçu.
une nature humaineVision de l'homme - DescriptifExpliquer la morale, est-ce la détruire ?
Si l'on peut raconter comment nos valeurs ont été fabriquées (histoire, évolution, ressentiment), leur prétention à l'absolu s'effondre-t-elle, ou l'origine d'une norme ne dit-elle rien de sa validité ?
l'histoire de la moraleLa source de la morale - PrescriptifExistentielleVocation ou invention de soi
La vie bonne est-elle d'accomplir une nature ou une fonction qui nous est donnée, ou n'y a-t-il aucune nature fixe, chacun ayant à inventer ce qui, pour lui, fait une vie bonne ?
une vieSouverain bien
Des hommes que nous rencontrons, neuf sur dix sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou non, par leur éducation.Locke · Quelques pensées sur l'éducation, §1
L'essence humaine n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux.Marx · Thèses sur Feuerbach, VI
Par nature, les hommes sont proches les uns des autres ; par la pratique, ils s'éloignent.Confucius · Entretiens, XVII, 2